Cultiver l’empathie et la controverse : mes propositions pour une gouvernance humaine de l’IA dans les institutions culturelles

17 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Après vingt ans d’accompagnement actif des institutions culturelles dans leurs transformations numériques, je livre ici mes convictions et méthodes pour que l’intelligence artificielle reste au service de la communauté humaine plutôt que l’inverse. Intervention faite dans le cadre du lancement de l’Observatoire de l’IA dans les Arts et les Médias (ObsIA).

L’ObsIA

Le 17 octobre 2025, l’UFR Arts & Médias de la Sorbonne Nouvelle a lancé l’Observatoire de l’IA dans les Arts et les Médias (ObsIA) lors d’une journée d’étude franco-québécoise. Initié par Laurence Allard (IRCAV), Kira Kitsopanidou (IRCAV) et Alberto Romele (IRMÉCCEN), cet observatoire vise à développer des approches critiques sur l’intelligence artificielle, en dépassant les discours consensuels pour interroger le présent de l’IA : ses enjeux sociaux et environnementaux, les résistances émergentes et les pratiques situées.

La journée a réuni des chercheur.euse.s français.es et québécois.es, des professionnel.le.s de la culture et des artistes. J’y ai présenté une intervention sur la « Veille institutionnelle active et engagée sur IA et culture », aux côtés notamment de Filmatters (compréhension des IA par le cinéma) et d’Ecoprod (impact environnemental de l’IA audiovisuelle). L’ObsIA se positionne comme un espace de réflexion transdisciplinaire et transatlantique, privilégiant l’analyse des pratiques contemporaines plutôt que les spéculations abstraites.

Mon parcours : de l’innovation mobile à l’intelligence artificielle

J’ai commencé à explorer les bouleversements technologiques dans la culture en 2005, quand les caméras venaient d’apparaître dans les téléphones mobiles. Avec le Forum des images, nous avons créé le festival Pocket Film, premier festival mondial dédié à la création avec téléphone portable. À l’époque, beaucoup jugeaient cette idée absurde. Aujourd’hui, l’immense majorité des contenus visuels sont produits avec des smartphones.

Cette expérience fondatrice m’a enseigné une leçon que j’applique depuis systématiquement : ne jamais dire « c’est mal » ou « c’est bien » face à une innovation, mais toujours se demander « comment faire au mieux avec ce qui nous arrive ». Cette posture pragmatique guide aujourd’hui mon travail sur l’intelligence artificielle avec diverses institutions culturelles, du Centre Pompidou aux collectivités territoriales.

J’anime des recherches-action territoriales, des formations-action locales, un comité de veille sur l’IA au Forum des images en ce moment, j’accompagne des expérimentations créatives et des organisations dans leurs mutations, je forme des équipes… Dans tous ces contextes, je constate la même chose : les institutions qui réussissent leur transformation sont celles qui acceptent la complexité, assument leurs contradictions, et surtout, cultivent deux qualités fondamentales : la capacité au désaccord productif et l’empathie entre les personnes.

Ma méthode : préparer intensément pour libérer la parole

Quand j’anime un groupe de travail, sur l’IA notamment, je commence toujours par un travail de préparation individuelle intensive avec les participant.e.s en amont, individuellement ou en petits groupes (la visioconférence est idéale pour cela), non pour formater leur pensée, mais pour les aider à clarifier ce que chaque personne veut vraiment dire, et être ensuite en capacité d’en faire une synthèse courte et dense. Cette préparation n’est pas une contrainte mais une libération : quand on sait précisément ce qu’on veut exprimer, on ose davantage le confronter aux autres.

J’impose des temps de parole stricts (sept minutes maximum, par exemple) avec une horloge bien visible sur la table, qui est comme une règle du jeu collective, dont on peut s’amuser. Cette contrainte temporelle, que certain.e.s peuvent trouver rigide, produit en réalité un effet paradoxal : elle responsabilise chacun.e et intensifie les échanges. Personne n’a le temps de se perdre dans des généralités, chacun.e va à l’essentiel. Mais attention : je ne coupe jamais personne. L’horloge est une indication collective, pas une guillotine. Si quelqu’un.e dépasse, c’est son choix, sa responsabilité vis-à-vis du groupe, je laisse les personnes libres.

Je pratique systématiquement le mind mapping en temps réel, projeté sur grand écran. Pendant que les participant.e.s parlent, je cartographie leurs idées, qu’on voit s’écrire sur l’écran, ce qui crée une architecture visuelle de la discussion. Cette technique, que j’ai affinée au fil des années, remplit plusieurs fonctions : elle objective les échanges, aide notre mémorisation, permet aux participant.e.s distant.e.s de suivre. Mais surtout, elle rend visible la pensée collective en train de se construire, créant des ponts inattendus entre les idées, et suscitant de nouvelles idées, qui ne seraient peut-être pas venues sans.

Ma conviction première : le désaccord comme moteur de l’intelligence collective

Je refuse catégoriquement la recherche du consensus mou. Dans mes animations, j’encourage activement l’expression des désaccords, des tensions, des contradictions. Nous sommes en démocratie, et la controverse est non seulement légitime mais nécessaire. Face à l’IA, prétendre qu’il existe une position unique, une « bonne » manière de faire, relève de l’imposture intellectuelle.

Je documente soigneusement ces désaccords. Dans mes synthèses, je ne cherche jamais à les gommer mais au contraire à en signifier l’intérêt. Un rapport qui présente trois positions contradictoires bien argumentées vaut infiniment mieux qu’un consensus flou où personne ne se reconnaît vraiment. Cette approche, que je défends systématiquement auprès des commanditaires, produit des documents plus riches, plus honnêtes, plus utiles.

Concrètement, j’organise parfois des séances de « désaccord structuré » où je demande explicitement aux participant.e.s de formuler leurs objections aux positions des autres. Ces moments, loin d’être conflictuels.les, deviennent souvent les plus créatifs.ves : c’est dans la friction que jaillissent les idées nouvelles. Le désaccord assumé est infiniment plus productif que l’acquiescement poli qui cache des résistances souterraines.

Cette culture de la controverse me semble particulièrement nécessaire face à l’IA. Les positions tranchées, technophiles béat.e.s ou technophobes apocalyptiques par exemple, nous empêchent de penser dans la nuance. J’encourage au contraire une forme d’inconfort intellectuel permanent, où chacun.e accepte de remettre en question ses certitudes.

Ma conviction profonde : l’empathie comme résistance créative

Mais la controverse seule ne suffit pas. Elle doit s’articuler avec ce que je considère comme la clé de tout : l’empathie authentique entre les participant.e.s. Cette empathie n’est pas un supplément d’âme, une politesse de surface. C’est la condition même de la pensée collective productive.

Je cultive cette empathie par des gestes concrets. Je me souviens de cette réunion où, face à une configuration de salle dysfonctionnelle, je me suis retrouvé à quatre pattes sur l’immense table de réunion pour déplacer une caméra 360. Ce moment de vulnérabilité assumée, un.e consultant.e en costume à quatre pattes devant des directeur.rice.s d’institution, a transformé l’atmosphère. En osant, j’ai créé un espace où chacun.e pouvait oser à son tour. Certain.e.s participant.e.s m’ont fait la remarque ensuite qu’ils avaient compris ma méthode à travers ce geste.

J’organise systématiquement des temps informels, des pauses longues où les participant.e.s peuvent échanger librement. Je veille à ce que chacun.e soit écouté.e, vraiment écouté.e, pas seulement entendu.e. Quand quelqu’un.e exprime une inquiétude, même maladroitement, je la reformule pour m’assurer qu’elle est comprise par tous.tes. Cette attention à la dimension humaine des échanges n’est pas une perte de temps, c’est un investissement dans la qualité de la réflexion collective.

L’empathie que je défends n’est pas la compassion molle mais une forme d’attention active à l’autre. Elle inclut la capacité à dire à quelqu’un.e qu’on n’est pas d’accord avec elle ou lui tout en respectant profondément sa position. Elle suppose d’accepter d’être transformé.e par la rencontre, de ne pas camper sur ses positions initiales.

Mon approche des paradoxes : assumer les contradictions

Je refuse les positions binaires sur l’IA. Oui, j’utilise une IA pour synthétiser des réunions sur l’IA, et je vois là non pas une contradiction mais une cohérence : expérimenter ce dont nous parlons. Oui, certaines institutions culturelles acceptent des financements de multinationales privées, tout en développant une réflexion critique sur ces acteur.rice.s. Ces paradoxes ne sont pas des faiblesses mais des réalités à assumer.

Je préfère mille fois une institution qui dit « nous sommes financés par X et nous développons néanmoins une réflexion critique sur X » qu’une institution qui prétend à une impossible pureté. Nous sommes tous.tes compromis.es quelque part : nous utilisons des smartphones, nous avons des comptes sur les réseaux sociaux, nous profitons des commodités numériques. L’honnêteté consiste à reconnaître ces compromissions et à réfléchir depuis elles, pas malgré elles.

Dans mes interventions, j’encourage les institutions à expliciter leurs dilemmes plutôt qu’à les masquer. Quand un musée utilise l’IA pour personnaliser les parcours de visite tout en s’interrogeant sur la surveillance des publics, je propose de rendre ce dilemme visible, d’en faire même un objet de médiation avec les visiteur.euse.s.

