Une personne intellectuelle de mon entourage proche m’affirme un jour, comme un fait avéré, ce qu’elle a lu en couverture du Monde : que les nouveaux maires d’extrême droite sont déjà « désinhibés ». Elle n’a pas lu l’article lui-même. J’avais vu cette même couverture, moi aussi. Mais je n’aurais jamais tiré de ce titre une affirmation aussi nette, sans avoir lu l’article et compris comment il était construit, sur quels exemples et selon quelle méthode. Cette scène ordinaire ouvre une question qui me préoccupe pour la démocratie : comment se fait-il que des personnes qui se vivent comme intellectuelles suspendent leur esprit critique sur certains sujets, alors qu’elles l’exercent avec exigence sur d’autres ?
L’autre jour, une personne de mon entourage proche, intellectuelle, formée à la pensée, me parle des maires Rassemblement National récemment élus. Elle m’affirme, comme un fait avéré, qu’ils sont déjà « désinhibés » dans l’exercice de leurs nouvelles fonctions. Elle s’appuie sur la couverture du Monde du jour, qui titre en gros « Les premiers pas désinhibés des maires RN » et qui résume en cinq colonnes les angles de l’enquête : indemnités relevées, embauches de policiers, retrait du drapeau européen à Liévin, défiance envers la culture et les syndicats, dépenses de « media training » de Jordan Bardella sous enquête du parquet européen. Je lui demande si elle a lu l’article. Non. J’avais vu cette même couverture, je le lui dis. Elle maintient son propos. Ce qu’elle exprime n’est pas issu de l’article ; c’est issu du fait que Le Monde l’a publié.
J’ai trouvé la scène troublante, parce que j’avais eu accès à exactement la même information qu’elle, et que j’en avais tiré une réaction très différente. Pour me faire une opinion ferme à partir de cette couverture, il aurait fallu lire l’article entier. Comprendre comment l’enquête avait été construite, sur quel échantillon parmi les soixante-dix nouveaux maires les exemples avaient été pris, quels critères servaient à qualifier une pratique de « désinhibée » plutôt que d’« assumée », quelle place les contre-exemples occupaient s’il y en avait, quelles sources avaient été interrogées et lesquelles avaient été écartées. Le titre seul ne donne aucun de ces éléments. Le résumé en couverture non plus. Et pourtant la personne en face de moi parlait, sur la foi de cette couverture, avec la même assurance que si elle avait fait elle-même l’enquête.
Cette personne consacre par ailleurs beaucoup d’énergie à déconstruire les discours dominants dans son champ professionnel. Elle exerce sur d’autres sujets une pensée fine, attentive aux nuances, à l’historicité des concepts, aux conflits d’intérêts qui sous-tendent les énoncés savants. Sur ce sujet-là, pourtant, le crédit accordé au journal a tenu lieu d’enquête, et le titre vu sur la couverture a tenu lieu de pensée. L’anecdote est petite. Mais elle ouvre une question qui me préoccupe depuis longtemps : pourquoi des personnes intelligentes, formées, capables de complexité, suspendent-elles leur esprit critique sur certains sujets, et le suspendent-elles à l’endroit même où la pensée serait la plus nécessaire ?
Je dois préciser ma propre position, parce qu’elle éclaire ce qui suit. Je partage, comme cette personne, la défiance politique envers le Rassemblement national. En lisant la couverture du Monde, j’avais donc moi-même une propension à acquiescer : oui, sans doute, ces maires-là sont déjà désinhibés, et oui, c’est inquiétant. C’est précisément à cause de cette propension que j’ai voulu lire l’article. Je tiens à ne pas suspendre mon esprit critique sur les sujets où je suis convaincu d’avance, parce que c’est précisément là que la pensée par soi-même est mise à l’épreuve. De la même manière, j’achète régulièrement des livres avec lesquels je sais d’avance ne pas être d’accord, pour ne pas réduire ma lecture à ce qui me conforte. La pensée a besoin de friction pour rester vivante.
