Cinéma et intelligence artificielle, deux innovations qui se regardent

9 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le cinéma et l’intelligence artificielle partagent une trajectoire similaire : innovations disruptives d’abord décriées, puis devenues industries transformatrices de notre rapport au monde.

Les révolutions parallèles, du mépris à l’industrie

Le cinéma partage avec l’intelligence artificielle une caractéristique fondamentale : celle d’être une technologie qui, dès son apparition, a bouleversé en très peu de temps tout un champ des activités humaines, donnant naissance à une industrie considérable. Ces deux innovations diffèrent certes dans leur nature profonde, le cinéma reproduit mécaniquement le mouvement du monde tandis que l’intelligence artificielle génère du raisonnement par des calculs, mais elles partagent cette capacité de transformation radicale de ce qui leur préexistait.

Cette comparaison m’apparaît d’autant plus pertinente que le cinéma fut initialement perçu avec une méfiance similaire à celle qui entoure aujourd’hui l’IA. Les artistes établi·e·s du théâtre considéraient le cinématographe comme une pratique impure, presque honteuse. Jouer dans un film au début du XXe siècle équivalait, dans l’esprit des comédien·ne·s de théâtre, à ce que représenterait aujourd’hui le fait de participer à des productions pornographiques, une activité dénuée de toute valeur artistique. Les premières projections se tenaient dans des baraques foraines, lieux de divertissement populaire où l’on venait s’encanailler devant ces machines nouvelles qui offraient une vision fascinante et nouvelle du monde.

Cette fascination populaire pour une technologie méprisée par les élites culturelles résonne étrangement avec l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle. Walter Benjamin, dans son essai « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1935), expliquait comment chaque nouvelle technologie de reproduction bouleverse non seulement les modes de production artistique mais aussi notre perception même de l’art. L’IA, comme le cinéma en son temps, nous confronte à cette question : qu’advient-il de la création lorsque la machine devient co-créatrice ?

L’histoire genrée d’une industrie naissante

Le manque initial de prestige du cinéma eut une conséquence inattendue : il permit aux femmes d’y occuper une place prépondérante. Alice Guy-Blaché, première réalisatrice de l’histoire du cinéma, dirigea plus de mille films entre 1896 et 1920. Lois Weber devint en 1916 la réalisatrice la mieux payée d’Hollywood. Cette période pionnière vit des dizaines de femmes occuper des postes de réalisatrices, productrices, scénaristes et monteuses.

Cependant, dès lors que le cinéma révéla son potentiel économique, grâce au système de billetterie et à la reproduction des copies permettant une diffusion massive, l’industrie fut progressivement captée par le patriarcat. Ce processus de masculinisation de l’industrie cinématographique, analysé par l’historienne Karen Ward Mahar dans « Women Filmmakers in Early Hollywood » (2006), illustre un phénomène récurrent : les espaces créatifs novateurs deviennent des bastions masculins dès qu’ils génèrent du pouvoir économique et symbolique.

Force est de constater que cette domination masculine persiste dans l’industrie cinématographique contemporaine, malgré des initiatives vertueuses. Les méthodes de travail, les sujets traités, les systèmes de financement restent structurés par des logiques de domination que l’industrie peine à remettre en question. Cette histoire invite à une vigilance : comment éviter que l’IA créative ne reproduise ces mêmes schémas d’exclusion ? Les premiers signes sont préoccupants, les postes clés dans les entreprises d’IA restent majoritairement masculins et les biais sexistes sont légion dans les IA génératives, mais l’opportunité existe encore de construire différemment.

Le cinéma comme miroir anticipateur des machines pensantes

Dès ses débuts, le cinéma s’est fasciné pour les autres machines, établissant un dialogue visionnaire avec les technologies futures. Georges Méliès explorait déjà en 1902 avec « Le Voyage dans la Lune » notre rapport aux machines et à l’exploration technologique. Fritz Lang, avec « Metropolis » (1927), interrogeait les conséquences de l’automatisation sur la condition humaine, préfigurant des débats très contemporains.

La science-fiction cinématographique du XXe siècle, nourrie par la littérature d’Isaac Asimov, Philip K. Dick ou Arthur C. Clarke, a développé une réflexion sophistiquée sur l’avènement des intelligences artificielles. « 2001 : L’Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick (1968) reste emblématique : HAL 9000 incarne cette exploration de la connaissance elle-même, du lien entre l’outil fabriqué par l’être humain et sa violence intrinsèque. La machine intelligente qui décide d’éliminer ses créateur·rice·s pour assurer sa propre survie pose une question philosophique fondamentale sur l’autonomie et la conscience artificielle.

D’autres nombreuses œuvres ont enrichi cette réflexion. J’en cite encore deux : « Terminator » de James Cameron (1984), qui explore les paradoxes temporels d’une guerre future entre humains et machines. Et « Tron » de Steven Lisberger (1982), qui nous emmène littéralement à l’intérieur de la machine informatique, où les personnages humains cohabitent avec des programmes. La tétralogie « Matrix » des Wachowski (1999-2021) s’appuie sur « Tron » et va plus loin : et si notre réalité n’était qu’une simulation opérée par des machines ? Ces films sont bien plus que des divertissements ; ils constituent, comme l’exprime le philosophe Slavoj Žižek, des laboratoires philosophiques où s’expérimentent nos angoisses et nos espoirs face à la technologie. Le livre Matrix, machine philosophique (collectif, dirigé par Alain Badiou et Elie During, 2003) en est un bel exemple.

La création à l’ère de la collaboration humain-machine

Le milieu cinématographique actuel vit dans une forme de panique corporatiste face à l’IA, craignant la perte d’emplois et la standardisation créative. Pourtant, cette réaction reproduit exactement les craintes qu’exprimaient les artistes du théâtre face au cinéma naissant à la fin du XIXe Siècle. L’histoire nous enseigne que les nouvelles technologies ne détruisent pas l’art mais le transforment, créant de nouvelles formes d’expression et de nouveaux métiers.

J’ai pu observer directement ces transformations en animant durant l’année 2024 des ateliers de réalisation de films avec des intelligences artificielles pour environ 400 participant·e·s. Cette expérience m’a permis de constater que la relation à l’outil est fondamentale. Comme Rembrandt broyait ses pigments pour créer ses couleurs uniques, comme les cinéastes choisissent leurs caméras, pellicules ou capteurs selon leur vision artistique, les créateur·rice·s qui utilisent l’IA développent une relation intime avec leurs outils. La qualité du dialogue avec l’intelligence artificielle, le choix des modèles, la formulation des prompts deviennent partie intégrante du processus créatif.

L’outil n’est plus seulement un prolongement de notre corps, comme la caméra prolonge notre œil, mais un·e interlocuteur·rice créatif·ve. Cette collaboration pose des questions esthétiques inédites : qui est l’auteur·rice d’une œuvre co-créée avec une IA ? Comment préserver la singularité artistique face aux risques de standardisation algorithmique ?

Vers de nouvelles formes narratives et esthétiques

Les transformations qui s’annoncent dépassent la simple évolution technique. Nous nous dirigeons peut-être vers des films personnalisés pour chaque spectateur·rice, vers une fusion entre cinéma et jeu vidéo, vers des formes narratives que nous ne pouvons encore imaginer. Janet Murray, dans « Hamlet on the Holodeck : The Future of Narrative in Cyberspace » (1997), anticipait ces récits adaptatifs où le·la spectateur·rice devient co-auteur·rice de l’œuvre.

Ces mutations ne doivent pas nous conduire à vouloir reproduire les films d’avant avec de nouveaux outils. L’intérêt réside dans l’invention, dans la découverte de nouvelles manières de faire, de nouvelles visions du monde, de nouvelles places pour nous dans le processus créatif. Des métiers disparaîtront, certes, mais d’autres émergeront : prompteur·se·s créatif·ve·s, sculpteur·rice·s de modèles génératifs, chorégraphes d’algorithmes narratifs, etc.

L’expérimentation est la boussole, à mon sens. Jouer, essayer, échouer, recommencer, voilà comment nous pourrons faire de ces nouvelles technologies des instruments au service de l’humanité. Le cinéma et l’intelligence artificielle, ces deux machines à fabriquer des mondes, peuvent nous aider à partager nos histoires, à créer du commun, à nous enrichir mutuellement de nos visions. Elles participent, ensemble, au renouvellement perpétuel de notre regard et à la culture de l’émerveillement qui constitue, me semble-t-il, la sublimation la plus riche de l’expérience humaine.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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