Et si, loin d’atrophier nos esprits, les réseaux sociaux étaient la nouvelle imprimerie ? Une révolution de la pensée que les pouvoirs en place tentent de diaboliser pour leur propre survie.
Je lis et j’entends partout les mêmes critiques virulentes au sujet des réseaux sociaux : on nous parle d’un scrolling forcené qui anesthésie la volonté, d’une confrontation à un flux d’informations qui noie la pensée, d’une disparition de notre capacité d’attention. Nos cerveaux, nous dit-on, seraient devenus handicapés·ées, incapables de réflexion autonome, prisonniers·ères d’une addiction à des stimulations incessantes. Cette vision, si répandue qu’elle en devient une évidence, repose pourtant sur un biais qu’elle n’interroge jamais : le mythe tenace du « c’était mieux avant ».
Ce discours postule, sans jamais le démontrer, qu’un monde antérieur, moins technologique, aurait été par nature plus clément pour l’esprit humain. Il présente les nouvelles technologies non comme une évolution, mais comme un risque, une faillite, une perte de notre humanité. Or, cette rhétorique de la peur n’est pas nouvelle. C’est mot pour mot celle que les tenants et tenantes du pouvoir symbolique, politique et religieux brandissaient au XVe siècle face à l’apparition de l’imprimerie. Eux et elles aussi clamaient qu’elle abîme la pensée, qu’elle la pervertit par la diffusion incontrôlable des idées, et que les gens, n’ayant plus à exercer leur mémoire de la même manière, laissaient leur cerveau s’atrophier.
La véritable angoisse des personnes puissantes de l’époque n’était cependant pas la santé mentale du peuple. Ce qu’elles redoutaient par-dessus tout, c’était de voir les individus s’émanciper de leur tutelle, de perdre le monopole sur l’information qu’elles distillaient savamment pour asseoir leur autorité. La diffusion soudainement aisée d’ouvrages diversifiés laissait la porte ouverte à la contestation, à la comparaison, à l’émergence d’idées « autres ». Pour conserver leur pouvoir, il leur fallait donc diaboliser l’outil de cette émancipation, en prétendant qu’il ne pouvait enfanter que le mal.
Le parallèle avec notre époque est saisissant. Aujourd’hui, les prêtres et les princes ont été remplacés par une autre forme de magistère : celui des intellectuel·le·s médiatiques, des journalistes établis, des enseignant·e·s et des expert·e·s de toute sorte. Quand ces personnes prétendent faire de l’« éducation aux médias », j’observe que leur démarche consiste moins à affûter l’esprit critique qu’à discréditer par principe toute parole émanant de sources non adoubées par elles. Il s’agit de maintenir une hiérarchie où leur parole, certifiée « professionnelle », aurait une valeur ontologiquement supérieure à celle de la personne citoyenne ordinaire qui, grâce aux réseaux sociaux, dispose désormais de son propre canal d’expression et de diffusion.
Cette panique des élites n’est pas née avec TikTok. Déjà, à la fin des années 90, l’émergence des blogs avait semé l’effroi dans les rédactions. Les journalistes, voyant leur monopole sur l’expression publique se fissurer, ont immédiatement cherché à délégitimer ces « non-professionnel·le·s » qui osaient prendre la parole sans leur permission. Comme le souligne la journaliste Aude Lancelin, qui a elle-même fait l’expérience de la violence de ce système, le journalisme dominant fonctionne souvent comme le « gardiennage d’un ordre qu’il est censé critiquer », où la pluralité des idées est d’autant moins tolérée que les médias sont concentrés dans les mains d’une poignée de propriétaires aux intérêts convergents.
Dans son essai Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain (2019), l’historien et chercheur David Colon analyse précisément ces mécanismes modernes de contrôle de la pensée. La propagande la plus efficace n’est pas la plus grossière ; elle consiste à définir le cadre même du débat acceptable, à rendre inaudibles ou ridicules les voix dissidentes, non par la censure brute, mais par un travail constant de dénigrement et de disqualification. C’est exactement ce que nous vivons : on ne nous interdit pas de parler, on nous explique que notre parole, si elle n’est pas validée par un·e « expert·e » ou un·e « journaliste », est sans valeur, voire dangereuse.
La propagande est fille de la démocratie. L’expérience totalitaire d’une propagande poussée à son paroxysme, en conférant à ce mot une connotation péjorative, a longtemps masqué cette réalité : c’est dans la démocratie athénienne et la République romaine qu’est apparue la première forme de propagande – en tant qu’« effort organisé pour propager une croyance ou une doctrine particulière » –, c’est la Révolution française qui a posé les jalons de la propagande politique moderne, et ce sont les démocraties en guerre entre 1914 et 1918 qui ont inventé la propagande de masse, reprise ensuite par les régimes autoritaires et totalitaires.
La propagande n’est donc pas le propre des régimes autoritaires, et encore moins l’envers de la démocratie. Non seulement la propagande est née dans des régimes démocratiques, mais elle y a longtemps été perçue de façon positive. Le mot « propagande » n’a pas de connotation péjorative dans les démocraties libérales avant les années 1970, lorsqu’il disparaît progressivement des organigrammes politiques et syndicaux au profit d’appellations plus neutres, à commencer par « communication ».
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Selon une dernière idée reçue, la propagande toucherait en priorité les individus les moins instruits et les moins informés, l’éducation apparaissant comme le meilleur rempart à opposer aux propagandistes. Or tout indique au contraire que la propagande touche en priorité les milieux les plus cultivés et les plus à même d’accéder à l’information. Comme l’écrit Jacques Ellul, « c’est seulement envers un homme qui n’est plus obsédé totalement par la misère que la propagande évoluée peut jouer » et « pour que l’homme puisse être propagandé, il faut qu’il ait atteint un minimum de culture ». Loin de prémunir les masses contre la propagande, l’élévation du niveau de vie et d’instruction et l’accès à une information toujours plus vaste les y expose au contraire. Cela ne signifie pas, bien sûr, que les masses paysannes ne soient pas sujettes à la propagande et n’y soient pas sensibles, mais elles y sont, de prime abord, moins exposées que les masses urbaines. C’est sur ces dernières que la propagande d’intégration, qui vise à conformer les attitudes et à stabiliser le corps social, s’exerce le mieux. Car, contre toute attente, la propagande répond à un besoin fondamental : plus l’individu instruit et informé réalise la complexité du monde qui l’entoure, plus il accède à une information riche et variée, et plus il a besoin d’un cadre explicatif simple. Or c’est précisément ce que la propagande lui apporte : « La grande force de la propagande, écrit Ellul, c’est justement de donner à l’homme moderne ces explications globales, simples, ces causes massives et doctrinales sans lesquelles il ne peut pas vivre au milieu des informations. » La propagande apporte moins une doctrine qu’une vision du monde : elle apporte à l’individu dans la masse une grille de lecture de la complexité du monde, en même temps qu’elle lui offre l’opportunité de sortir de sa solitude en rejoignant un mouvement collectif et, in fine, de se trouver valorisé par le seul fait qu’il comprend le monde qui l’entoure. En définitive, la propagande répond à un double besoin : celui de l’individu d’accéder à la compréhension d’enjeux qui le plus souvent lui échappent ou le dépassent, et celui des gouvernants d’encadrer les masses. Ce besoin de propagande grandit à mesure que progressent l’éducation et les médias modernes : il est le fondement de l’importance que revêt aujourd’hui, dans nos sociétés techniciennes, le recours à la manipulation de masse.
Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain, David Colon (2019).
Le retrait progressif de certaines formes de censure sur des plateformes comme X (anciennement Twitter) ou Facebook est souvent présenté comme une victoire de l’extrême droite et de la désinformation. Je crois, au contraire, qu’il s’agit d’une excellente nouvelle pour la démocratie. Le fait est que, sous le régime de censure précédent, des sujets entiers étaient devenus tabous, et toute remise en question du discours officiel était immédiatement étouffée. Est-ce cela, une démocratie ? Assurément non. C’est un simulacre de démocratie, une coquille vide qui en porte le nom mais n’en possède plus l’esprit.
La gestion de la période Covid en fut l’illustration la plus flagrante. Dans les démocraties occidentales, la moindre critique, la plus infime nuance apportée aux politiques sanitaires autoritaires, était systématiquement censurée sur les plateformes majeures et dans la vie réelle. Pourquoi ? J’y vois le signe de pouvoirs économiques et politiques paniqués à l’idée de perdre leur ascendant. Derrière les grands discours sur la santé publique se cachaient, à mon sens, des raisons purement mercantiles, notamment la nécessité de maintenir un climat anxiogène pour justifier ce qui s’est apparenté à la vente forcée d’un produit pharmaceutique, rendu obligatoire pour toutes et tous alors même que son rapport bénéfice/risque était pour le moins discutable pour une large part de la population.
La violence avec laquelle les quelques voix dissidentes ont été stigmatisées et parfois criminalisées est d’ailleurs très révélatrice. Si leurs arguments avaient été aussi dénués de valeur qu’on le prétendait, pourquoi déployer tant d’énergie pour les faire taire ? C’est précisément parce que le pouvoir savait que ces discours, à l’instar des textes hérétiques à l’époque de l’imprimerie, portaient une valeur subversive et une capacité de conviction qu’il fallait à tout prix les ensevelir sous le mépris, le discrédit et l’exclusion économique et sociale. On ne s’acharne que sur ce que l’on craint. Cette hargne trahissait la peur que la vérité de ces voix alternatives ne soit reconnue.
Face à cette réalité, je refuse de céder au discours ambiant qui nous dépeint comme des êtres passifs·ves, enfermé·e·s dans des « bulles de filtres » algorithmiques. Cette vision est non seulement condescendante, mais factuellement fausse. L’algorithme de TikTok, par exemple, est plébiscité précisément parce qu’il excelle à nous faire découvrir des contenus inattendus, à nous sortir de nos zones de confort thématiques. Il réintroduit de la sérendipité, de l’aléatoire, dans notre consommation d’informations. Ne prenons pas les gens pour des imbéciles : nous aimons la diversité, et c’est justement quand le discours se fait trop monolithique que nous allons chercher ailleurs.
C’est ici que la pensée lumineuse de Michel Serres dans Petite Poucette (2012) prend tout son sens. Il décrit une mutation anthropologique majeure : le savoir étant désormais externalisé, disponible au bout de nos doigts, notre intelligence n’a plus pour fonction de stocker, mais de connecter, d’inventer, de créer des liens. Serres écrit : « Elle n’a plus besoin de sa tête pour la meubler, comme autrefois, d’un savoir qu’elle trouve partout. Sa tête est disponible pour l’invention. » Le cerveau, bombardé d’informations multiples et hétérogènes durant la journée, n’est pas en surcharge ; il travaille. La nuit, il trie, il organise, il donne sens, et tisse une vision du monde qui nous est absolument propre.
Voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classe, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même..., cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.
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Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois.
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Ce changement si décisif de l’enseignement — changement qui se répercute peu à peu sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l’ensemble de nos institutions —, nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin.
Probablement parce que ceux qui traînent dans la transition entre les derniers états n’ont pas encore pris leur retraite alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps effacés.
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Pourquoi Petite Poucette s’intéresse-t-elle de moins en moins à ce que dit le porte-voix ? Parce que, devant l’offre croissante de savoir en nappe immense, partout et toujours accessible, une offre ponctuelle et singulière devient dérisoire. La question se posait cruellement lorsqu’il fallait se déplacer pour découvrir un savoir rare et secret. Désormais accessible, il surabonde, proche, y compris en volumes petits, que Petite Poucette porte dans sa poche, sous le mouchoir.
Petite poucette, Michel Serres (2012).
Ainsi, loin de nous uniformiser, les algorithmes, par leur capacité à personnaliser les contenus tout en y injectant de la diversité, fabriquent des personnes radicalement singulières. Les connexions neuronales que nous créons sont uniques, le fruit d’un parcours informationnel qui ne peut être répliqué chez personne d’autre. Nous assistons à la naissance d’êtres humains nouveaux, doté·e·s d’esprits structurés différemment de celles et ceux du passé. Ce n’est ni mieux, ni moins bien qu’avant ; c’est autre chose. Une mutation qui, n’en déplaise aux prophètes et prophétesses de malheur et aux expert·e·s rémunéré·e·s par les pouvoirs en place, est peut-être la promesse d’un avenir plus ouvert, plus critique et, au fond, infiniment plus démocratique.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.