J’écris cet article en sachant qu’on pourrait me taxer de défendre les maires RN, voire le populisme tout entier. C’est tout le contraire. La vision partielle, située, qui se croit pure et qui domine sans en avoir conscience, est précisément l’un des arguments centraux du populisme contemporain quand il dénonce les élites confortables et le « système ». Refuser cette posture chez soi, là où on est, c’est désarmer cet argument là où il a sa part de vrai. C’est, à mes yeux, l’inverse d’une défense du Rassemblement national. C’est une condition de la lucidité politique, et c’est ce qui rend possible de continuer à le combattre sans lui donner raison sur les angles où il a, malheureusement, raison.
Faire confiance à un journal de référence n’est pas en soi déraisonnable. La vie sociale repose sur des chaînes de confiance, on ne peut pas tout vérifier soi-même, et il faut bien, pour vivre, accorder du crédit à certaines paroles et à certaines institutions. Le problème commence quand le crédit accordé devient une dispense de pensée, et qu’on relaye comme savoir une affirmation qu’on n’a pas examinée.
Dans Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain (2019), David Colon documente une réalité qui va à l’encontre d’une idée souvent reçue :
« Selon une dernière idée reçue, la propagande toucherait en priorité les individus les moins instruits et les moins informés, l’éducation apparaissant comme le meilleur rempart à opposer aux propagandistes. Or tout indique au contraire que la propagande touche en priorité les milieux les plus cultivés et les plus à même d’accéder à l’information. »
Plus l’individu instruit accède à l’information, plus il a besoin d’un cadre pour l’organiser, et plus il devient dépendant du cadre que les médias légitimes lui offrent. Penser par soi-même, qui exigerait à chaque sujet une enquête, un doute, une suspension du jugement, est un travail considérable, presque inhumain dans son exigence intégrale. Le crédit fait à un média que l’on respecte est, à l’inverse, une économie cognitive massive. On gagne du temps, on gagne de la place dans sa tête, et l’on gagne aussi, plus subtilement, une appartenance à une communauté de regards et de valeurs.
Blaise Pascal, dans un fragment des Pensées (publication posthume, 1670), formulait une intuition qui éclaire ce mécanisme. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Le divertissement, au sens pascalien, n’est pas la distraction frivole. C’est tout ce qui nous évite le face-à-face avec nous-mêmes et avec la complexité du réel. Pascal pensait à la chasse, au jeu, à la guerre. On peut prolonger : le commentaire sans enquête, la conviction sans examen, la lecture sans pensée sont des formes contemporaines de ce divertissement. Elles nous occupent suffisamment pour que nous n’ayons pas à nous confronter à ce qui dérange.
Penser dérange, parce que penser, c’est suspendre, c’est douter, c’est accepter de ne pas savoir, c’est parfois se découvrir aligné·e sur ce qu’on n’aurait pas voulu être. C’est un travail psychique inconfortable, qui peut menacer l’image qu’on a de soi et celle qu’on offre aux autres. Le crédit accordé à l’autorité institutionnelle, qu’il s’agisse d’un journal, d’un·e expert·e ou de la communauté à laquelle on appartient, anesthésie cet inconfort. Il dispense de la solitude devant ce qu’on ne sait pas.
Hannah Arendt parle, dans plusieurs de ses textes, de « penser sans garde-fou ». Penser, dans cette formulation, ce n’est pas dérouler un raisonnement à l’intérieur d’un cadre déjà acquis. C’est accepter que les cadres eux-mêmes puissent être interrogés, et que la rampe à laquelle on s’accroche puisse, à un moment, ne plus tenir. Cette pensée-là est rare, parce qu’elle est anxiogène. Elle n’est la propriété de personne en particulier, et elle peut, parfois, se produire chez n’importe qui, quand un événement vient ébranler les certitudes acquises.