Mes propositions concrètes pour les institutions

Fort de ces convictions, je recommande aux institutions culturelles plusieurs actions concrètes :

  • Créer des espaces de controverse assumée. Organiser régulièrement des débats internes où les positions divergentes sont non seulement tolérées mais encouragées. Documenter ces désaccords, les rendre publics. Montrer que l’institution pense, doute, cherche, plutôt que de prétendre détenir des certitudes.
  • Investir dans la formation à l’empathie active. Former les équipes non pas seulement aux outils techniques de l’IA mais aux compétences relationnelles qui permettent de maintenir le lien humain. Apprendre à écouter vraiment, à reformuler, à accueillir l’inconfort, à créer de la confiance.
  • Expérimenter avec transparence. Tester des usages de l’IA mais documenter publiquement ces expérimentations : ce qui fonctionne, ce qui échoue, ce qui inquiète. Créer des carnets de bord accessibles où l’institution partage ses tâtonnements.
  • Ritualiser les moments de vulnérabilité. Instituer des moments où les dirigeant.e.s, les expert.e.s, les sachant.e.s acceptent de ne pas savoir, de se tromper, d’apprendre. Ces moments de vulnérabilité partagée créent les conditions d’une véritable intelligence collective.
  • Maintenir des espaces non-automatisés. Identifier clairement ce qui, dans le fonctionnement de l’institution, doit rester irréductiblement humain.e : certaines décisions, certains processus créatifs, certains moments de rencontre. Protéger farouchement ces espaces contre la tentation de l’efficacité technique.

Mon plaidoyer : l’antifragilité par le lien humain

Face à l’IA, je plaide pour ce que j’appelle une antifragilité institutionnelle fondée sur la qualité du lien humain. Les institutions qui survivront et prospéreront ne sont pas celles qui auront les meilleurs outils techniques, mais celles qui auront su maintenir, enrichir et approndir dans le champ du sensible les liens entre les personnes qui les composent.

Cette conviction s’enracine dans mon expérience. J’ai vu des projets technologiquement parfaits échouer faute de confiance entre les acteur.rice.s. J’ai vu des expérimentations bricolées réussir brillamment parce que l’équipe était soudée. La technologie n’est qu’un amplificateur : elle amplifie autant nos capacités que nos dysfonctionnements.

L’histoire nous enseigne que les résistances pures sont vouées à l’échec. Le streaming musical a balayé une industrie qui avait refusé de penser la transformation numérique. Aujourd’hui, refuser de penser l’IA nous condamne à la subir. Mais penser l’IA ne signifie pas s’y soumettre. Cela signifie développer une intelligence collective capable de négocier avec elle, de la domestiquer, de la mettre au service de nos projets humains.

Ma vision : maintenir l’IA au service de la communauté humaine

Pour que l’IA reste au service de la communauté humaine et non l’inverse, je suis convaincu que nous devons cultiver simultanément deux qualités apparemment contradictoires : la capacité au désaccord et la capacité à l’empathie. Le désaccord sans empathie devient violence stérile. L’empathie sans désaccord devient consensus mou. Mais leur articulation produit cette forme particulière d’intelligence collective dont nous avons urgemment besoin.

Concrètement, cela signifie créer des espaces où l’on peut dire « je ne suis pas d’accord avec toi » tout en maintenant le lien, où l’on peut exprimer ses peurs sans être jugé.e, où l’on peut expérimenter sans être condamné.e. Ces espaces ne se décrètent pas, ils se construisent patiemment, par des gestes, des attentions, des rituels.
Je propose de voir les institutions culturelles comme des laboratoires de cette nouvelle forme de gouvernance : ni technocratique ni technophobe, mais profondément humaine dans sa capacité à accueillir la complexité, à maintenir les tensions fécondes, à transformer les contradictions en créativité.

L’enjeu n’est pas de résister à l’IA mais de résister avec elle à la déshumanisation. Cette résistance passe par le maintien obstiné de ce qui fait notre humanité : notre capacité à être en désaccord, notre capacité à nous lier, notre capacité à créer de l’imprévu. Tant que nous cultiverons ces capacités, l’IA restera un outil. Si nous les abandonnons, nous deviendrons les outils de l’IA.

Mon engagement, à travers mes interventions, mes formations, mes accompagnements, vise précisément cela : aider les institutions culturelles à rester des lieux profondément humain.e.s, où la controverse et l’empathie se nourrissent mutuellement pour produire cette intelligence collective dont notre époque a désespérément besoin. Car au fond, la question n’est pas « que peut faire l’IA ? » mais « que voulons-nous faire ensemble, avec ou sans l’IA ? ». Et cette question, seule une communauté humaine liée par l’empathie et enrichie par ses désaccords peut y répondre.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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