L’omniprésence du selfie interroge : est-ce le signe d’une époque narcissique ? Je soutiens au contraire que ce geste, mal compris, révèle une mutation profonde de notre rapport au monde, au temps et à autrui.
Avant de porter un jugement hâtif sur la pratique de se photographier avec un téléphone, il me semble essentiel de déconstruire l’acte lui-même. Faire une image de soi n’est pas intrinsèquement narcissique ; tout dépend du contexte et de la finalité de cette image. Lorsque nous entrons dans un photomaton pour une pièce d’identité, personne ne songerait à qualifier cette démarche de narcissique. Dans cette situation, l’intention n’est pas l’autocontemplation, mais la production d’un document requis par une norme sociale. Il faut donc analyser les images non pas comme de simples objets personnels, mais au prisme de la fonction sociale qu’elles remplissent pour nous.
Dans cette perspective, j’ai avancé il y a bientôt dix ans, dans l’article Des vies en images paru dans la revue Esprit n°425 (juin 2016), que la mise en scène de son image sur les réseaux sociaux s’apparente bien plus à un vêtement ou à un maquillage qu’à une pure adoration de soi. C’est une manière de se présenter au monde, de maîtriser son apparence dans un espace social qui l’exige. La question devient alors : est-ce qu’une personne qui prend la peine de bien s’habiller et de se maquiller est nécessairement narcissique au sens péjoratif du terme ? Ou ne peut-on pas considérer qu’il s’agit là d’une forme de respect de soi et des autres ? L’image que l’on donne de soi est aussi et surtout l’image de notre fonction sociale pour pouvoir être identifié·e grâce à ces codes, et pouvoir fonctionner dans le groupe avec lequel on interagit. La même personne, chef·fe d’entreprise le jour et rappeur·euse la nuit, ne s’habillera pas de la même manière en fonction du contexte et de ses rôles différents, ce qui est la richesse de la vie. Inversement, une personne qui négligerait totalement son apparence serait-elle, par définition, plus vertueuse ? Cette interrogation doit nous amener à nuancer les jugements qui peuvent venir à notre esprit de prime abord lorsque nous voyons des personnes en train de faire des images d’elles-mêmes et d’eux-mêmes de façons qui nous semblent incongrues, ridicules et superficielles. On peut voir dans le soin de son image une pratique sociale ancrée, dont le selfie n’est qu’une extension numérique. Comme le philosophe Michel Foucault l’a exploré, le « souci de soi » n’est pas un égoïsme, mais une condition pour bien s’occuper des autres et de la cité.
Cette idée trouve un vrai écho dans l’ouvrage de Fabrice Midal, Narcisse n’est pas égoïste (2019), qui revisite le mythe originel pour en dénoncer les interprétations réductrices.
Nous avons fait de Narcisse le symbole de l’égoïsme et de la vanité, mais c’est oublier que dans le mythe grec, Narcisse ne se reconnaît pas dans son reflet. Il n’est pas amoureux de lui-même, mais d’une image qu’il prend pour un autre. Ce n’est pas l’amour de soi qui le perd, mais au contraire l’incapacité à se reconnaître, à s’accepter tel qu’il est. Le véritable narcissisme pathologique n’est pas l’excès d’amour-propre, mais le déficit de conscience de soi, cette impossibilité de coïncider avec son être propre qui nous pousse à chercher sans cesse notre validation dans le regard extérieur.
Cette relecture du mythe invite à repenser notre rapport aux images de soi : peut-être que le selfie, loin d’être une célébration narcissique, est parfois une tentative de se saisir, de se comprendre, de se construire, voire de s’accepter dans dans notre vie, où notre identité est fragmentée entre de multiples espaces sociaux et où la légitimation, du fait des systèmes de domination, est particulièrement difficile à fonder. La mise en scène de soi, le travail sur l’éclairage, le décor derrière soi, les filtres pour modifier son apparence et entrer dans des codes, la présence face à l’écran, c’est-à-dire face à l’autre en même temps que face à soi, est devenue une forme de processus d’existence, personnelle et sociale. Ainsi chacun·e a peut-être aujourd’hui, grâce à ces nouveaux dispositifs de médiations entres les êtres humains, la chance de pouvoir construire sa légitimation de façon plus libre et autonome.
