Citer ses sources est devenu le nouveau catéchisme journalistique, alors même que le secret des sources en était la pierre angulaire. Cette pratique, loin de garantir la vérité, masque souvent une démission de l’esprit critique au profit d’un conformisme déguisé en rigueur.
La sensibilisation aux « fake news » nous est présentée comme une urgence contemporaine, qui serait née avec les réseaux sociaux. Les fausses informations ont toujours existé : pensons aux photographies officielles de l’URSS, où les dignitaires tombées en disgrâce disparaissaient des clichés au fil des purges, l’histoire était constamment réécrite. Chris Marker, dans Lettre de Sibérie (1957), démontrait déjà brillamment comment trois commentaires différents sur les mêmes images pouvaient produire trois réalités radicalement opposées.
L’accusation de désinformation devient elle-même un instrument de pouvoir. La période Covid a révélé cette mécanique avec une clarté troublante : des lanceur·euse·s d’alerte furent rapidement étiqueté·e·s « complotistes » et leurs informations qualifiées de « fake news ». Or, nombre de ces « fausses informations » se sont révélées exactes, sur l’origine du virus, l’efficacité des mesures sanitaires, ou les effets secondaires de certains traitements... Ce discrédit servait une politique qui nécessitait l’absence de contradiction pour justifier des restrictions de liberté sans précédent en temps de paix, endettant les États, ainsi que la possibilité de vente massive de produits expérimentaux.
Cette stratégie a permis ce que Naomi Klein appellerait une « stratégie du choc » : l’exploitation d’une crise pour imposer des transformations économiques et sociales autrement impossibles. L’endettement massif des États et les profits records de certaines industries pendant cette période illustrent parfaitement ce capitalisme de crise, où la vérité devient si on peut dire la première victime de l’opportunisme économique.
Une nouvelle doxa s’est installée : toute information doit être « sourcée », idéalement avec plusieurs références (mais comment arbitre-t-on le choix de ces références ?). Cette pratique, présentée comme gage de sérieux informationnel, cache en réalité une véritable perversité. Elle ne valide pas l’information, car on peut aisément sélectionner des sources qui confirment nos biais, mais déplace la responsabilité. Si l’information s’avère fausse, ce sera la faute des sources, non de la personne qui les a choisies et relayées.
Nous assistons là à un profond glissement épistémologique, qui malheureusement fait le lit des extrémistes violent·e·s, qui le dénoncent à juste raison et s’en servent pour convaincre de les rejoindre dans leurs funestes desseins. La multiplication des sources ne garantit pas la vérité ; elle crée ce que Jean Baudrillard appellerait un « simulacre » de vérité. Comme il l’écrivait dans Simulacres et Simulation (1981) : « La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité. » Les sources deviennent des modèles qui génèrent une réalité artificielle, validée par leur seule accumulation.
Cette pratique présuppose que les sources seraient intrinsèquement objectives. Or, le choix des sources est déjà un acte subjectif, orienté par nos présupposés. Nous sélectionnons celles qui confortent notre vision, ce qui crée une chambre d’écho informationnelle, tout en prétendant à l’objectivité. Pierre Bourdieu, dans Sur la télévision (1996), alertait déjà sur ce phénomène de « circulation circulaire de l’information », où les journalistes se citent mutuellement, créant une vérité artificielle par répétition.
Les « études » sont devenues les nouvelles écritures saintes de notre époque. « Une étude prouve que... » suffit à clore un débat, comme si ces travaux étaient parole d’évangile. Mais qui finance ces études ? Avec quel échantillon ? Quelle méthodologie ? Dans quel but ? Ces questions, pourtant essentielles, sont presque jamais posées, et c’est à peine si on cite les commanditaires des études et jamais les prestataires qui les ont réalisées, comme si c’était une pratique objective !
L’industrie privée des études produit des résultats forcément orientés. Une étude financée par l’industrie du sucre sur les méfaits du gras, une recherche sponsorisée par l’industrie pharmaceutique sur l’efficacité d’un médicament, etc. Le conflit d’intérêts n’est pas l’exception mais la règle. Comme le démontre John Ioannidis dans son article devenu classique « Why Most Published Research Findings Are False » (« Pourquoi la plupart des résultats de recherche publiés sont faux », 2005), la majorité des études publiées souffrent de biais méthodologiques, de tailles d’échantillon insuffisantes, ou de pressions pour publier des résultats positifs, sans compter les questions de concurrence scientifique ou commerciale.
Plus troublant encore, les études s’intéressent bien plus souvent aux opinions plutôt qu’aux comportements réels. Demander aux gens ce qu’ils pensent plutôt qu’observer ce qu’ils font introduit une couche supplémentaire de subjectivité. La psychologie sociale enseigne pourtant très bien le fossé entre attitudes déclarées et comportements effectifs. L’opinion publique, cette « reine du monde » selon Pascal, devient ainsi doublement trompeuse : d’abord parce qu’elle ne reflète pas les actes, ensuite parce qu’elle est elle-même façonnée par les études qui prétendent la mesurer, ainsi que par la manière dont les questions sont posées.
L’esprit critique véritable ne consiste pas à accumuler les citations et les références. Cette accumulation relève davantage de ce que Kant appellerait une « minorité intellectuelle », l’incapacité à penser par soi-même sans la tutelle d’autrui. Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), il nous exhortait : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » Il en a payé très cher le prix social dans sa propre vie, à juste raison à mon sens.
Cultiver l’esprit critique, c’est d’abord questionner la légitimité et la position des sources. C’est parfois choisir délibérément de ne pas en citer, reconnaissant leur inutilité ou leur orientation. C’est oser mener ses propres enquêtes, même modestes, plutôt que de s’en remettre aveuglément aux « études » en tant qu’objets extérieurs institués. Hannah Arendt rappelait que « penser sans garde-fou » est l’essence même de la pensée critique.
Aussi, l’esprit critique reconnaît qu’il n’existe pas d’objectivité pure dans la compréhension du monde social. Comme le soulignait Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Cette position, loin de mener à un relativisme nihiliste, invite au contraire à assumer la partialité de notre regard, tout en restant ouvert à la multiplicité des perspectives. Envisager la complexité d’une monde plutôt qu’une explication simpliste, soi-disant « sourcée ».
Assumer sa subjectivité n’est pas une faiblesse, c’est une force et une vérité. Chacun·e de nous perçoit des aspects du monde invisibles aux autres, et c’est précisément cette diversité de regards qui enrichit notre compréhension collective. Maurice Merleau-Ponty, dans Phénoménologie de la perception (1945), montrait que notre corps situé dans le monde est la condition même de toute connaissance : nous ne pouvons connaître qu’à partir d’un point de vue incarné.
Partager notre vision personnelle, argumentée et assumée comme telle, contribue davantage à l’intelligence collective que la répétition mécanique d’études prétendument objectives. Cette approche reconnaît que la vérité émerge non pas de l’accumulation de données supposées neutres, mais du dialogue entre des perspectives diverses et authentiques.
L’objectif n’est pas d’atteindre une impossible objectivité, ce « point de vue de nulle part » que Thomas Nagel dénonçait comme une illusion, mais de progresser dans la conscience de la complexité des phénomènes et de la multiplicité de leurs interprétations possibles. Cette démarche exige humilité et ouverture : reconnaître la partialité de notre vision tout en la partageant avec conviction.
L’esprit critique authentique ne cherche pas à établir une vérité unique et définitive. Il résiste à toute tentative d’imposer un point de vue hégémonique, qu’il se pare des atours de la science, du fact-checking ou de l’objectivité journalistique. La prolifération des « études » et la tyrannie du « sourcing » participent paradoxalement à l’appauvrissement de la pensée critique en créant l’illusion qu’il existerait une vérité accessible par l’accumulation de références.
Face à cette dérive, je plaide pour un retour à l’exercice personnel du jugement critique. Non pas un relativisme paresseux où toutes les opinions se vaudraient, mais une pensée rigoureuse qui assume ses limites et ses perspectives. Car c’est dans la confrontation de nos subjectivités assumées, dans le partage de nos regards singuliers sur le monde, que peut émerger une compréhension plus riche et plus nuancée de la réalité complexe qui nous entoure.
L’esprit critique n’est pas la soumission à l’autorité des sources, mais le courage de penser par soi-même tout en reconnaissant que notre pensée n’est qu’une voix dans le concert polyphonique de la connaissance humaine.
L’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) est une dynamique qui fait consensus quant à sa nécessité dans le monde contemporain, de la même manière que l’éducation critique au langage proposée par les structuralistes des années 1960, avec en premier lieu Roland Barthes, qui avait propulsé l’analyse du discours hors du champ artistique, pour aller jusqu’à l’analyse des images de la publicité par exemple. Il semble essentiel de conscientiser la manière dont les médias et l’information fabriquent nos opinions et nos visions du monde, ce qui, d’un côté, crée de la cohésion, mais qui, bien souvent, se fait au prix d’une manipulation de masse, manipulation qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, est le propre des grandes démocraties contemporaines (cf. David Colon).
Les démocraties tiennent sur des règles communes ainsi que sur la capacité des citoyennes et citoyens à penser par soi-même, de façon libre, afin de pouvoir, au fur et à mesure, faire évoluer ces règles pour qu’elles ne deviennent jamais des dogmes emprisonnants. Ainsi, l’Éducation aux Médias et à l’Information est, à mon sens, une démarche de construction de l’esprit critique, c’est-à-dire la capacité de penser par soi-même, ce qui est diamétralement opposé à « penser comme il faut ».
L’Éducation aux Médias et à l’Information doit donc embrasser la critique de tous les médias, y compris ceux qui sont les plus légitimés par les pouvoirs en place, et dont on découvre généralement après coup à quel point leur rôle était parfois bien davantage de désinformer que d’informer. Penser par soi-même est l’un des plus grands risques sociaux qui soient, car c’est prendre le risque d’être rejeté·e, exclu·e. Le grand paradoxe réside dans cette polarité : d’un côté, la pensée unique, pétrie de mensonges institutionnalisés ; de l’autre, la pensée relativiste qui remet tout en question et engendre ce que l’on nomme le complotisme.
Comment ne pas perdre sa raison et se mettre en capacité de cultiver toujours sa curiosité, sa créativité, son ouverture d’esprit et sa capacité de remise en question ? C’est cela, à mon sens, l’enjeu de l’Éducation aux Médias et à l’Information. Je partage ici des méthodes, des réflexions et des propositions fondées sur mes nombreuses expériences dans ce domaine.