Pendant la crise Covid, j’ai vu beaucoup de personnes cultivées, intelligentes, libres, lucides, parfois même anarchistes, suspendre leur pensée critique au moment où elle aurait été le plus nécessaire. J’ai vu en parallèle des personnes que ces mêmes intellectuel·les méprisaient parfois, des employé·es modestes, des paysan·nes, des artisan·es, maintenir une lucidité que les premier·ères avaient perdue. Ce renversement m’a frappé. Il n’est pas anecdotique, et il vaut la peine d’être analysé pour ce qu’il dit des conditions concrètes de la pensée libre.
La pensée féministe contemporaine apporte sur ce point une hypothèse féconde, celle de la connaissance située. Donna Haraway, dans son article « Savoirs situés » (1988, traduit en français dans Manifeste cyborg et autres essais, Exils, 2007), conteste l’idée d’un savoir produit depuis nulle part, ce que Thomas Nagel avait appelé, deux ans plus tôt, dans Le point de vue de nulle part (1986), le view from nowhere. Tout savoir est produit depuis un corps, un contexte, des intérêts, une histoire. La revendication d’objectivité est, selon Haraway, le plus souvent la dissimulation d’une position particulière qui se prétend universelle. Sandra Harding, dans la même mouvance, propose la notion d’« objectivité forte » : c’est en explicitant sa position située que l’on tend vers plus d’objectivité, tandis que la prétention au surplomb produit une « objectivité faible » qui masque ses propres biais.
Au-delà de sa pertinence épistémologique, cette tradition porte un geste éthique qui me paraît décisif. Il s’agit de savoir qu’on fait soi-même partie du problème qu’on prétend analyser. On n’est jamais à l’extérieur. On est acteur·rice du système, même quand on ne s’en rend pas compte, et même quand on en dénonce les effets. Se mettre en position de surplomb pour critiquer le monde, c’est précisément être dans le déni du fait qu’on est, soi-même, un rouage de ce qu’on critique. Ce déni est, à mon sens, ce qui empêche l’esprit critique de se déployer entièrement chez beaucoup d’intellectuel·les.
Cette posture du surplomb a une histoire. Elle est, à mes yeux, l’héritière directe de la mission civilisatrice qui justifia le colonialisme européen. Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme (1950), montrait comment l’humanisme abstrait, du type « nous, les civilisé·es, savons ce qui est bon pour eux, les non-civilisé·es », fut le moteur idéologique de la domination. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre (1961), décrivait la violence symbolique avec laquelle le colonisateur impose sa langue, ses catégories, ses critères de vérité, et finit par convaincre certain·es colonisé·es de leur propre infériorité cognitive.
Ce qui m’a frappé pendant la période Covid, c’est que la même structure s’est rejouée à l’intérieur de l’espace national, entre classes sociales et entre niveaux d’éducation. « Nous, les éclairé·es, savons ce qui est bon pour eux, les ignorant·es. » La diplomatie sanitaire occidentale en a fourni un cas d’école à l’échelle mondiale. Les pays africains qui n’ont pas vacciné massivement ont été tenus, dans le discours européen, pour des pays « en retard », « mal informés », « victimes de la désinformation ». Que ces pays aient pu avoir, sur cette question, une politique sanitaire raisonnée au regard de leurs réalités épidémiologiques (population jeune, faible mortalité Covid effective, autres priorités sanitaires) n’a presque jamais été envisagé. La grille « civilisé·e versus arriéré·e » a fonctionné comme une évidence, y compris chez des intellectuel·les de gauche qui avaient pourtant lu Fanon. Le colonialisme survit dans les têtes longtemps après la fin des empires, y compris chez celles et ceux qui s’en croient les plus éloigné·es.
Dans De la marge au centre. Théorie féministe (1984, traduit en français en 2017 chez Cambourakis), bell hooks fait un constat proche à partir de l’expérience des femmes noires américaines. Les marges voient ce que le centre ne voit pas. Pas parce que les marginalisé·es seraient essentiellement plus lucides, mais parce qu’elles et ils n’ont pas l’illusion d’occuper le lieu d’où l’on parle pour tout le monde. Le centre, lui, prend ses catégories pour des évidences universelles, et il n’a aucune raison de les questionner, puisque ses catégories sont le monde, à ses yeux.
