Le paradoxe de la critique du numérique

22 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les critiques du numérique foisonnent : Airbnb détruit les centres-villes, l’accès instantané à tout détruit notre rapport au temps, la consommation s’emballe. Pourtant, ces mêmes critiques utilisent massivement ce qu’ils et elles dénoncent. Cette contradiction révèle moins un problème moral qu’une incompréhension profonde des mécanismes en jeu.

Reconnaître ses propres contradictions

Je rencontre régulièrement des personnes qui développent une critique acerbe du numérique. Elles dénoncent l’ubérisation, Airbnb qui vide les centres-villes de leurs habitantes et habitants, la vitesse excessive d’accès à tout. En trois clics, un billet d’avion. En quelques euros, des vêtements produits à l’autre bout du monde. Elles pointent cette facilité qui transforme tout en ultra-consommation, où l’on ne pense même plus avant d’acheter, avant de partir, avant de cliquer.

Mais quand je leur demande de préciser le but de leur critique, les réponses deviennent floues. Est-ce écologique ? Humaniste ? Social ? Et surtout, quand j’observe leurs propres usages, je découvre qu’elles prennent l’avion régulièrement, réservent des Airbnb pour leurs escapades, et utilisent ChatGPT quotidiennement. Récemment, j’ai entendu quelqu’un critiquer violemment l’intelligence artificielle tout en reconnaissant, quelques minutes plus tard, être devenu·e « complètement addict » à cet outil pour ses recherches.

Ce paradoxe m’amuse, bien sûr. Nous sommes toutes et tous pétris de contradictions. Ce qui me dérange, c’est l’absence d’autocritique. Ces personnes se croient sincèrement engagées dans une lutte pour le bien, alors que leurs actes contredisent totalement leurs discours. Le problème n’est pas la contradiction elle-même, mais l’inconscience de cette contradiction. C’est toujours les autres qui sont responsables, jamais soi-même.

La facilité de la posture extérieure

Cette critique du numérique « par l’extérieur » ressemble étrangement à d’autres discours moralisateurs. On pense par exemple à la culpabilisation autour du tri des déchets : les citoyen·ne·s trient consciencieusement leurs poubelles pendant que les grandes industries polluent massivement sans être vraiment inquiétées. British Petroleum par exemple a été l’un des principaux promoteur·rice·s du concept d’empreinte carbone, réussissant ainsi à masquer le fait qu’ils restent parmi les plus grands pollueurs de la planète à usant de lobbying « écologique » pour pousser les gens à devenir « responsables », alors qu’une vraie responsabilisation qui ferait beaucoup plus la différence en termes écologiques serait celle de se mobiliser pour faire voter des lois qui forceraient ces grandes entreprises à produire autrement.

Bernard Stiegler, qui avait beaucoup travaillé sur ces questions, parlait de la technologie comme d’un pharmakon : à la fois remède et poison. Pour lui, l’enjeu n’était pas de rejeter la technique, mais de s’y éduquer et de l’éduquer. Ce qui rendait sa démarche cohérente, c’est qu’il ne se contentait pas d’une posture intellectuelle : il expérimentait réellement les technologies, travaillait avec elles, pour comprendre de l’intérieur leurs effets psychiques, sociaux et politiques. Il n’abordait pas le sujet « par l’extérieur ». La critique facile consiste à se placer au-dessus, à dénoncer sans jamais se confronter à la réalité des usages, et avant tout les siens propres. C’est confortable intellectuellement, mais vraiment malhonnête. 

Le piège de la responsabilité individuelle mal placée

Prenons l’exemple d’Airbnb, souvent cité comme responsable de tous les maux. Oui, dans certaines villes comme Barcelone ou New York, la multiplication des locations touristiques a chassé les habitantes et habitants des centres-villes. Mais est-ce la faute d’Airbnb en tant que tel ? Ou n’est-ce pas plutôt un problème de régulation publique ?

Au départ, Airbnb représentait une forme de démocratisation : une plateforme permettant de mettre en relation directe des particulier·ère·s, sans passer par l’industrie hôtelière traditionnelle. Le problème survient quand cette innovation n’est pas encadrée. Certaines municipalités ont fini par légiférer, New York impose par exemple que l’on soit propriétaire de sa résidence principale pour pouvoir louer. Ces mesures fonctionnent. Mais elles arrivent souvent trop tard, après des années de dérégulation qui ont causé des dégâts considérables.
Faire porter la responsabilité sur les utilisateur·rice·s individuel·le·s d’Airbnb me semble une véritable erreur, à l’instar de faire porter la responsabilité du désastre écologique sur les gestes individuels. Les gens font ce qu’ils et elles peuvent dans le monde tel qu’il leur est donné. Si vous cherchez un logement abordable pour un week-end, que vous trouvez une offre à un prix raisonnable sur une plateforme facile d’utilisation, pourquoi ne pas l’utiliser ? Vous n’avez pas forcément toutes les informations sur les conséquences systémiques de votre action. Et quand bien même vous les auriez, quel pouvoir réel avez-vous pour changer les choses individuellement ?

