Ce que les adolescent·e·s ont à nous apprendre sur l’intelligence artificielle

10 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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90 adolescent·e·s de 16 villes, 24 heures de dialogue sur l’IA : la conférence ai/teens livre une parole inattendue. Ces jeunes ne craignent ni n’idolâtrent la technologie. Ils et elles pensent.

Une conférence organisée par et pour les adolescent·e·s

Le 15 mars 2025, une expérience inédite s’est déroulée. C’était une conférence mondiale de 24 heures, suivant le mouvement du soleil de Takasaki (Japon) à Los Angeles (États-Unis), en passant par Bengaluru, Erevan, Kampala, Paris, Berlin, Lisbonne et Buenos Aires. Environ 90 adolescent·e·s et 45 adultes invité·e·s ont participé à cet événement orchestré par le TUMO Center for Creative Technologies, un programme éducatif à but non lucratif né en Arménie et désormais déployé dans le monde entier.

L’initiative faisait suite au symposium ai/education de 2023, qui avait conduit à une interrogation essentielle. Pourquoi les adultes débattent-ils et elles entre eux et elles de l’avenir des jeunes sans les écouter ? La conférence ai/teens a donc renversé la perspective. Les adolescent·e·s n’étaient pas des participants passifs ou des témoins symboliques. Ils et elles étaient modérateurs et modératrices, organisateurs et organisatrices, intervenants et intervenantes. Ils et elles questionnaient les chercheurs et chercheuses, les entrepreneurs et entrepreneuses et les décideurs et décideuses politiques, mais aussi leurs pairs d’autres continents, comparant la manière dont l’IA façonne l’école, le travail et la culture selon les contextes.

Le format de relais temporel permettait à chaque ville de tenir des sessions locales tout en se connectant aux autres en temps réel. Des discussions en salle de classe à Montevideo aux théâtres pleins de Mumbai et Kampala, en passant par un débat sur les toits de Paris, le programme s’est déroulé en une douzaine de langues. Plus de vingt heures de dialogue, de débat et de démonstrations pratiques ont circulé dans ce réseau planétaire, laissant une archive vidéo partagée et des centaines de questions pour les travaux futurs.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la maturité des perspectives exprimées. Les adolescent·e·s du monde entier partagent des attitudes remarquablement similaires face à l’IA, malgré leurs différences de nationalité, de langue ou de contexte économique. Les divergences d’opinions existent, mais elles se manifestent de façon comparable partout. Comme le note le rapport, « les participants et participantes avaient plus en commun en tant qu’adolescent·e·s que de différences liées à leur nationalité, leur lieu de naissance ou leur langue. »

L’IA comme « code de triche » : la métaphore du jeu vidéo

Une métaphore récurrente traverse les discussions, celle du jeu vidéo. Un·e participant·e de Takasaki l’exprime ainsi : « Imagine que tu tiens une manette et que tu joues à un jeu appelé la vie… utiliser l’IA, c’est comme utiliser un code de triche, mais cela ne signifie pas que je lâche la manette. » Cette image condense une position sophistiquée selon laquelle l’IA augmente les capacités, mais l’agentivité reste humaine. La distinction entre assistance (acceptable) et substitution (problématique) apparaît comme une ligne de partage fondamentale.

Cette vision rejoint ce que j’ai nommé le concept de « nous déplacé », selon lequel l’IA n’est pas une instance extérieure qui nous fait face, mais une version de nous-mêmes qui a été déplacée et repositionnée à côté de nous. Elle est nous, philosophiquement, culturellement et cognitivement, mais avec un léger pas de côté. Ce n’est pas une simple imitation, c’est un nous ontologiquement décalé, d’où le trouble qu’elle provoque. Les adolescent·e·s semblent saisir intuitivement cette nature hybride, l’IA comme exosquelette plutôt que comme prothèse qui remplacerait un membre manquant.