C’est ce qui se joue, par exemple, dans le rapport patriarcal entre hommes et femmes. Les hommes ne voient pas, en général, les problèmes que vivent les femmes, parce qu’ils ne sont pas à leur place. Ils ne perçoivent pas la vie risquée que les femmes mènent dans l’espace public, dans le travail, dans la relation intime. Pire, ils ne se rendent souvent même pas compte qu’ils sont en train de dominer, parce qu’ils sont situés à l’endroit de la domination, et que cet endroit est, pour eux, le monde tel qu’il est. Ce qui apparaît comme une violence aux unes apparaît comme une banalité aux autres, et l’absence de violence ressentie par les seconds leur tient lieu de preuve que tout va bien.
La crise Covid a rejoué cette structure à une autre échelle. Les personnes au centre du système, celles qui continuaient à percevoir leur salaire en télétravail, qui n’étaient pas exclues de leur emploi tant qu’elles acceptaient quelques désagréments, qui pouvaient se faire vacciner sans que cela ne pose aucun problème dans leur vie, ne pouvaient même pas réaliser qu’il y avait un problème. Elles ne voyaient pas que celles et ceux qui étaient à côté d’elles, parfois à dix mètres, étaient en train d’être stigmatisé·es, exclu·es de leur emploi, déshumanisé·es par des dispositifs juridiques inédits. Elles regardaient le monde depuis leur position confortable, et leur confort leur tenait lieu de preuve que le système, dans l’ensemble, fonctionnait bien. Pendant ce temps, des personnes peu cultivées, parfois sans diplôme, parfois ouvrier·ères ou paysan·nes, sentaient, parfois très tôt, qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Pas par érudition, mais par une connaissance intime de la manière dont les puissants traitent les sans-pouvoir, et par une mémoire ancienne de la violence des États « bienveillants ».
Pendant cette période, j’ai dû reconnaître quelque chose qui me dérange. Sur le totalitarisme sanitaire, sur la suspension des libertés publiques, sur le glissement biopolitique, certaines des analyses les plus justes sont venues de personnes que je situe à l’opposé de mes valeurs politiques. Des personnes réactionnaires, parfois d’extrême droite. La tentation immédiate est de balayer leurs analyses au motif de leur idéologie, mais cette réalité me semble appeler plus de réflexion que de rejet, parce qu’elle dit quelque chose des angles morts de la pensée qui se croit du côté du bien.
Première hypothèse : ces personnes ont vu juste pour de mauvaises raisons. Leur défiance envers l’État, envers la science, envers les médias mainstream est constitutive de leur idéologie. Sur cet épisode-là, leur défiance s’est trouvée alignée avec une réalité empirique. Cela ne valide ni leur idéologie ni leurs valeurs. Cela dit simplement qu’une horloge cassée donne l’heure juste deux fois par jour.
Mais il y a une seconde hypothèse, plus inconfortable. Si la gauche intellectuelle, qui se prétend gardienne des libertés et des droits humains, a manqué le rendez-vous, c’est aussi parce qu’elle est devenue institutionnelle. Elle a, pour une grande part, son emploi, sa légitimité, son financement, ses publications, dans le périmètre du pouvoir d’État, des grandes administrations et des grandes entreprises. Elle ne peut plus penser contre ces structures sans risquer ce qui la fait tenir. La défiance envers l’État, qu’elle a désertée comme thème, a été récupérée par d’autres, qui en font ce qu’ils peuvent. On ne leur doit pas pour autant un quitus. On se doit en revanche de reprendre sérieusement le questionnement qu’on leur a abandonné.
Laurent Mucchielli, dans Défendre la démocratie, une sociologie engagée (2023), a documenté avec précision comment ce processus s’est joué dans le champ médiatique pendant le Covid. Quand un colloque scientifique sur le bilan des controverses Covid s’est tenu à l’IHU de Marseille en mars 2022, une quinzaine d’articles de presse furent publiés avant que le colloque ait lieu, par des journalistes qui ne s’y rendirent pas, pour le discréditer par avance. Le contenu intellectuel n’avait plus aucun intérêt pour ces journalistes ; seule comptait la position politique des participant·es. Ce phénomène, où l’appartenance détermine ce qu’on est autorisé·e à examiner, a touché aussi une grande partie du monde universitaire et intellectuel, y compris des chercheur·euses dont les travaux antérieurs auraient dû les rendre vigilant·es.
Plusieurs causes se combinent, à mes yeux, pour expliquer cette suspension de la pensée chez des personnes par ailleurs capables de complexité. Le coût social de la dissidence, qui peut aller jusqu’à la perte d’emploi ou l’exclusion professionnelle. La fragilité narcissique des intellectuel·les contemporain·es, dont la reconnaissance n’est plus économique mais purement symbolique, et qui ne peuvent plus se permettre d’avoir tort sans perdre ce qui les fait exister. La dimension religieuse de la croyance, qui transforme une opinion politique en identité fondamentale. J’ai abordé chacune de ces dimensions dans d’autres articles, et je n’y reviens pas ici.
Reste une cause plus structurelle, qui me semble la plus profonde. Penser par soi-même, au sens d’Arendt, exige un ancrage qui n’est pas d’ordre intellectuel. Cet ancrage est de l’ordre du corps, des liens vécus, de l’expérience concrète des situations. Les intellectuel·les, par profession, vivent beaucoup dans le langage et dans la communauté de leurs pair·es. Ce qui les soutient au quotidien, c’est moins leur expérience directe du monde que la reconnaissance que leur communauté leur accorde. Quand cette communauté demande une certaine pensée pour pouvoir continuer à offrir cette reconnaissance, suspendre son esprit critique devient un geste de préservation de soi.
Une personne qui a un métier manuel, qui vit dans un village, qui n’a pas besoin d’être validée par une scène publique pour se sentir exister, peut se permettre des intuitions à contre-courant sans que cela ne menace son ancrage. Cette lucidité-là ne vient d’aucune supériorité morale, mais d’une moindre dépendance à la reconnaissance symbolique. Voilà, à mon sens, l’une des explications les plus simples du paradoxe que j’ai souvent constaté.
Si nous voulons sortir de cette suspension de la pensée, il faut accepter de savoir qu’on fait soi-même partie du problème. Renoncer à la posture du surplomb, qui consiste à analyser le monde en se croyant à l’abri des mécanismes que l’on dénonce. Reconnaître que nous sommes, nous aussi, traversé·es par les peurs, par les besoins d’appartenance, par les chaînes de dépendance qui constituent notre rapport au pouvoir. Reconnaître, surtout, que nous pouvons avoir tort, et que nous l’avons probablement, sur des sujets que nous n’avons pas encore identifiés comme tels.
Cette reconnaissance est, à mon sens, la condition d’une démocratie qui fonctionne. Une démocratie suppose que tout le monde peut, à un moment, se tromper, et organise les conditions pour que ces erreurs puissent être identifiées, débattues, corrigées. Quand une fraction de la société se croit exempte de cette possibilité d’erreur, et qu’elle s’autorise du coup à imposer aux autres ses certitudes, elle prépare un totalitarisme, quelle que soit la justesse apparente de ses idées.
L’anecdote du journal lu sans être lu, par laquelle j’ai commencé, est un cas mineur. Mais elle dit quelque chose de la disposition d’esprit qui rend les pires choses possibles. Quand on s’autorise à savoir sans avoir lu, sans avoir enquêté, sans avoir douté, on a déjà commencé à laisser quelqu’un d’autre penser pour soi.
Cet article doit beaucoup aux conversations et inspirations d’Estelle Le Goasduff, que je remercie.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.