La question politique de la régulation

Le vrai sujet, c’est la régulation. Et dans un système capitaliste, la régulation ne peut pas être assurée par les entités privées elles-mêmes. Ce serait absurde de leur demander de s’autoréguler : leur logique est celle du profit, c’est leur raison d’être. Blablacar, HomeExchange, Airbnb, toutes ces plateformes font des choix qui maximisent leur développement, parfois au détriment des utilisateur·rice·s ou des collectivités. C’est normal, c’est leur fonction. Je ne dis pas que c’est bien. 

Mais la responsabilité de l’encadrement revient aux États et aux institutions publiques, et c’est précisément leur rôle. Le problème que nous connaissons actuellement n’est pas tant l’existence des plateformes numériques que la lenteur et l’inefficacité des pouvoirs publics face à ces évolutions. Cette lenteur n’est d’ailleurs pas un hasard : elle résulte souvent de la collusion entre les décideur·euse·s politiques et les actionnaires de ces mêmes entreprises. Les lobbies du numérique, comme ceux de l’industrie avant eux, ont un pouvoir considérable sur les processus législatifs.

Les institutions démocratiques, elles, fonctionnent lentement, c’est d’ailleurs nécessaire pour permettre le débat et la délibération. Mais cette lenteur devient problématique face à des innovations qui se déploient à grande vitesse.

Deux voies complémentaires pour s’engager

Pour faire évoluer réellement les choses, je vois deux axes d’action complémentaires. Le premier est individuel, le second est collectif :

  • D’abord, nous devons développer un regard critique sur nous-mêmes. Reconnaître nos propres paradoxes, regarder nos propres usages. J’utilise l’intelligence artificielle, je réserve parfois sur des plateformes, je possède un smartphone. Reconnaître cela ne dévalue pas ma parole critique, au contraire : cela la rend plus lucide, plus incarnée. François Bégaudeau, dans L’Histoire de ta bêtise (2019), épingle cette « bourgeoisie humaniste et cool » qui se croit engagée tout en participant pleinement au système qu’elle dénonce. Sa critique est douloureuse précisément parce qu’elle nous inclut toutes et tous. Assumer nos contradictions ne signifie pas renoncer à toute critique, mais critiquer depuis l’intérieur, avec humilité.
  • Ensuite, nous devons nous mobiliser politiquement. Le véritable enjeu se situe au niveau de la régulation collective. Les plateformes numériques, comme les autres acteur·rice·s économiques, ne se réguleront jamais d’eux-mêmes. Voter devient alors un acte déterminant : non pas voter pour un bord politique plutôt qu’un autre, mais voter pour des candidat·e·s qui n’ont pas de conflits d’intérêts avec les actionnaires du capitalisme numérique. Des candidat·e·s capables de penser une régulation agile, informée, qui ne soit ni une interdiction aveugle ni un laisser-faire destructeur.

Habiter nos contradictions plutôt que les nier

Stiegler insistait sur la nécessité d’une « éducation aux usages numériques ». Pas une éducation moralisatrice qui dirait « c’est bien » ou « c’est mal », mais une éducation qui nous permette de comprendre les effets de nos outils sur nos psychismes, nos relations, nos sociétés. Une éducation qui assume que nous sommes dedans, que nous ne pouvons pas nous placer au-dessus.

Je pense à ma propre relation avec mon téléphone. J’ai désactivé toutes les notifications, la sonnerie et le vibreur. Le téléphone reste un outil de communication, mais je décide quand je suis disponible. Cette petite modification technique a profondément changé mon rapport à l’outil, et à mon temps.

Cette anecdote illustre peut-être une voie : ni le rejet pur et simple, ni l’acceptation passive, mais une réappropriation consciente. Non pas « le numérique c’est mal », mais "comment puis-je habiter le numérique sans me laisser totalement habiter par lui ? »

De la posture à l’engagement

La critique du numérique est plus que nécessaire. Les plateformes créent effectivement des problèmes considérables : gentrification touristique, précarisation du travail, capture de l’attention, extractivisme des données. Mais une critique qui ignore ses propres contradictions devient stérile. Pire, elle devient un alibi, une façon de se sentir vertueux sans rien changer.

L’engagement véritable demande autre chose : accepter d’être impliqué, reconnaître que nous participons au système que nous critiquons, et depuis cette position inconfortable, agir politiquement pour imposer des régulations justes. Pas une régulation qui viendrait punir les usagèr·e·s, mais une régulation qui encadrerait les acteur·rice·s économiques, qui protégerait les communs, qui permettrait de garder le contrôle collectif sur les évolutions techniques.

Nous vivons avec le numérique. La question n’est plus de savoir si c’est bien ou mal, mais comment nous voulons le vivre, et surtout : qui décide des règles du jeu ? Les actionnaires privés ou les citoyen·ne·s organisé·e·s ? C’est là que se situe le véritable enjeu politique de notre temps par rapport à cette nouvelle et immense industrie.

L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).

Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».

L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.

Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.


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