L’expert·e médiatique ne formule pas d’hypothèses : il·elle assène des vérités. Cette inversion méthodologique révèle un mécanisme de domination symbolique qui menace l’exercice démocratique de l’esprit critique.
Sur les plateaux de télévision, à la radio, dans les réseaux sociaux, nous assistons à la prolifération d’une figure singulière : l’expert·e auto-proclamé·e qui assène des vérités simplistes sous couvert d’autorité scientifique. Cette parole bénéficie d’une double légitimation : celle des plateformes numériques qui lui offrent une visibilité, et celle des journalistes qui l’accueillent au nom d’une prétendue diversité d’expressions. Pourtant, d’autres paroles, plus rigoureuses, peinent à trouver leur place dans l’espace médiatique saturé.
Ce que je souhaite pointer ici, c’est la différence fondamentale entre une réelle démarche scientifique et cette imposture experte. La démarche scientifique suppose l’étude d’un sujet, toujours partielle, toujours provisoire, puis la communication à des tiers d’hypothèses formulées avec prudence. Pierre Bourdieu, dans Méditations pascaliennes (1997), parlait à ce sujet de la « réflexivité » nécessaire au travail intellectuel, cette capacité à questionner ses propres outils de pensée. Les experts et expertes médiatiques font exactement l’inverse : ils·elles ne formulent pas d’hypothèses, ils·elles assènent ce qu’ils·elles présentent comme des vérités définitives, jamais fondées sur des démarches scientifiques sérieuses, c’est le règne des opinions.
Via leur rôle social d’experts et d’expertes qu’ils·elles se sont eux-mêmes et elles-mêmes attribué, ces figures sont légitimées par leur position autoproclamée, et ils·elles peuvent alors mentir, ou dire absolument n’importe quoi. Ils·elles sont également légitimé·e·s par des journalistes qui se laissent tout autant abuser par leur position d’autorité. Noam Chomsky et Edward Herman ont analysé ce mécanisme dans Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media (1988), montrant comment les médias fabriquent un consentement en sélectionnant certaines voix aux dépens d’autres, créant ainsi une « propagande démocratique » qui ne dit pas son nom.
Un exemple récent illustre parfaitement cette mécanique : le discours de Martin Blachier sur la psychanalyse. Dans une intervention médiatique largement diffusée, ce dernier affirme que la psychanalyse serait « une forme de religion », qu’il y aurait « des prêtres », et que « l’idée même de l’existence d’un inconscient est complètement saugrenue ». Analysons la structure rhétorique de cette argumentation, car elle révèle les techniques sophistiquées de l’imposture experte.
La première technique employée est ce que l’on pourrait nommer un argument d’autorité institutionnelle inversée : « dans les discussions à l’Assemblée Nationale, on voit qu’on veut dérembourser la psychanalyse ». Cette formulation est remarquable de sophistication rhétorique. Elle suggère qu’un débat parlementaire constitue en soi une preuve de la légitimité de la critique, opérant un glissement du politique vers le scientifique. Le fait qu’un sujet soit débattu à l’Assemblée ne prouve rien quant à sa validité scientifique, rappelons que des assemblées ont débattu de l’interdiction de Galilée ou de la légitimité de l’esclavage. Pourtant, cette simple mention crée un effet de légitimation par association au pouvoir institutionnel. Michel Foucault a magistralement analysé ces « régimes de vérité » dans L’Ordre du discours (1971), où le pouvoir de dire le vrai ne découle pas de la vérité elle-même mais de la position d’énonciation.
La deuxième technique est l’analogie religieuse fallacieuse. Blachier construit un parallèle systématique : « prophète » (Freud), « apôtres », « rite » (le divan), « dogmes » (l’inconscient). Cette analogie vise à délégitimer la psychanalyse en la plaçant hors du champ scientifique. Or, cette technique rhétorique, que l’on retrouve fréquemment dans les discours anti-science, repose sur une confusion volontaire entre croyance et hypothèse de travail. Comme l’a montré Thomas Kuhn dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), toute science fonctionne avec des paradigmes qui organisent la recherche, sans être pour autant des « dogmes religieux ». L’analogie chez Blachier n’est pas un outil de compréhension mais une arme de disqualification.
Troisième technique : l’appel au consensus international supposé. En citant Jodie Foster qui affirme que « la psychanalyse avait été complètement cancellée aux États-Unis », Blachier mobilise l’argument d’autorité par célébrité (pourquoi une actrice serait-elle experte en épistémologie des sciences humaines ?) et l’argument géographique (si les États-Unis l’ont abandonnée, elle ne serait donc pas valide). Cette logique est doublement fallacieuse : d’une part, l’abandon d’une pratique ne prouve rien de son invalidité scientifique, pensons aux recherches sur le climat longtemps marginalisées, d’autre part, elle établit une hiérarchie implicite entre pratiques nationales qui relève plus du colonialisme intellectuel que de l’analyse critique.
L’expert·e est l’inverse de l’intellectuel·le. Cette opposition, que Laurent Mucchielli développe dans ses analyses des discours sécuritaires, me semble structurante pour comprendre ce qui se joue. L’intellectuel·le est quelqu’un qui réfléchit, qui travaille, qui propose de sortir du cadre existant. Jacques Rancière le définit dans Le Maître ignorant (1987) comme celui·celle qui participe à l’émancipation intellectuelle en refusant la logique de l’abrutissement. L’expert·e, lui·elle, est rémunéré·e par des intérêts, ou pense lui-même·elle-même porter certains intérêts, et n’hésite pas à mentir pour les défendre, en sachant très bien qu’il·elle ment. Si par exemple, il·elle pense qu’il·elle défend la démocratie ou la santé publique, il·elle peut, pour cet intérêt supérieur, proférer les mensonges les plus éhontés.
Cette opposition n’est pas qu’une question de bonne ou mauvaise foi individuelle. Elle révèle deux rapports radicalement différents à la vérité et au pouvoir. L’intellectuel·le, au sens où Edward Said l’entend dans Representations of the Intellectual (1994), exerce une fonction critique qui le·la place nécessairement en tension avec les pouvoirs établis. Il·elle accepte l’incertitude, formule des hypothèses, reconnaît les limites de son savoir. L’expert·e médiatique, au contraire, tire son autorité de sa capacité à fournir des certitudes rassurantes au pouvoir qui le·la sollicite ou au public qui le·la consomme.
Le mécanisme de légitimation du mensonge expert repose sur un principe simple mais redoutable : un mensonge, s’il est réitéré, s’il est légitimé, s’il semble venir de plusieurs sources car il a été repris dans un imaginaire collectif qui se transmet, commence à faire partie de la réalité. Il se retrouve légitimé comme une part de la réalité, alors même qu’au départ il peut être le mensonge le plus éhonté. Pierre Bourdieu a analysé dans La Noblesse d’État (1989) ce qu’il nomme le « capital symbolique » : la capacité à imposer comme légitimes certaines représentations du monde. L’expert·e médiatique accumule ce capital non par la rigueur de son travail mais par sa visibilité et sa capacité à occuper l’espace public.
Le fait que des personnes mentent ainsi, nous ne pouvons pas le changer. Le fait que des journalistes, complètement inconscients·es des conséquences de leurs actes, relaient ces mensonges, nous ne pouvons pas non plus le changer directement. En revanche, construire notre propre esprit critique, c’est-à-dire ne pas prendre pour argent comptant la parole d’une personne qui affirme sans donner la trace d’aucun travail, cela relève de notre responsabilité individuelle et collective.
Pour déconstruire en nous la soumission à l’autorité, nous devons non pas nous méfier de tout, ce qui serait une autre forme d’aliénation, mais prendre le temps de réfléchir par nous-mêmes. Stanley Milgram a montré dans Soumission à l’autorité (1974) que nous avons été formatés·es pour obéir aux figures d’autorité. Notre première tendance est de croire ce qu’on nous dit lorsque cela vient d’une source perçue comme légitime. Ce n’est ni de la bêtise ni de la crédulité : c’est le résultat d’un formatage social à obéir à l’autorité, à nous plier à l’autoritarisme.
Ainsi, je propose une démarche très concrète, applicable dans la vie quotidienne et transmissible autour de nous : nous avons aujourd’hui la chance d’avoir accès à des sources immenses d’informations via Internet. Nous avons également la chance de disposer d’intelligences artificielles qui permettent de faire rapidement des synthèses de documents et d’informations. Lorsque nous entendons quelque chose qui est présenté comme une vérité, adoptons cette méthode : interrogeons non pas une mais plusieurs intelligences artificielles, y compris celles qui ont des biais différents. Grok, par exemple, est présentée comme « une intelligence artificielle d’extrême droite », simplement, elle n’a pas les mêmes filtres que les autres. Chaque IA est singulière, entraînée sur certains jeux de données avec des biais spécifiques. Demandons donc à plusieurs IA de nous faire part des débats existants autour du sujet entendu.
Pour reprendre l’exemple de la psychanalyse : quelle est l’histoire des controverses depuis son invention ? Quels sont les arguments des critiques et des défenseurs et défenseuses ? Quelles sont les sources de ces positions ?
Cela peut sembler un gros travail, mais en réalité cela ne prend que quelques instants et permet, sur n’importe quel sujet, d’avoir de façon quasi immédiate des points de vue diversifiés. Cette pratique outille notre connaissance, car nous ne pouvons pas tout deviner par nous-mêmes. Bernard Stiegler, dans La Télécratie contre la démocratie (2006), parlerait ici d’une « organologie » : l’IA comme organe technique au service de notre attention et de notre capacité de discernement, plutôt que comme instrument de capture de notre attention par d’autres.
L’exercice de l’esprit critique suppose toujours de se méfier de nous-mêmes, particulièrement des choses sur lesquelles nous avons immédiatement une réponse rassurante. Ces certitudes spontanées sont précisément les plus suspectes. Savoir ce que l’on pense, être radical·e dans sa pensée et avoir des arguments pour sa propre radicalité, c’est très bien. Mais par rapport à ce qui vient de l’extérieur de nous, il faut sortir du système dans lequel nous avons été formatés·es. Paulo Freire nomme cela la « conscientisation » dans Pédagogie des opprimés (1970) : le processus par lequel les opprimés·es prennent conscience des mécanismes de leur propre oppression et développent les outils pour s’en libérer. L’esprit critique n’est pas un don naturel, c’est une pratique qui s’apprend, s’exerce et se transmet.
Il y a un très très grand débat en France sur la psychanalyse, notamment parce que dans les discussions à l’Assemblée Nationale, on voit qu’on veut dérembourser la psychanalyse. Et ce qui est très intéressant, c’est que la psychanalyse, en fait, elle est très puissante, essentiellement dans notre pays et très très peu ailleurs. Récemment, Jodie Foster a été interrogée sur France Culture et disait que la psychanalyse avait été complètement cancellée aux Etats-Unis, qu’elle n’a plus aucune place.
Et pourquoi en France on est aussi attaché à cette psychanalyse ? A mon sens, parce qu’elle fait encore office de religion. Et je pense que la psychanalyse a beaucoup plus d’une religion que d’une pratique médicale aujourd’hui. On a son prophète qui va être Freud. On a les apôtres de Freud, qui vont disséminer la bonne parole de la psychanalyse. On a un rite avec le fait d’être couché sur un sofa, d’avoir un thérapeute qui va nous faire parler.
On a certains dogmes, comme le dogme de l’inconscient, mais qui reste un dogme extrêmement libre. On peut dire beaucoup de choses sur le fait d’avoir une partie de notre cerveau qu’on ne comprend pas, qui aurait des intentions cachées...
Donc tout ça, ça ressemble en fait à des dogmes qui peuvent nous laisser une très grande interprétation et qui nous permettent finalement d’avoir une espèce de pis-aller de vie spirituelle. Et donc je pense qu’on dit que la psychanalyse peut avoir des effets si on a une bonne relation avec son thérapeute, mais comme la foi et la religion peuvent avoir des très bons effets quand on regarde dans les études scientifiques.
Donc la psychanalyse, est-ce qu’il faut qu’elle ait encore une place en France ? La question c’est est-ce qu’il faut la considérer plutôt comme un soin médical, ou plutôt finalement comme une nouvelle religion qui s’est installée dans un pays où on a voulu nettoyer la société du fait religieux ?
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.