Les réseaux sociaux, ni vertueux ni vicieux. Et si le vrai sujet n’était pas ces plateformes, mais le regard partiel et subjectif que nous portons sur elles ? J’invite à la nuance et à l’introspection.
Les discours institutionnels prennent souvent les réseaux sociaux pour cible, et dénoncent leurs effets prétendument néfastes sur la jeunesse. La récente commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la plateforme TikTok en est un exemple frappant, dont les méthodes ont révélé un biais accusateur envers une jeunesse jugée passive et des influenceur·euse·s qualifié·e·s de dangereux·euses. Cette approche stigmatisante passe à côté d’une évidence : comme pour toute chose, ce que nous voyons d’un phénomène dépend fondamentalement de la manière dont nous le regardons.
Imaginons la mairie d’un arrondissement parisien, prenons le magnifique bâtiment de la mairie du 19e arrondissement, qui fait face au parc des Buttes-Chaumont. Une photographie peut en capturer la façade ensoleillée, flanquée de quelques arbres, composant une image du Paris bucolique. Mais il suffit de se déplacer de quelques mètres pour photographier, sur un autre flanc du même édifice, un amoncellement de débris de verre, des personnes en détresse et des tentes précaires. D’un côté, la carte postale ; de l’autre, le drame social. Le bâtiment est identique, mais le regard porté sur lui produit un effet et un discours radicalement différents.
Cette métaphore s’applique évidemment aux réseaux sociaux, et ce d’autant plus que leur nature même rend toute vision d’ensemble impossible, car leurs contenus sont façonnés pour et par chaque individu. Contrairement à la télévision d’hier, qui proposait des programmes identiques pour tous et permettait une analyse commune, l’expérience des réseaux est atomisée, personnalisée à l’extrême. Pour en saisir la « réalité », il faudrait pouvoir observer simultanément des milliards de flux uniques. Admettre cela, c’est reconnaître que notre propre regard sur ces plateformes est, par définition, partiel et qu’il ne nous montre souvent que la facette que nous souhaitons, ou que nous craignons, y voir.
Comme le souligne Donna Haraway dans sa théorie des savoirs situés, toute connaissance est produite depuis une position particulière, et prétendre à une objectivité absolue relève de ce qu’elle appelle le « truc de Dieu », l’illusion de voir tout depuis nulle part, une forme d’ubiquité utopique et fausse. Reconnaître la partialité de notre regard n’est pas une faiblesse mais une condition nécessaire à une compréhension plus juste des phénomènes sociaux, me semble-t-il.
En réalité, le sujet le plus éclairant n’est que rarement l’objet observé, mais bien le regard de l’observateur·rice. Cette primauté de la perspective est une leçon que l’histoire de l’art enseigne. Quand nous admirons le travail des peintres qui choisissent comme motif un paysage, une nature morte ou un portrait, qu’est-ce qui nous captive ? Est-ce le sujet lui-même, dans sa banalité matérielle ? Non, c’est la vision singulière de l’artiste, la manière dont son regard transfigure le réel et nous parle.
Les Tournesols de Van Gogh n’ont que peu à voir avec la botanique, mais ils ont tout à voir avec le regard halluciné et vibrant de l’artiste sur le monde, un regard qui touche directement à notre humanité. De même, la montagne Sainte-Victoire, que les habitant·e·s d’Aix-en-Provence voient chaque jour, devient sous le pinceau de Cézanne une obsession formelle et chromatique qui nous transmet sa passion pour la nature. L’artiste réveille en nous un désir d’émerveillement qu’il a su préserver et qu’il nous lègue à travers sa toile. Le sujet n’est qu’un prétexte à l’expression d’une subjectivité et à son partage sensible.
Comme l’écrivait Maurice Merleau-Ponty dans L’Œil et l’Esprit (1960), « Le peintre apporte son corps », c’est-à-dire sa perception subjective du monde. Ainsi, lorsque nous analysons un discours sur les réseaux sociaux, le plus intéressant n’est peut-être pas ce qu’il dit des réseaux eux-mêmes, mais ce qu’il révèle de son auteur·rice : son humanité, son positionnement politique, ses angoisses ou ses espoirs. C’est en décryptant ce regard que nous pouvons comprendre les systèmes de domination à l’œuvre, les tendances idéologiques d’une époque, et bien souvent, le rapport complexe et parfois craintif que les adultes entretiennent avec la jeunesse et ses nouveaux modes d’expression.
Prenons l’exemple de l’article de François Jost, « Les vertiges du challenge ou quand les réseaux sociaux créent la bêtise »(https://aoc.media/opinion/2025/09/09/les-vertiges-du-challenge-ou-quand-les-reseaux-sociaux-creent-la-betise/)], paru dans la revue AOC le 10 septembre 2025. François Jost est un sémiologue dont j’admire le travail. Dans les pas de penseur·euse·s comme Roland Barthes, il a produit à partir des années 1980 des analyses pionnières sur le dispositif et le discours télévisuel, à une époque où un tel objet d’étude était jugé indigne, face aux études cinématographiques. Il a eu l’audace de porter un regard critique et structuré sur la télévision, montrant qu’elle construisait un discours aussi complexe que celui du cinéma ou de la littérature. Son regard était alors celui d’un·e défricheur·euse, et il m’a beaucoup appris. Je l’ai par ailleurs aussi souvent côtoyé, ayant été étudiant·e puis responsable du service de production vidéo pour les étudiant·e·s dans les années 1990 dans la même université que lui. Et nous avions collaboré pour les Rendez-vous de l’image #6 : « Intimité, images, réseaux sociaux. Exister et vivre ensemble à l’ère numérique » organisé par Noémie Rubat du Mérac pour la Maison de l’image(https://www.maison-image.fr/)] à Grenoble.
Pourtant, dans cet article, ce même intellectuel porte sur les réseaux sociaux un regard qui semble avoir perdu cette ouverture. Il écrit par exemple : « Je ne peux pas m’empêcher de penser que ces comportements relèvent d’une double connerie, l’une cognitive, l’autre éthique. » Cette formulation péremptoire donne son ton d’ensemble... Plus loin, il affirme : « Le but de ce texte est de montrer comment les réseaux sociaux encouragent des conduites stupides, des « conneries », et mettent en danger physique (risque de mort ou de suicide) ou psychologique (harcèlement). »
Le propos est entièrement à charge, ne mentionnant jamais le moindre effet positif, qu’il s’agisse d’accès à la connaissance, de mobilisation citoyenne ou de lien social. Son article va même jusqu’à présenter implicitement la régulation chinoise comme un modèle, notant que « En Chine, où se conçoivent les algorithmes utilisés par l’application, les adolescents n’ont le droit qu’à quarante minutes par jour sur le site. Les contenus y sont contrôlés, ce qui a amené l’application à bannir, en juin 2025, l’hashtag #SkinnyTok. » Cette référence à un régime autoritaire comme modèle de régulation souhaitable est pour le moins troublante venant d’un·e intellectuel·le qui a toujours défendu la liberté d’expression.
Que nous raconte son regard ? Il nous offre le spectacle d’une forme de panique intellectuelle face à un phénomène qui, visiblement, échappe à ses anciennes grilles d’analyse. Ce n’est plus un regard qui cherche à comprendre, mais un regard qui condamne depuis une position de surplomb.
Cette posture s’apparente à une analyse de l’automobile qui se focaliserait uniquement sur le nombre de morts qu’elle cause, en citant statistique après statistique sur les accidents mortels. Un tel argumentaire, exclusivement centré sur le danger, tiendrait debout logiquement et pourrait mener à la conclusion qu’il faut interdire ce moyen de transport. Mais ce serait ignorer, par un choix délibéré, tout ce que l’automobile a apporté en matière d’émancipation, de développement économique et de lien entre les territoires. Mais on pourrait aussi ne regarder que son impact écologique désastreux. Un objet autorise toujours une pluralité de récits. En ne choisissant qu’un seul angle, on ne décrit pas l’objet, on ne fait que raconter son propre point de vue.
Le rôle de l’intellectuel·le n’est pas simplement de donner un avis, mais d’offrir des clés de lecture, de travailler à une analyse que le rythme du quotidien ne permet pas à chacun·e. Cette position confère une responsabilité : celle de la nuance, de l’honnêteté, de la conscience de la partialité de son propre regard et d’une approche scientifique, au sens des sciences humaines. Il ne s’agit pas de renoncer à affirmer un point de vue, mais de le faire avec l’humilité de savoir qu’il n’est qu’un point de vue parmi d’autres, et non la description d’une vérité totale.
Pour dépasser le simple débat d’opinions, une approche dans le sens des sciences humaines est donc nécessaire. Cela implique de définir et de partager nos critères de jugement. Sur quelle base qualifions-nous un usage de « bon » ou de « mauvais » ? Quels indicateurs utilisons-nous ? C’est en construisant des cadres d’analyse communs, comme le propose par exemple le·la sociologue Dominique Cardon dans ses travaux sur la culture numérique, que nous pourrons véritablement dialoguer. Le désaccord est sain et productif, mais il requiert un socle partagé pour ne pas devenir un dialogue de sourd·e·s. La démarche scientifique permet de reconnaître que nous portons des regards différents sur un même phénomène.
François Jost lui-même reconnaît d’ailleurs dans son article que « Très généralement, les chercheur·euse·s ont une conception relativiste de la connerie (on est toujours le·la con·ne d’un·e autre). » Mais il ajoute immédiatement : « Je prends un point de vue adverse. Il y a des actes qui sont dans l’absolu des conneries. » Cette position simpliste est précisément ce qui pose problème : elle refuse la complexité et la nuance au profit d’un jugement moral tranché.
Je ne dis donc pas que le regard de François Jost est faux en soi ; je dis qu’il est partiel et qu’il nous renseigne avant tout sur lui-même. En revanche, sa prétention à décrire la réalité des réseaux sociaux est, elle, assurément erronée, car personne ne peut embrasser une telle totalité. Comme l’a montré Yuk Hui dans De l’existence des objets numériques (2016), les objets numériques sont fondamentalement relationnels et processuels, ils n’existent que dans et par les interactions qu’ils médiatisent.
C’est pourquoi il me semble essentiel sur le sujet des réseaux sociaux d’ouvrir la porte au dialogue, notamment avec les premier·ère·s concerné·e·s, les jeunes, et d’assumer notre subjectivité sans la travestir en objectivité. C’est une question de probité intellectuelle.
Pour finir, de quoi parlons-nous exactement ? Qu’est-ce qu’un « réseau social » ? C’est, par définition, un espace d’échange collectif entre les êtres humains. C’est la place du village, la famille, la salle de classe, le marché, la rue, la cage d’escalier. L’être humain est un « animal politique », comme le disait déjà Aristote. Les réseaux sociaux ont toujours existé, car ils sont la condition même de notre existence collective. Ceux d’aujourd’hui ne sont que la continuation de notre réalité politique, par des moyens numériques, principalement via les téléphones que nous portons sur nous.
Par exemple le parc dans lequel je suis assis est un réseau social, dont la nature change au fil des heures : il n’est pas le même le matin presque vide, en fin d’après-midi avec les familles et les enfants qui jouent, ou le soir avec les drogué·e·s du quartier. Il en va de même pour l’univers numérique. Affirmer que Twitter serait, en bloc, plus dangereux que LinkedIn, Instagram ou Facebook est une simplification abusive. Tout dépend des communautés qui s’y forment, des conversations qui s’y tiennent, des moments et des sujets qui traversent la société. C’est un écosystème mouvant et d’une infinie complexité.
C’est pourquoi affirmer que « les réseaux sociaux créent la bêtise », le titre même de l’article de François Jost, renseigne davantage sur la posture de la personne qui l’énonce que sur l’objet de son analyse. C’est regarder un monde immense par le petit bout d’une lorgnette déformante et apeurée. L’auteur révèle d’ailleurs son approche biaisée quand il écrit : « Les risques de l’Internet sont régulièrement dénoncés – l’addiction, la haine, le harcèlement et bien d’autres choses –, mais, curieusement, le phénomène des challenges n’appartient pas toujours à cette liste. » Cette formulation suggère que son objectif est d’ajouter une ligne supplémentaire à un réquisitoire déjà bien fourni, plutôt que d’analyser avec nuance un phénomène complexe.
Je formule cette critique avec toute l’amitié et le respect que j’ai pour le parcours de François Jost, pour qui j’ai beaucoup d’estime, mais il me semble nécessaire de pointer ce qui relève d’une facilité intellectuelle manquant de rigueur scientifique. Ce que nous attendons des intellectuel·le·s, je crois, ce n’est pas une opinion confortée, mais une vision informée, qui assume sa propre subjectivité pour mieux éclairer la complexité du monde.
La probité intellectuelle est exigeante. Les intellectuel·le·s peuvent et doivent conserver leur point de vue et leur subjectivité, mais celle-ci doit être assumée comme telle, sans se présenter comme une prétendue objectivité. Les discours faciles et séduisants sur les dangers des réseaux sociaux trouvent facilement un public prêt·e à se laisser convaincre, mais ils nous privent d’une véritable distance critique sur ces phénomènes complexes. Nous avons besoin d’analyses nuancées qui reconnaissent la pluralité des expériences et des usages, plutôt que de condamnations globales qui ne font qu’alimenter les peurs intergénérationnelles.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.