Le thème de l’agentivité a traversé toutes les villes participantes. À Paris, des adolescent·e·s ont mis en garde contre le fait que devenir trop dépendant·e de l’IA peut « briser l’image d’autonomie qui se développe à l’adolescence ». Beaucoup ont exprimé une ambivalence. Oui, l’IA aide pour les devoirs et les tâches créatives, mais cette assistance frôle parfois la substitution. Un·e participant·e de Buenos Aires a appelé ses pairs à rester des « créateurs et créatrices critiques, pas des consommateurs et consommatrices passifs ».

Un témoignage d’Erevan illustre bien le glissement vers la dépendance. « C’est là que tu comprends si tu es trop dépendant·e de l’IA… après chaque situation, tu commences à penser, et si je demandais à l’IA plutôt que de réfléchir par moi-même ? » Un·e autre participant·e a raconté comment le raccourci d’autocomplétion de code était devenu instinctif, presque réflexe. Ces observations posent une question pédagogique. Quand l’aide devient-elle dépendance ? Que se passe-t-il lorsque l’échafaudage est retiré ? La réponse des adolescent·e·s converge sur le fait que l’IA peut assister, polir, visualiser, mais elle ne peut pas faire émerger ce que l’on ne comprend pas soi-même.

Cette lucidité fait écho à la vision de Jacques Rancière dans « Le Maître ignorant » (1987), selon laquelle l’apprentissage n’est pas nécessairement une transmission verticale de savoirs, mais peut émerger d’une dynamique d’autonomisation. Si les machines peuvent fournir instantanément informations et explications, le rôle de l’éducateur ou de l’éducatrice se déplace vers l’accompagnement et la création d’environnements propices à l’apprentissage autonome et critique. Les adolescent·e·s de la conférence ai/teens semblent l’avoir compris avant beaucoup d’adultes.

Créativité et authenticité : une redéfinition en cours

Si l’IA peut composer de la musique, écrire des romans et réaliser des films, que signifie encore être créatif·ve, intelligent·e, humain·e ? Cette question a structuré les débats du panel « Making It Real ». Les discussions ont tourné autour d’une tension : l’IA comme outil puissant versus l’IA comme raccourci qui émousse les compétences durement acquises. Un·e participant·e a insisté sur le fait qu’il faut d’abord apprendre à « écrire une dissertation » ou à « écrire du code » par soi-même, puis intégrer l’IA dans le processus, sinon « quelqu’un qui n’a pas sauté cette étape fondamentale te dépassera évidemment ».

Cette position rejoint ce que Michel Serres observait dans « Petite Poucette » (2012), selon laquelle les jeunes générations développent de nouvelles façons de penser et d’interagir avec l’information, et « les fonctions cognitives se transforment avec le support et par lui ». L’authenticité, pour ces adolescent·e·s, ne réside pas dans l’absence d’outils IA, mais dans l’intentionnalité de la personne qui crée. L’IA peut inspirer, polir, visualiser, mais la direction artistique et le goût restent humains.

Plusieurs intervenants et intervenantes ont rappelé que les enfants apprennent en copiant bien avant d’innover. Le fait que l’IA apprenne par imitation ne saurait donc être disqualifiant en soi. Mais la différence entre intelligence réelle et apparence d’intelligence réside, selon un·e adolescent·e, dans l’expérience et l’empathie, des qualités qui ne vivent pas dans les données. « Il y a plusieurs façons de considérer ce qu’est l’intelligence. L’intelligence, ce n’est pas seulement des données ou des connaissances en général », a-t-il ou elle précisé. Un·e autre a formulé les choses plus directement : « L’IA fait ce qu’on lui dit de faire », utile mais incapable des sauts désordonnés que les humains font sans réfléchir.

L’artiste Refik Anadol, invité de la conférence, a exprimé une vision convergente. « L’IA ne fait pas tout pour moi. Je suis l’artiste. Je crois en la collaboration humain-machine. Je ne crois pas que la créativité revienne à l’IA elle-même. Ce que je crois, c’est que si j’utilise l’IA, elle peut augmenter ma capacité d’imagination. » Cette conception de l’outil comme partenaire créatif·ve plutôt que comme substitut correspond à ce que j’observe dans mes ateliers de réalisation de films avec des intelligences artificielles : la qualité du dialogue avec l’IA, le choix des modèles, la formulation des prompts deviennent partie intégrante du processus créatif.

À travers toutes les villes, le fil conducteur était l’agentivité. Les adolescent·e·s traitent l’IA ni comme un oracle à suivre, ni comme une menace à combattre, mais comme une matière première à façonner. Être intelligent·e, dans leur vocabulaire, inclut désormais savoir quand s’appuyer sur un système et quand s’appuyer sur soi-même et sur les autres. Cette nouvelle authenticité embrasse les outils tout en préservant l’intention.

Relations et amitié : les limites de la présence artificielle

Le panel « Virtually Friends » a exploré une question inévitable. Qu’est-ce qui fait un·e ami·e ? Pour un·e intervenant·e, c’est la sécurité émotionnelle, pouvoir parler sans être jugé·e. Pour un·e autre, c’est l’empathie, le sentiment que quelqu’un non seulement écoute mais comprend. L’IA peut-elle remplir ce rôle ? Les réponses ont été nuancées. Comme l’a dit un·e adolescent·e de Los Angeles : « L’IA est comme un·e ami·e intelligent·e qui ne me juge pas pour mes questions. » À Beyrouth, la discussion s’est orientée vers l’impact de l’IA sur les relations existantes. « L’IA a changé la façon dont je communique avec mes ami·e·s et ma famille. Parfois elle nous rapproche, parfois elle crée de la distance. »

Les adolescent·e·s ne rejettent pas l’idée d’une forme de compagnonnage avec l’IA, mais ils et elles posent une condition claire. Une vraie amitié implique des conflits, de la vulnérabilité, du « tough love ». L’IA peut atténuer la solitude, mais ne peut pas offrir la présence, être là dans l’inconfort, sans solution, juste avec quelqu’un. Un scénario a été évoqué : se réveiller d’un cauchemar à 3 heures du matin sans personne à qui parler. Certain·e·s ont admis qu’ils et elles pourraient se tourner vers un chatbot, mais aucun·e n’a pensé que cela pourrait vraiment aider. Ce qu’ils et elles voulaient à ce moment-là n’était pas un conseil ou une information, mais une présence.

Une jeune participante de Kampala a rappelé que l’amitié n’est pas seulement la forme idéale d’une relation, mais aussi un processus qui aide les gens à évoluer à travers les malentendus et les expériences vécues. L’IA peut offrir des éclairages et du réconfort, mais les vraies amitiés, avec leur vulnérabilité inhérente, leur réciprocité et leurs conflits occasionnels, restent irremplaçables. Cette distinction fait écho à ce que j’ai développé ailleurs : nous pouvons entretenir des relations riches avec les machines, tout comme avec les animaux, sans confondre leur nature avec la nôtre. L’enrichissement vient précisément de l’altérité, à condition de ne pas l’anthropomorphiser.

Des questions éthiques ont également émergé autour de ces interactions. Si l’on confie un secret à une IA, est-il vraiment privé ? Un·e intervenant·e a noté que « l’IA se souvient de tout ». Cette permanence peut être utile pour suivre ses pensées, mais soulève une question plus profonde. Que signifie se confier à quelque chose qui n’oublie pas ? Plutôt que de présenter l’IA comme un substitut à l’amitié, les conversations se sont orientées vers une vision hybride : utiliser la technologie pour mieux se comprendre soi-même, mais réserver le travail plus désordonné et plus significatif de l’amitié aux humains.

Gouvernance et algorithmes : un pragmatisme politique inattendu

Les discussions sur la gouvernance n’ont ressemblé ni à un débat scolaire ni à une réflexion théorique. Elles s’apparentaient davantage à une réunion politique où les personnes qui vivront le plus longtemps avec les conséquences de l’IA tentaient d’esquisser les règles avant que l’encre ne sèche. Un·e intervenant·e a donné le ton : « Les adolescent·e·s devraient avoir un rôle important dans la façon dont l’IA se développe. Tu n’as pas besoin d’être un·e expert·e pour décider de ce qui est important et de la façon dont l’IA devrait évoluer. » La légitimité découle de l’enjeu, pas de l’âge ou des diplômes.

Mais le groupe ne s’est pas abandonné à un techno-optimisme naïf. Un·e adolescent·e d’Amsterdam, qui anime des ateliers IA pour des enfants plus jeunes, a nuancé : « Les enfants ne savent pas si une information est vraie ou non… les adultes peuvent établir de meilleures règles pour aider les enfants avec l’IA. » Plutôt que d’opposer jeunes et adultes, les adolescent·e·s n’ont cessé de revenir à une idée plus nuancée : une collaboration qui associe la curiosité juvénile et les garde-fous matures. Ils et elles ne réclament pas le contrôle exclusif, mais une place à la table des décisions.

La régulation a occupé une place importante. Un·e adolescent·e de Berlin a évoqué l’élan législatif européen. « L’UE a publié une évaluation des risques… des risques inacceptables qu’il faut absolument interdire, comme les systèmes de crédit social ou la surveillance par IA. » D’autres ont poursuivi : « Nous devons créer une nouvelle organisation qui régule l’IA à l’échelle mondiale », imaginant un organe aussi global que l’intelligence artificielle elle-même. Mais un·e autre a mis en garde : trop de pouvoir entre les mains d’une seule entité engendre de nouveaux dangers. « Je ne pense pas qu’une seule entité devrait avoir le contrôle complet de l’IA… elle devrait être modérée par différents groupes. » La tension entre supervision centrale et gouvernance plurielle a traversé les échanges comme une ligne de faille.

Sur les algorithmes, les adolescent·e·s ont reconnu qu’ils et elles façonnent leur identité. Certain·e·s ont avoué avoir fini par aimer du contenu qui leur avait été initialement imposé par les flux de recommandation. Mais ils et elles tracent une ligne rouge : la manipulation. Ils et elles demandent ce que le rapport appelle une « littératie des modèles », comprendre non seulement ce que l’IA dit, mais pourquoi elle le dit. Un·e adolescent·e de Tirana a qualifié l’algorithme de « bâtisseur ou bâtisseuse parce qu’il construit des chemins pour nous », mais aussi de « manipulateur ou manipulatrice » lorsqu’il est mal utilisé. L’exigence est claire : des règles transparentes, visibles par tous et toutes, adaptables selon les cultures, et surtout pas de surveillance cachée.

L’éducation : une transformation déjà en marche

De Kampala à Los Angeles, les adolescent·e·s ont exprimé le même constat : ils et elles n’attendent pas que les adultes décident si l’IA a sa place à l’école. Ils et elles l’utilisent déjà, la questionnent, et surtout attendent qu’elle soit traitée aussi sérieusement que n’importe quelle autre matière fondamentale. Un·e intervenant·e de Takasaki l’a formulé clairement : « Tu devrais apprendre l’IA comme les maths, l’anglais ou le japonais. » La maîtrise commence par une alphabétisation de base, pas par des alarmes sur le plagiat. À Tirana, les étudiant·e·s ont souligné l’importance de comprendre comment l’IA fonctionne, comment elle impacte la société et quelles sont ses implications éthiques.

Un esprit de pragmatisme s’est manifesté dans la façon dont les adolescent·e·s adaptent l’IA à leurs propres intérêts. À Amsterdam, un·e participant·e a joyeusement demandé à un chatbot des « exercices de grammaire néerlandaise sur le thème de Dragon Ball Z », parce qu’une touche d’anime rend la pratique supportable. À Buenos Aires, un·e autre a transformé un manuel entier en GPT personnalisé « pour que chacun et chacune puisse apprendre de la manière qui lui convient le mieux » et, point essentiel, « pour pouvoir le partager avec mes ami·e·s ». La personnalisation n’est pas un slogan marketing, c’est un contournement, un antidote aux cours uniformes.

Un·e adolescent·e de Berlin a rappelé la situation d’ensemble : « Le vrai problème n’est pas que l’IA change l’éducation. Le problème, c’est qu’on apprend encore comme il y a 100 ans. » Cette frustration a traversé de nombreux panels. Les adolescent·e·s ne craignent pas tant l’automatisation que l’obsolescence. Ils et elles sont impatient·e·s de rejoindre des salles de classe qui récompensent les meilleures questions plutôt que les réponses les plus rapides. Cette perspective rejoint ce que John Dewey appelait dans « Démocratie et Éducation » (1916) une « éducation progressive », capable de s’adapter aux besoins individuels tout en poursuivant des finalités collectives.

Sal Khan, fondateur de Khan Academy et invité de la conférence, a partagé que la technologie, y compris l’IA, peut combler des lacunes d’accès, mais son rôle principal dans les salles de classe traditionnelles ne devrait pas être de remplacer l’interaction humaine. Il voit l’IA comme une force libératrice, permettant au corps enseignant de dépasser les cours magistraux et de favoriser des expériences d’apprentissage plus interactives et centrées sur l’humain. Khan a également souligné que les compétences essentielles incluront des bases académiques solides, mais surtout une capacité entrepreneuriale — non pas seulement créer des entreprises, mais utiliser les ressources existantes et les nouveaux outils pour créer de la valeur de manières inédites.

Ce qui émerge de ces remarques dispersées à travers le monde est un agenda cohérent. Les adolescent·e·s demandent aux éducateurs et éducatrices de passer de la surveillance à l’accompagnement, de la peur de la triche à la culture du jugement. L’enjeu n’est plus tant de transmettre des connaissances que de développer des compétences méta-cognitives : apprendre à apprendre, à questionner, à valider, à créer du sens. Si les adultes n’agissent pas, les adolescent·e·s continueront à bricoler leurs propres solutions : avatars pour les étudiant·e·s timides à Takasaki, chatbots de campus improvisés à Amsterdam, GPT communautaires à Buenos Aires.

Sept enseignements pour repenser notre rapport à l’IA

Le rapport synthétise sept thèmes majeurs issus des discussions :

  1. Le premier, « un code de triche pour l’agentivité », révèle une compréhension sophistiquée de la technologie comme exosquelette d’augmentation plutôt que comme béquille. L’objectif n’est pas d’éviter l’assistance de l’IA mais de maintenir l’intentionnalité et l’agentivité en l’utilisant.
  2. Le deuxième, « une nouvelle authenticité », propose un cadre pour la créativité qui embrasse les outils tout en préservant l’intentionnalité de la personne qui crée.
  3. Le troisième enseignement, « garder l’amitié réelle », établit un test clair : il ne suffit pas d’offrir conseils et soutien, le conflit et l’amour exigeant sont inhérents aux vraies amitiés.
  4. Le quatrième, « un pragmatisme surprenant », montre que les adolescent·e·s abordent la gouvernance de l’IA avec une maturité politique frappante, plaidant pour une collaboration qui associe curiosité juvénile et garde-fous matures. Ils et elles ne rejettent pas un rôle clé pour les adultes mais exigent une participation significative aux décisions qui façonneront leur avenir.
  5. Le cinquième enseignement, « vivre avec l’algorithme », reconnaît que les algorithmes ne se contentent pas de prédire les comportements, ils les façonnent. Les adolescent·e·s semblent ouvert·e·s à l’idée que leur identité puisse être co-construite, mais ils et elles tracent une ligne ferme à la manipulation.
  6. Le sixième, « l’auto-émancipation dans l’éducation », constitue peut-être l’observation la plus subversive : au lieu d’attendre la permission d’intégrer l’IA dans l’apprentissage, ils et elles « hackent » leurs propres solutions. La transformation pédagogique sera portée par les apprenants et apprenantes, pas par les écoles.
  7. Le septième enseignement, « dénoncer les faux dilemmes », résume peut-être le mieux la posture de cette génération. Les adolescent·e·s rejettent le discours polarisé qui semble dominer les discussions adultes sur l’IA. Ils et elles refusent de choisir entre créativité humaine et créativité IA, dépendance et autonomie, liberté et régulation. Ils et elles privilégient l’agentivité, la transparence et la collaboration intentionnelle. Ils et elles n’ont pas besoin de cadrer la discussion avec des choix binaires forcés. Ni utopie ni catastrophisme, mais discernement.

Cette génération que l’on s’inquiète de voir la plus influencée par l’IA s’avère être la plus réfléchie quand il s’agit d’y penser de manière critique. Ce paradoxe de sophistication juvénile frappe lorsqu’on regarde les adolescent·e·s prendre en charge la conversation sur l’IA. Ils et elles perçoivent l’anxiété des adultes de leur entourage et demandent qu’on leur fasse confiance pour faire ce qu’il faut. Leur analyse soigneuse des complexités de l’IA s’accompagne d’un optimisme lucide qui tranche avec la panique dominant une grande partie du discours public. Comme le note le rapport, « les parents, enseignants et enseignantes, et autres adultes qui semblent leur parler et parler au-dessus d’eux et elles de l’IA doivent s’arrêter et écouter. »

Ce que cette parole nous enseigne

La conférence ai/teens offre une ressource précieuse pour quiconque travaille sur les questions d’éducation et d’IA. Elle apporte une perspective complémentaire à celle des experts et expertes, celle des premiers et premières concerné·e·s. Ces adolescent·e·s ne voient pas l’IA comme une singularité mais comme partie d’un continuum numérique avec Internet et les réseaux sociaux. Beaucoup des conséquences sociales, éthiques et cognitives leur semblent familières. Ils et elles perçoivent l’IA comme ajoutant une nouvelle dimension plutôt que créant un ensemble de problèmes séparé.

Tout au long des discussions, les adolescent·e·s considèrent systématiquement l’IA comme un bien public. Ils et elles ne sont pas intimidé·e·s par les grandes entreprises qui rivalisent pour commercialiser la technologie, ni par les gouvernements désireux de la réguler et de la contrôler. Ils et elles parlent de l’IA comme de quelque chose qui leur appartient. Ce sentiment d’appropriation semble auto-réalisateur : ils et elles ne se voient pas comme des consommateurs et consommatrices passifs d’IA, mais comme des acteurs et actrices de son développement. Cet état d’esprit les autorise à fixer des limites, à exiger la transparence et à imaginer un avenir où l’IA sert leurs valeurs.

Le rapport formule des recommandations concrètes :

  • Créer des « labs de conception de programmes » co-dirigés par des jeunes.
  • Piloter des « classes de réflexion IA » où chaque interaction est questionnée.
  • Établir des conseils consultatifs jeunesse avec un vrai pouvoir décisionnel.
  • Lancer des « jurys d’adolescent·e·s » pour évaluer les outils IA émergents.
  • Garantir l’accès réel (connectivité, appareils, électricité).
  • Financer des projets IA portés par des jeunes notamment dans le Sud global.
  • Respecter les cultures et les langues locales.

Ces recommandations partagent un fil conducteur : elles demandent aux adultes de cesser de parler des adolescent·e·s et de commencer à construire avec eux et elles. Notre responsabilité n’est pas de nier la réalité de l’IA omniprésente ou de la subir, mais de la transformer en opportunité éducative. Comme le résume le rapport, « les adolescent·e·s doivent être des partenaires actifs et actives dans la façon dont l’IA est développée et utilisée. Cela signifie construire des approches qui font place à l’apprentissage partagé, à la co-création et à l’implication continue, afin que leurs perspectives et expériences aident à façonner le monde dont ils et elles hériteront. »

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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