Certes, le narcissisme pathologique existe. Une personne dont l’unique activité consisterait à se photographier pour se contempler en permanence, dans un circuit fermé, pourrait être qualifiée de narcissique. Mais cette situation extrême est-elle représentative de la pratique de millions de personnes ? Je crois qu’il existe surtout des degrés et, plus important encore, des contextes d’usage. Le geste est une chose, l’intention qui le porte en est une autre. C’est cette intention, inscrite dans un cadre social, qui doit être le véritable objet d’une analyse, bien plus que l’acte technique de se prendre soi-même en photo ou en vidéo.
Pour comprendre la prolifération des images de soi, il faut saisir l’évolution du contexte dans lequel nos vies se déploient. Notre espace d’existence sociale n’est plus strictement délimité par l’« ici et maintenant ». Il s’est étendu pour inclure un « là-bas », qui peut être simultanément un « maintenant » (lors d’un appel vidéo) ou un « plus tard » (lorsqu’on laisse une trace pour son interlocuteur·rice ou pour sa communauté). Le temps présent lui-même s’est distendu ; il n’est plus seulement l’instant fugace, mais une durée plus longue, une présence temporelle maintenue artificiellement à travers le numérique. Cela avait commencé avec les lettres, puis les messages de répondeurs téléphoniques, et maintenant dans l’évidence des réseaux numériques.
Cette transformation de notre rapport à l’espace et au temps a un impact direct sur nos modes de communication. L’oralité traditionnelle, faite de mots prononcés par la bouche en présence d’autrui, s’est enrichie et complexifiée. Je qualifie la communication contemporaine d’« oralité numérique », composée d’un flux constant d’écrits, d’images, de sons et de vidéos, produits et transmis de façon immédiate, comme la parole l’est. Dans ce nouveau paradigme, une image de soi n’est plus seulement une représentation, mais un acte de parole, un signe de présence, un moyen de dire « je suis là », « je pense à toi », « je vis ceci ». Le smartphone et les réseaux sociaux sont bien plus que des moyens de communication, ils façonnent une nouvelle grammaire sociale où l’image personnelle est devenue un mot courant.
Partager une image de soi, c’est donc occuper cet espace social élargi, c’est maintenir le lien avec des communautés qui ne sont pas physiquement présentes. C’est une manière de partager son vécu avec des personnes qui comptent pour nous, mais qui se trouvent dans un autre lieu, ou avec des inconnu·e·s qui se sentent lié·e·s à nous et nous le font savoir en retour. L’image devient alors un pont, un vecteur de co-présence. Juger ce geste comme narcissique revient à ignorer cette mutation fondamentale, c’est vouloir appliquer les règles d’un monde ancien à une réalité nouvelle. C’est un contresens sur la nature même de la socialité contemporaine.
Prenons un exemple concret qui suscite souvent des jugements rapides : des personnes se filmant avec leurs téléphones autour d’appareils de musculation dans un parc. De prime abord, l’impression peut être celle d’un narcissisme exacerbé, d’une culture de l’ego entièrement tournée vers la performance esthétique à diffuser sur les réseaux sociaux. Cette interprétation, bien que possible, est réductrice et ignore ce que je viens de développer.
Envisageons d’autres motivations, tout aussi plausibles. Peut-être ces personnes documentent-elles simplement leurs progrès pour rester motivé·e·s, utilisant leur « futur soi » comme un moteur. Peut-être que leur communauté de pratique, celle qui les encourage, les conseille et les comprend, n’est pas dans ce parc, mais en ligne. Dans ce cas, partager leur effort par des images fait parfaitement sens ; il s’agit de maintenir un lien social pertinent pour elles et eux, de partager une passion et de recevoir un retour d’une communauté qui n’existe que dans cet espace délocalisé. Le geste n’est plus tourné vers soi, mais vers autrui, vers le groupe, pour l’enrichissement mutuel, ce qui est le propre de tout espace social vertueux.
Bien sûr, dans ce groupe, certain·e·s sont peut-être animé·e·s par un pur narcissisme. Mais d’autres, non. Ces personnes sont simplement en train de vivre leur vie sociale selon les règles et avec les outils de leur temps. Il est donc impossible de porter un jugement définitif et universel sur l’acte lui-même. Il faut accepter que les codes de l’existence sociale ont changé. Avant de condamner moralement une pratique, nous avons le devoir intellectuel de comprendre le nouvel écosystème dans lequel elle s’inscrit. Le selfie n’est peut-être pas le symptôme d’un monde malade d’amour-propre, mais plutôt le langage vernaculaire d’une humanité qui apprend à exister, ensemble, par-delà les frontières du temps et de l’espace.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.