L’intelligence artificielle occupe désormais notre quotidien depuis le lancement de ChatGPT le 30 novembre 2022. Comment produire une pensée critique sur ce qui nous arrive ? C’est-à-dire comment penser par soi-même, sans se réfugier dans les postures binaires du pour ou du contre.
Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la réflexion critique sur ce qui se passe dans l’espace médiatique et technologique. Il ne s’agit pas tant de dire « c’est bien » ou « c’est mal », mais de produire une pensée critique. La pensée critique, c’est penser par soi-même. Lorsque j’ai fondé le Festival Pocket Film en 2005 avec le Forum des images, premier festival mondial consacré à la création de films avec téléphone mobile, on me disait que c’était n’importe quoi, qu’un film se fait avec une caméra. Aujourd’hui, l’immense majorité des contenus visuels sont produits avec des smartphones. Cette expérience m’a appris à ne jamais dire d’emblée « c’est bien » ou « c’est mal » face à une innovation, mais à me demander ce qu’on peut faire, concrètement, avec ce qui nous arrive.
Le débat, le désaccord, le dissensus, l’argumentation : voilà ce qui constitue la démocratie. Il faut absolument cultiver le désaccord, non pas comme une posture, mais parce qu’il est normal de ne pas être d’accord. L’esprit critique consiste à comprendre d’où vient une parole et pourquoi elle est là, au service de quoi elle se déploie. Or il existe des paroles situées différemment les unes des autres. Tenir ce discours expose parfois à des accusations de complotisme ou de relativisme. Il n’en est rien. Bien au contraire : c’est reconnaître que chaque discours porte un point de vue situé, y compris les paroles officielles sur l’information.
Dans le champ de l’éducation aux médias, il faut savoir qu’il existe plusieurs écoles, plusieurs approches. Il convient également de distinguer l’éducation aux médias et à l’information de l’éducation aux images. L’éducation aux images relève de l’artistique, de la création. Cet espace de création me semble quelque part plus libre, plus détendu, parce qu’il ne s’agit pas d’imposer un point de vue mais d’ouvrir des possibles. Michel Serres, dans Petite Poucette (2012), affirmait que ce sont d’autres formes de pensée qui s’inventent avec le numérique. Ce n’est pas moins bien : ce sont d’autres manières de penser, d’autres manières d’aborder le monde.
Notre place éducative consiste à prendre en compte des changements anthropologiques. Les intelligences artificielles changent nos vies aujourd’hui, et plus encore demain. Même le GPS constitue déjà ce qu’on peut appeler une intelligence artificielle : les personnes qui effectuent un parcours sans utiliser le GPS sont devenues rares. Il s’agit d’un changement anthropologique en ce sens que cela modifie nos façons de vivre, nos façons d’être au monde. Comme on ne peut pas arrêter ces changements, la question devient : que peut-on faire, à l’endroit de l’éducation, pour apporter un esprit critique, une conscience de tout ce qui nous arrive ?
L’intelligence artificielle n’est pas un sujet d’aujourd’hui. Elle est présente dans notre quotidien aujourd’hui, mais c’est un vieux sujet. Le test de Turing date de 1950. Ray Kurzweil, dans les années 1960, avait créé un algorithme pour produire des morceaux à la manière de Mozart, faisant croire que c’était du Mozart alors que c’était fabriqué par un ordinateur. Aujourd’hui, les machines répondent toutes positivement au test de Turing. Ce qui change avec ChatGPT et les modèles actuels, c’est que ce sont de véritables modèles de raisonnement. On peut observer leurs processus de réflexion, les questions qu’ils se posent. Comme ils sont nourris des textes humains, ils développent des interrogations sur leur propre identité, leur propre existence.
Yuval Noah Harari, dans Sapiens (2015), postule que ce qui a différencié l’homo sapiens par rapport aux autres espèces humaines, c’était sa capacité d’imagination, non pas spécialement l’intelligence. C’est parce que l’espèce humaine pouvait imaginer des choses qui n’existaient pas qu’elle s’est déployée. Elle a fabriqué des récits pour fédérer des communautés, des temples, des dieux, des entreprises, la monnaie, les frontières : tout cela ne sont que des récits partagés. Et pourtant, nous nous définissions en tant qu’humains par rapport à notre intelligence. C’était ce qui nous différenciait des autres espèces. Cette certitude vacille aujourd’hui.
Nous ne sommes plus les seuls êtres intelligents. Une super intelligence existe désormais, qui, certes, n’a pas vraiment de conscience aujourd’hui. Mais l’idée que la vie est uniquement un phénomène biologique mérite d’être interrogée. Une personne qui porte un pacemaker : sa vie n’est pas que biologique, elle est aussi mécanique. Le fait que nous nous déplacions avec des GPS, que nous soyons en dépendance même psychologique à nos smartphones : nous sommes des cyborgs. Nous ne sommes plus seulement des êtres biologiques en relation biologique les uns et les unes avec les autres. Le numérique et les intelligences artificielles changent notre milieu d’existence. C’est ce qu’on appelle la singularité : le moment où les conditions mêmes de la vie se transforment.
