Nous critiquons les géants technologiques tout en utilisant quotidiennement leurs services. Cette contradiction révèle notre rapport ambigu aux technologies et appelle à repenser notre engagement politique.
Il est devenu convenu de s’insurger contre les grand·e·s industriel·le·s, systématiquement dépeint·e·s comme les allié·e·s de l’extrême droite trumpiste. Pourtant, ces mêmes acteur·rice·s soutenaient hier encore l’administration Biden et participaient activement à la censure généralisée, contribuant à l’étouffement de la liberté de pensée sur les réseaux sociaux pendant la période Covid.
En réalité, iels ne sont que des commerçant·e·s opportunistes, qui s’alignent sur le pouvoir en place pour garantir à leurs actionnaires les dividendes escomptés. Nous critiquons ces industriel·le·s avec une facilité intellectuelle déconcertante, tout en recourant quotidiennement à ChatGPT pour optimiser notre productivité. Cette contradiction est inévitable : refuser ces outils reviendrait à se condamner à une perte d’efficacité face à celleux qui les adoptent.
Cette dissonance cognitive me questionne : nous dénonçons et nous insurgeons, tout en demeurant les premier·ère·s consommateur·rice·s de ces services qui nous simplifient l’existence. Je crois qu’il faut davantage de nuance dans notre réflexion.
Une adhésion aveugle aux technologies est très naïve, car celles-ci émergent dans des contextes politiques qu’elles transforment en retour. Mais l’opposition systématique s’avère tout aussi naïve, voire plus pernicieuse. Elle prétend incarner une vertu éclairée et une conscience lucide, mais s’enracine dans l’hypocrisie : les discours militant·e·s contredisent radicalement les pratiques quotidiennes. Les individu·e·s pris·es dans cette contradiction élaborent des justifications qui leur permettent de vivre avec cette incohérence. Nous assistons ainsi à un simulacre d’engagement qui se prend pour de l’action politique authentique.
Le véritable engagement politique ne consisterait pas à mépriser celleux qui transforment nos existences, mais plutôt à approfondir notre compréhension de ces technologies et de leurs implications réelles, plutôt que de se faire croire que nos postures pourraient produire des changements. Il s’agirait d’œuvrer, dans nos sphères personnelles et collectives, à développer des alternatives dans nos pratiques numériques, à réduire notre dépendance aux géants industriels. Cette émancipation reste parfaitement accessible, mais elle exige un effort intellectuel soutenu et un engagement sincère envers le service public et le bien commun.
Cela demande un effort, un apprentissage continu, mais c’est précisément là que réside l’engagement politique authentique, non dans les discours grandiloquents et hypocrites. Le véritable engagement ne consiste pas à vilipender aujourd’hui celleux que nous encenserons peut-être demain, ni à glorifier celleux que nous condamnerons ensuite, sur la base d’informations superficielles et contradictoires. Il s’agit plutôt d’apprendre, de comprendre, d’agir concrètement, de transformer nos habitudes et de nous informer avec rigueur.
Il s’agit bien de déconstruire nos représentations, par nos actes, pour construire notre liberté. Cela peut sembler évident, mais c’est à mon sens d’une grande importance. Efforçons-nous de déconstruire nos préjugés et nos représentations concernant les technologies, comme nous le faisons pour les systèmes de domination, qu’ils soient hiérarchiques, financiers, sexistes ou patriarcaux. Tout est interconnecté. Gardons-nous de croire que nous détenons la vérité ou que nous incarnons le camp du bien, juste parce que nous critiquons sans savoir.
Nous appartenons simultanément aux deux camps. Progressons néanmoins dans notre prise de conscience et notre compréhension. C’est là, me semble-t-il, le prix de notre liberté future et de celle de nos proches. Voilà ce que j’entends par engagement authentique pour le bien commun, à l’heure où les technologies de l’Intelligence Artificielle induisent des mutations anthropologiques d’une rapidité et d’une profondeur sans précédent.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :