Dans le cadre de la tournée culturelle dans le champ social « La machine à voyager dans le futur », j’ai proposé entre autres des dialogues avec ChatGPT, qui se sont révélés efficaces en termes d’accompagnement psychologique.
À la demande de Cultures du cœur pour l’été culturel 2023, le projet de création pluridisciplinaire « La machine à voyager dans le futur », que j’avais conçu dans les principes des droits culturels pour accompagner les personnes vers une reconnaissance d’eux-mêmes via des gestes de création, intégrait entre autres des ordinateurs connectés à ChatGPT, pour expérimenter le dialogue, sans enjeu. Pour les quelques personnes qui s’en sont emparées, cet interlocuteur a été dans une écoute et une compétence de communication, sur des sujets très précis, bien supérieurs à ce qu’un interlocuteur humain pourrait produire. En voici deux exemples :
À la Pension de famille « Les Closeaux », une personne souffrant d’addiction, très timide, s’est assise devant l’ordinateur, de façon autonome. Il m’a sollicité au bout d’un certain temps, car l’intelligence artificielle ne lui répondait pas. J’ai constaté qu’il écrivait sur le clavier sans espaces. Je lui ai donc juste indiqué la barre d’espace, et il s’en est suivi plus de deux heures de conversation, dont vous pouvez prendre connaissance, sur des sujets fondamentaux, avec ce type de questions par exemple :
Les sujets abordés se sont peu à peu sont approfondis vers des questions philosophiques essentielles, grâce à la façon de répondre de l’intelligence artificielle générative. Un dialogue de cette profondeur aurait été difficilement possible avec un être humain, notamment du fait des enjeux relationnels qui traversent les relations.
À la Fondation Les Nids, l’atelier était proposé à des adolescents. Un certain nombre d’entre eux, ainsi que des éducatrices, ont eu des échanges assez passionnés avec l’intelligence artificielle, dont vous pouvez prendre connaissance, sur des sujets de société, de relation avec la réalité, de religion, de création, de production, de questionnement sur son rôle social, sur la biologie, la culture, etc. Ce qui est notable est que les personnes sont invitées par cet outil à aborder très rapidement des sujets fondamentaux ; c’est une ouverture thérapeutique puissante, car cela passe outre bien des barrières qui peuvent être en jeu entre les personnes humaines.
Par ailleurs, l’un des adolescents les plus en difficulté et stigmatisé a passé deux heures à dialoguer avec l’IA au sujet des jeux vidéos, trouvant un interlocuteur à son niveau de compétences sur des détails extrêmement précis de techniques de jeu à des étapes dans les parties, sur des stratégies expertes, etc. Le dialogue avec l’IA a permis à ce jeune homme d’être reconnu pour son expertise dans un domaine vis à vis duquel il ne trouve sans presque jamais d’interlocuteur de son niveau. Ici l’IA a permis la construction d’une réassurance de façon très visible dans l’attitude de l’adolescent, qui fut comme ancré par cette conversation.
J’ai donc constaté, et il faudrait le creuser, que le dialogue avec des IA génératives peut être très constructif, dans le cadre des démarches thérapeutiques.
Pour être plus précis, l’outil de conversation avec l’intelligence artificielle que j’ai utilisé est « Aria », la fonction de conversation très évoluée proposée par le navigateur web Opera. À la différence de ChatGPT, il est connecté à Internet et prend donc en compte les informations actualisées, et il a moins de censures. Pour pouvoir le faire fonctionner, il faut créer un compte gratuit, qui permet de faire de nombreuses conversations en une journée, mais s’arrête à un moment, avant de re-fonctionner le jour suivant. Il a permis, avec un seul compte, ces grandes conversations. Le même compte était activé sur plusieurs ordinateurs en même temps, sans blocage.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :