Présentés comme des données objectives, les sondages façonnent pourtant le réel qu’ils prétendent mesurer. Décryptage des mécanismes à l’œuvre.
Les études, enquêtes, projections et sondages sont presque toujours présenté·e·s comme des données objectives par le journalisme contemporain. Cette présentation comme fait brut et indiscutable participe d’une mise en scène de la neutralité qui masque les conditions de production de ces données. Les journalistes se présentent volontiers comme les grand·e·s défenseur·euse·s de l’esprit critique, mais eux·elles-mêmes relaient fréquemment des informations sans distance critique sur les sources, les protocoles et les biais inhérents à toute production de connaissance.
La période Covid avait offert une illustration frappante de ce phénomène. On nous annonçait que « des vies avaient été sauvées » en s’appuyant sur des projections du nombre de morts qu’il y aurait eu sans les mesures « sanitaires » liberticides. Ces projections reposaient sur des données partielles et des modèles de prévision dont la fiabilité était elle-même très largement sujette à caution. Mais il était quasi interdit, sous peine d’être disqualifié·e comme « complotiste », de questionner la production de ces « données ». Ces estimations étaient présentées comme des réalités établies, indiscutables, et ce encore aujourd’hui pour certain·e·s. Nous aurions sauvé des vies, mais c’est par rapport à l’imaginaire d’une projection basée sur des modèles le plus souvent financés par des acteurs pharmaceutiques privés qui avaient intérêt à vendre des traitements.
Je ne prétends pas que ces données étaient entièrement imaginaires et mensongères, ni que les mesures de restriction des libertés publiques furent complètement inutiles. Mon propos est autre : il s’agit de souligner que ces données étaient situées, produites dans un contexte particulier, avec des intérêts en jeu, et qu’elles auraient dû être présentées comme telles. L’esprit critique que je défends ici consiste précisément à questionner les dispositifs de fabrication de ce qui se présente comme de l’information. Et si on n’a pas le droit de le faire ou qu’on est stigmatisé·e si on le fait, de quoi est-ce le signe, en termes d’exercice de la démocratie, de la liberté et du pluralisme ?
Pierre Bourdieu a posé les fondements d’une critique radicale des sondages d’opinion. Dans son article « L’opinion publique n’existe pas » (1973), il identifie trois postulats implicites de tout sondage :
Or, ces postulats sont hautement contestables. Poser une question à quelqu’un·e qui ne se l’est jamais posée, c’est lui imposer une problématique qui n’est pas la sienne.
Bourdieu parle d’« imposition de problématique » : le sondage crée artificiellement des opinions là où il n’y en avait pas, ou force des réponses binaires sur des sujets complexes. Cette critique reste d’une actualité brûlante. Les sondages politiques, notamment, « mesurent » des intentions de vote sur des candidat·e·s parfois inconnu·e·s du public, ou des adhésions à des propositions dont les répondant·e·s ignorent les implications concrètes.
La non-prise en compte des « sans réponse » par exemple constitue un autre biais majeur. Lorsqu’un sondage n’offre pas la possibilité de répondre « je ne sais pas » ou « je ne souhaite pas répondre », il contraint les personnes interrogées à se prononcer, essentialisant ainsi des positions qui n’existent pas véritablement. Comme l’écrit Bourdieu, « la question la plus importante que les sondages laissent dans l’ombre, c’est celle de savoir quelle est la question que se posent ceux [et celles] qui répondent » (Questions de sociologie, 1984).
L’article de Nonna Mayer et Vincent Tiberj, « Enquêter sur l’antisémitisme : autopsie d’un mauvais sondage » (AOC, novembre 2025), offre une démonstration exemplaire de ces mécanismes. Les deux chercheur·euse·s, dont la probité scientifique est reconnue (Mayer est directrice de recherche émérite au CNRS et membre de la CNCDH, Tiberj est professeur à Sciences Po Bordeaux) décortiquent méthodiquement les biais d’une enquête commandée par le ministère de l’Enseignement supérieur sur l’antisémitisme à l’université.
L’analyse de Mayer et Tiberj met également en lumière des biais de cadrage plus subtils. Certaines questions mélangent des éléments de nature très différente, créant un « effet de halo » où la réponse à une question contamine les suivantes. Mettre sur le même plan « l’affichage de son soutien à la cause palestinienne » et « l’affichage de son soutien au Hamas » risque de suggérer une équivalence entre ces deux positions, la seconde contaminant la perception de la première.
Les auteur·rice·s soulignent aussi que le questionnaire est fortement coloré par une thèse particulière, celle de la « nouvelle judéophobie » de Pierre-André Taguieff, alors même que leurs propres travaux montrent que « l’antisionisme et l’antisémitisme sont deux dimensions distinctes qui ne se recoupent que partiellement » et que « le vieil antisémitisme reste prédominant ». Ce prisme idéologique préalable oriente les questions et, par conséquent, les réponses.
Une question particulièrement mal construite demande de choisir entre deux propositions sur Israël sans offrir d’alternative ni de possibilité de refus. Ce type de question binaire, sur un sujet aussi complexe que la géopolitique du Moyen-Orient, ne peut produire qu’une caricature de la pensée des répondant·e·s. Beaucoup n’ont pas une connaissance approfondie des relations internationales dans cette région, et les forcer à choisir entre deux énoncés simplificateurs ne nous apprend rien sur leurs opinions réelles.
Il serait intéressant d’examiner comment ce type de sondage est repris par les médias. Mayer et Tiberj anticipent que « ces chiffres seront scrutés de près, montés en épingle par les médias, alors que le débat public s’est fortement droitisé ». L’expérience montre que les résultats de sondages sont généralement relayés sans la moindre mise en perspective des conditions de leur production.
Au-delà des questions et des résultats eux-mêmes, il y a ce que les auteur·rice·s appellent « une politique des sondages » : seuls certains chiffres seront mis en avant, pas d’autres. Le sondage devient alors un instrument de légitimation d’un discours préexistant plutôt qu’un outil de connaissance. Quels que soient ses résultats, cette enquête « risque d’être mobilisée pour critiquer l’université », notent les chercheur·euse·s, alors même que celle-ci est vraisemblablement moins touchée par les préjugés que d’autres espaces sociaux.
Cette instrumentalisation politique des sondages n’est pas nouvelle, mais il semble qu’elle se soit intensifiée. Les médias, pris dans une logique de flux continu d’information, n’ont souvent ni le temps ni les compétences pour interroger les méthodologies. Le chiffre fait autorité en soi, indépendamment de sa valeur scientifique. Rappelons le mensonge éhonté brandi comme un étendard « éthique » par les grands médias pendant la période Covid : « On peut discuter de tout sauf des chiffres ». C’est à pleurer… Certain·e·s s’étaient amusé·e·s, au lieu d’additionner chaque jour les morts de l’épidémie en valeur absolue, à évoquer le pourcentage de morts par rapport à la population générale (180 morts par jour en moyenne en 2020, qu’on additionnait chaque jour avec un chiffre qui semblait donc gonfler de jour en jour, alors que cela représentait 0,00030% de la population par jour – 3 décès par million, soit à peu près l’équivalence en nombre de décès de la grippe pendant les épidémies annuelles hivernales, et je ne remets même pas en question là le très grand nombre de fausses déclarations de morts par Covid, par les centres hospitaliers qui en tiraient bénéfice – si on mourait et qu’on était positif au Covid, malade ou pas du Covid, on était déclaré mort du Covid). Le nombre de morts en France en valeur absolue sur les deux années 2020 et 2021 fut plus faible que lors des 10 années précédentes (cf. données officielles de la DREES). Le Covid a tué un grand nombre de personnes en France, certes (164 000 sur cette période selon la DREES, sans précision sur avec ou à cause du Covid), mais pas plus en nombre que d’autres maladies les années précédentes. Sur ces interprétations des chiffres, des statisticien·ne·s tous·tes aussi compétent·e·s, mais avec des biais différents, peuvent affirmer des conclusions inverses ! Tout dépend de quels chiffres on met en regard avec quels autres chiffres, à quelles échelles, à partir de quelles études, dans quelles méthodes statistiques, etc.
Pour approfondir cette analyse, je propose de convoquer Gilles Deleuze et sa réflexion sur la nature de l’information. Dans son intervention filmée « Qu’est-ce que l’acte de création ? » (1987), Deleuze affirme que « l’information, c’est le système du contrôle ». L’information n’est pas une simple transmission de contenu neutre : elle est un « mot d’ordre », c’est-à-dire qu’elle prescrit ce qu’il faut croire, ce qu’il faut penser, ce qu’il faut faire.
Cette conception deleuzienne éclaire singulièrement la fonction des sondages. Lorsqu’un média annonce que « 67% des Français·es pensent que... », il ne se contente pas de décrire un état de l’opinion : il prescrit une norme, il indique ce que l’on est censé penser, il crée une pression conformiste. Le sondage, en ce sens, est bien un mot d’ordre : il dit ce qu’il faut penser en prétendant dire ce que les gens pensent.
Deleuze distingue l’information de la « contre-information ». Si l’information est système de contrôle, la contre-information consiste à questionner les dispositifs de production de l’information, à révéler leurs conditions de possibilité, leurs biais, leurs intérêts. C’est précisément ce que font Mayer et Tiberj dans leur article, et c’est ce que je m’efforce de faire ici : produire une contre-information en déconstruisant les mécanismes par lesquels le sondage se présente comme donnée objective.
Le sondage comme mot d’ordre participe de ce que Deleuze appelle, avec Guattari, les « sociétés de contrôle » (Pourparlers, 1990). Dans ces sociétés, le contrôle ne s’exerce plus par l’enfermement disciplinaire mais par la modulation continue des comportements et des opinions. Le sondage y joue un rôle central : il module l’opinion en la mesurant, il la façonne en prétendant la refléter.
Que conclure ? Non pas qu’il faudrait renoncer aux enquêtes et aux sondages, ils restent des outils précieux de connaissance sociale, mais qu’il faut les pratiquer et les recevoir en conscience de leurs limites et de leurs biais. Comme l’écrivent Mayer et Tiberj, ces données « nous renseignent autant sur les réponses que sur leurs propres biais et les raisons qui font que les personnes répondent telle ou telle chose ».
Le·la sociologue se doit d’avoir une distance critique sur les protocoles eux-mêmes. Cette exigence vaut pour les producteur·rice·s de sondages, mais aussi pour celles et ceux qui les diffusent et pour celles et ceux qui les reçoivent. L’esprit critique authentique ne consiste pas à rejeter toute donnée chiffrée, mais à interroger systématiquement les conditions de production de ces données : qui a commandé l’enquête ? Comment l’échantillon a-t-il été constitué ? Comment les questions ont-elles été formulées ? Quelles options de réponse étaient proposées ?
Voilà ce que j’appelle l’esprit critique : questionner les dispositifs de fabrication de ce qui se présente comme une information. À rebours du journalisme qui se contente de relayer des chiffres comme des évidences, il s’agit de révéler que toute donnée est située, partiale, construite, non pas pour la disqualifier, mais pour la remettre à sa juste place : celle d’un point de vue parmi d’autres sur le réel, et non du réel lui-même.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.