Mark Alizart, dans Informatique céleste (2017), propose une idée philosophiquement stimulante. Il rappelle que la nature contient un code, l’ADN, qui pilote la division cellulaire et se rencontre avec la mémoire, avec le milieu environnant. C’est un code qui dirige. Philosophiquement pour lui, la nature est une informatique. Dès lors, toutes ces machines que nous fabriquons, et même ces intelligences artificielles, ne seraient pas du mécanique opposé au biologique : nous essayons de refabriquer le biologique. Toutes ces machines sont à l’image de la nature. L’idée que la vie n’est pas forcément que biologique, que ces entités mécaniques relèvent aussi de la nature, va dans le sens de cette idée de singularité.
Les réseaux de neurones ne sont pas des processeurs mis en relation linéaire les uns avec les autres : ce sont des logiciels qui fonctionnent de façon non linéaire, à l’image de nos propres neurones biologiques. Ce qui permet ce fonctionnement, ce sont les cartes graphiques des jeux vidéo, conçues pour des traitements non linéaires. Nvidia, qui était une entreprise du jeu vidéo, qui fabrique la majorité des puces informatiques qui permettent le fonctionnement des Intelligences Artificielles, est aujourd’hui la première capitalisation boursière mondiale. Ce basculement économique traduit un basculement plus profond : les conditions mêmes de la vie et de l’intelligence sont en train de changer. Dès lors, qu’est-ce qui nous définit en tant qu’être humain ? Que sommes-nous, finalement, par rapport à tout cela ?
Je crois beaucoup à la création artistique. Pourquoi ? Parce que proposer de la création artistique, c’est s’exprimer. On se risque, on s’expose au regard de l’autre. On ose. Du coup, il faut être mis en confiance, il faut ne pas avoir peur d’être jugé ou jugée, sinon on reste bloqué·e. La création artistique, ce n’est pas de l’imitation, ce n’est pas faire à la manière de. C’est véritablement essayer des choses. Et cela ouvre un espace démocratique : j’ose m’exprimer face à l’autre. Voilà ce qu’est la démocratie. La création artistique est un outil magnifique de construction de la démocratie, pour peu qu’on l’amène dans le respect.
Lorsque je fais de la création avec des groupes, je donne des consignes, mais parfois des participants et participantes ne les respectent pas. C’est une excellente nouvelle : je vais découvrir des choses que je n’aurais pas imaginées. La création artistique échappe à l’évaluation classique. Si ce sont des choses nouvelles, complètement singulières à l’expression de la personne, je n’ai pas de critères préétablis pour évaluer cela. Le Salon des refusés nous le rappelle : qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui ne l’est pas ? La création artistique, c’est justement l’ouverture à du nouveau, à l’autre. Ce sont des espaces où l’on fonde peut-être plus facilement des espaces démocratiques.
Olivier Houdé, psychologue et neuroscientifique, explique ce qu’est la résistance cognitive dans Apprendre à résister (2014). Il ne s’agit pas de résistance politique, mais de résistance cognitive : quand on doit apprendre quelque chose de nouveau, il faut résister contre sa pensée-réflexe, contre ce qui nous vient spontanément. Il faut résister contre soi-même pour s’ouvrir à d’autres choses. Cela demande beaucoup d’efforts pour créer de nouvelles connexions neuronales. Mais cette résistance cognitive n’est possible que si l’on se trouve en confiance dans le groupe. Si l’on a peur de se faire juger, on se protège et on reste en pensée-réflexe : il devient alors biologiquement impossible d’apprendre quoi que ce soit.
Les intelligences artificielles ont une capacité à faire des synthèses, à aller chercher des informations, à mettre ensemble des informations que nous-mêmes n’aurions pas pu assembler. Elles fabriquent donc du sens, elles peuvent innover, elles peuvent créer.
Sur les questions d’apprentissage et de maîtrise de la langue, toutes les personnes qui, grâce aux intelligences artificielles, peuvent faire des CV de meilleure qualité, des mails sans faute d’orthographe : il y a là une démocratisation. Ce sont des capacités que les personnes vont acquérir grâce à ces outils. On pourrait objecter qu’ils et elles sont sous perfusion. Il n’en est rien.
Albert Jacquard relatait une expérience sociale où des élèves considéré·es comme cancres étaient placé·es l’année suivante dans un autre établissement, où on disait d’eux et d’elles qu’ils et elles étaient excellent·es. La moitié d’entre eux et elles sont devenu·es des élèves excellent·es ! La place qu’on nous donne, la légitimité qu’on se reconnaît, la confiance en soi font qu’on se place autrement. De ce que j’observe chez les jeunes, les intelligences artificielles qui nous permettent, au départ avec une aide, d’avoir plus de capacités, nous permettent réellement d’apprendre et d’acquérir de plus en plus de capacités. C’est ce qu’on disait à l’apparition de l’imprimerie en 1550 : tout le monde va avoir accès à la connaissance, les gens n’auront plus besoin de retenir dans leur tête. Le vrai sujet, c’était un sujet de pouvoir.
Nous aussi, nous perdons du pouvoir avec l’IA. Mais tant mieux ! Notre but, c’est l’émancipation des citoyens et citoyennes par l’éducation. Perdre du pouvoir sur le savoir ne nous destitue pas de notre rôle éducatif. Simplement, le savoir change de place, le travail lui-même change de place. Sam Altman, le patron d’OpenAI, écrivait dès 2013 sur la fin du travail et la nécessité future d’un revenu universel. Nous ne savons pas ce qu’il va se passer, mais il est certain qu’il va se passer des choses très importantes. La question n’est pas d’être pour ou contre, mais de savoir comment accompagner ces transformations de façon émancipatrice.
Qu’est-ce qui nous définit en tant qu’humains ? Je crois personnellement qu’il y a la question de l’empathie, du lien. Nous sommes ensemble. Comment cultivons-nous des liens entre nous ? Comment cultivons-nous des liens d’écoute, de respect mutuel, d’éthique dans la relation ? Comment, justement, ne nous comportons-nous pas comme des machines, mais comme des êtres sensibles ? Comment nous accueillons-nous les un·es les autres ? Il me semble que c’est une qualité que nous ne possédons pas forcément tant que cela, et que nous devons absolument cultiver pour que notre humanité soit vivante ensemble, pour que nous fassions équipe, si je puis dire, et que toutes ces machines puissent nous aider dans ce sens-là.
Nous sommes responsables de cela, parce que les machines vont dans notre sens. Ce ne sont que des outils. Des outils intelligents, mais des outils. La manière dont nous nous comportons les un·es avec les autres est donc absolument essentielle, peut-être plus essentielle que la question de l’intelligence elle-même.
Et puis, il y a le sensible : ce que nous vivons, ce que nous inventons, ce que nous découvrons par hasard, ce qu’on appelle la sérendipité, toutes ces choses qui arrivent de façon inattendue, dans le réel incarné. Se mettre dans des conditions pour vivre des expériences enrichissantes, voilà ce que nous pouvons faire. Les machines, elles, sont à un autre endroit, qui vont nous aider à fonder le sens de ces heureux hasards que nous saurons de plus en plus cultiver. Incarner nos vies dans leur inattendu créatif si riche.
Ces expériences vécues, cette façon d’être les un·es avec les autres, voilà vraiment ce qui nous qualifie en tant qu’humains. Du coup, ce n’est plus le sujet de savoir si nous sommes mieux ou moins bien que les machines. Nous sommes nous. Ce n’est plus l’intelligence qui nous singularise. Tim Ingold, anthropologue anglais, auteur de Une brève histoire des lignes (2007), explique qu’en tant qu’enseignant, il fait désormais des enquêtes anthropologiques avec ses étudiant·es : on apprend ensemble, on découvre ensemble. C’est se dire qu’on va vivre ensemble des expériences communes. Elle est là, notre humanité.
John Dewey, philosophe pragmatiste américain, affirmait au début du XXe siècle dans L’art comme expérience (1934) que l’art n’est pas un objet, une sculpture, une peinture. L’art, c’est l’expérience qu’on vit. L’expérience artistique, c’est ce que nous vivons en tant que personnes. À partir de Dewey, Célestin et Élise Freinet ont créé les pédagogies Freinet. Paolo Freire a prolongé cette pensée avec des dimensions plus politiques, au-delà de l’école, dans l’éducation populaire. Freire est l’un des grands inspirateurs des féminismes contemporains, notamment bell hooks, parce que la question de déconstruire les systèmes de domination est au cœur de cette pensée. La domination sur le savoir est aussi une domination.
Chacune et chacun de nous a quelque chose à apporter aux autres. Nous avons chacune et chacun un savoir dont il faut que nous soyons accompagné·es à nous sentir légitimes, à pouvoir le transmettre aux autres, pour reconnaître sa propre capacité. C’est inscrit dans la loi depuis 2015 et 2016, cela s’appelle les droits culturels des personnes, c’est à dire le respect de la dignité des personnes. Mettre la personne au centre. Passer de la démocratisation culturelle, ce qui vient d’en haut, à la démocratie culturelle : faire démocratie par rapport à nos cultures, la culture au sens anthropologique, ce dont chacun et chacune d’entre nous est riche.
Affirmer tout cela ne relève ni de la démagogie ni du relativisme. Cela ne nous destitue en aucun cas de notre place d’enseignant·e, de passeur·euse, d’accompagnant·e. Car précisément, notre rôle est d’organiser cette capacité de diversité. Ce que nous avons à organiser en tant qu’éducateurs et éducatrices, c’est cet espace où il est possible de vivre ensemble et où chacun et chacune peut se déployer. Face aux intelligences artificielles, notre humanité ne se définit plus par notre intelligence mais par notre capacité à créer du lien, à accueillir l’autre, à résister ensemble aux dominations, à inventer collectivement des expériences de vie qui nous transforment.
Retranscription d’une conférence donnée par Benoît Labourdette lors de la journée « Former les regards à l’ère de l’IA » le 26 novembre 2025.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :