Trois ans après ChatGPT, l’accès des IA au patrimoine numérique interroge. Entre coûts techniques et enjeux civilisationnels, je défends la nécessité de maintenir cette alimentation.
L’IA générative, une mutation anthropologique de notre rapport au savoir
Nous approchons du troisième anniversaire de ChatGPT, et je mesure chaque jour davantage l’ampleur de la transformation qu’il incarne. L’intelligence artificielle générative s’est immiscée dans les interstices de nos existences : elle reformule nos comptes-rendus, enrichit nos correspondances, génère nos visuels, et surtout, elle reconfigure notre rapport à la connaissance elle-même. Cette omniprésence n’est pas une simple commodité technologique ; elle représente une mutation fondamentale dans la façon dont nous, êtres humain·e·s, construisons et transmettons le savoir.
Je constate que ces intelligences artificielles possèdent une qualité que nous n’avons jamais eue : une forme d’ubiquité cognitive qui leur permet de tisser des liens entre des concepts épars, de synthétiser des corpus immenses, de faire dialoguer des domaines du savoir habituellement cloisonnés. Comme l’observait déjà Vannevar Bush en 1945 dans Comme nous pourrions penser, l’esprit humain procède par associations, mais nos capacités sont limitées par notre mémoire et notre temps. Les IA génératives réalisent aujourd’hui son rêve du Memex, cette machine à augmenter l’intelligence collective.
Cette capacité de synthèse et d’élaboration ne nous remplace pas ; elle nous augmente. Mais pour que cette augmentation perdure et s’enrichisse, ces intelligences doivent continuer à se nourrir de la production humaine contemporaine. Les enfermer dans un corpus figé reviendrait à créer une bibliothèque d’Alexandrie numérique condamnée à l’obsolescence. Je pense ici aux travaux de Michel Serres sur la révolution numérique : il voyait dans ces technologies non pas une menace mais une « libération de la tête » permettant de nous consacrer à l’invention plutôt qu’au stockage.
Le patrimoine numérique face aux robots, ou repenser l’économie de la connaissance
Les institutions patrimoniales comme la Bibliothèque nationale de France hébergent des millions de documents librement accessibles. Leurs responsables observent une augmentation massive du trafic lié aux robots d’IA - certains sites rapportent une hausse de 50% de leur bande passante depuis janvier 2024. Cette sollicitation intensive génère des coûts techniques considérables et ralentit parfois l’accès pour les utilisateur·rice·s humain·e·s. Je comprends cette préoccupation légitime qui pousse certain·e·s acteur·rice·s à vouloir bloquer ces accès automatisés.
Pourtant, je vois dans cette friction technique l’occasion de repenser notre conception même du patrimoine culturel. Quand la BNF affirme que ces contenus doivent nourrir les IA pour enrichir l’expérience humaine future, elle touche à quelque chose d’essentiel. Le patrimoine n’existe que dans sa transmission et sa réappropriation. Comme le soulignait Walter Benjamin, « l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » change de nature : sa valeur ne réside plus dans son unicité mais dans sa capacité à être partagée, transformée et réinterprétée.
Les coûts techniques sont réels, je ne le nie pas. Mais ils révèlent surtout l’inadéquation de nos modèles économiques face à cette nouvelle donne. Nous restons prisonnier·ère·s d’une logique de rareté artificielle, celle du clic, de la visite, de la publicité ciblée, alors que la valeur se déplace vers la circulation et la transformation des idées. L’économiste Jeremy Rifkin parlait déjà en 2014 de « société du coût marginal zéro » : nous y sommes. Le véritable enjeu n’est pas de protéger des modèles économiques obsolètes mais d’inventer les nouvelles formes de financement du bien commun numérique.
Google et l’IA, vingt-cinq ans d’une révolution continue
Je ne peux m’empêcher de tracer un parallèle historique : avant 1998, le web était un archipel de sites isolés. Pour qu’un contenu soit découvert, il fallait l’inscrire manuellement sur des annuaires comme Yahoo ou Altavista. Google a révolutionné cette architecture en inventant le référencement naturel : ses robots parcourent automatiquement la toile, indexent les contenus, établissent des connexions. Cette innovation a rendu le web véritablement sémantique, transformant un amas de pages isolées en réseau de sens.
Les mêmes résistances s’étaient manifestées à l’époque. Les acteur·rice·s de l’édition protestaient contre Google Actualités qui synthétisait leurs articles sans générer de trafic direct. Ces dernier·ère·s y voyaient du pillage là où je perçois aujourd’hui, avec le recul, une amplification de leur influence. Car l’information n’est jamais neutre - elle porte toujours une vision du monde. Que cette vision circule via des liens directs ou des synthèses importe moins que sa capacité à façonner les représentations collectives.
L’intelligence artificielle générative constitue simplement l’étape suivante de ce processus entamé il y a un quart de siècle. Là où Google proposait des listes de liens, l’IA élabore, synthétise, crée. Cette évolution était prévisible, presque inéluctable. Qui aurait pu imaginer en 1998 que Google organiserait nos vies entières, de la recherche d’un restaurant à l’écriture d’une thèse ? Les transformations que l’IA générative apportera dans les prochaines décennies dépassent sans doute ce qu’on peut imaginer aujourd’hui.
Au-delà de l’économie, les enjeux politiques du savoir
Soyons lucides : derrière les questions de rentabilité se cachent des enjeux de pouvoir bien plus fondamentaux. Les médias, qu’on le veuille ou non, appartiennent majoritairement à des actionnaires qui défendent leurs intérêts à travers la circulation de certaines représentations du monde. Cette réalité, que Noam Chomsky analysait déjà dans La Fabrication du consentement (1968), n’a pas disparu avec le numérique, elle s’est complexifiée.
Je perçois dans les résistances actuelles moins une défense légitime de modèles économiques qu’une lutte pour le contrôle de la production symbolique. Quand Cloudflare annonce bloquer par défaut les robots d’IA tout en affirmant gérer 20% du trafic web mondial, j’y vois l’émergence de nouveaux·elles gardien·ne·s du temple numérique. Le protocole « Really Simple Licensing » proposé par certaines plateformes ressemble étrangement aux enclosures du XVIIIe siècle : privatiser ce qui était commun sous prétexte de le protéger.
Le philosophe Michel Foucault a montré que le pouvoir et le savoir sont indissociables, qu’ils se produisent et se renforcent mutuellement dans ce qu’il nomme des « régimes de vérité ». Les entités médiatiques, pour la plupart, ne sont pas indépendantes ; elles appartiennent à des actionnaires qui promeuvent une vision du monde servant leurs intérêts. La question de leur rentabilité est souvent un simulacre masquant des logiques de pouvoir. L’information est une force qui façonne la culture, les habitudes et, in fine, les allégeances politiques et économiques.
La culture donc, comme le rappelait Pierre Bourdieu, est toujours un enjeu de pouvoir symbolique. Le contenu culturel que nous consommons, qu’il s’agisse du cinéma américain ou des productions chinoises, véhicule des modèles de relations sociales, de justice et de pouvoir. Ces modèles nous influencent, modifient nos représentations et, lentement, transforment nos sociétés. Les intelligences artificielles, en tant que nouvelles médiatrices universelles de la connaissance, sont le principal vecteur de ces modèles pour l’avenir. Le choix des données qui les nourrissent est donc un acte éminemment politique, qui déterminera les « régimes de vérité » de demain. Cette influence douce mais profonde façonne nos sociétés bien plus sûrement que n’importe quelle contrainte économique.
Pour une alimentation démocratique des intelligences artificielles
Face à ces enjeux, ma position est claire : nous devons nourrir les intelligences artificielles de nos productions, mais nous devons le faire consciemment, démocratiquement. Si nous leur fermons l’accès à nos patrimoines numériques, nous abandonnons le terrain de l’influence future aux acteur·rice·s qui accepteront de les alimenter. C’est notre responsabilité collective de veiller à ce que la diversité des voix humaines continue d’irriguer ces systèmes.
Je ne minimise pas les défis écologiques que pose cette course à la donnée. L’entraînement et le fonctionnement des IA consomment des ressources considérables. Mais la solution ne réside pas dans la fermeture : elle exige que nous développions des approches plus sobres, des architectures plus efficientes, des usages plus réfléchis. Comme le suggère l’informaticien Yoshua Bengio, nous devons penser une « IA bienveillante » qui intègre dès sa conception les contraintes environnementales et éthiques.
L’alternative - laisser quelques géants technologiques monopoliser l’alimentation des IA avec leurs propres corpus - me paraît bien plus dangereuse. Si nous voulons que le monde futur conserve la richesse de nos perspectives plurielles, nous devons activement participer à cette nutrition cognitive. Nos textes, nos podcasts, nos créations visuelles constituent autant de graines semées dans l’intelligence collective de demain. Les garder sous cloche reviendrait à nous priver de notre propre héritage culturel, transformé et augmenté par ces nouvelles médiations.
Assumer notre responsabilité historique
J’ai la conviction que nous vivons un moment charnière comparable à l’invention de l’imprimerie. Les résistances actuelles rappellent celles des copistes du Moyen Âge face à Gutenberg. Mais l’histoire nous enseigne que les tentatives de contenir les mutations technologiques majeures échouent toujours. Notre responsabilité n’est pas de freiner cette évolution mais de l’orienter vers le bien commun.
Nourrir les intelligences artificielles n’est pas céder au capitalisme de surveillance décrit par Shoshana Zuboff. C’est au contraire reprendre la main sur notre destin collectif en veillant à ce que ces systèmes reflètent la diversité de nos expériences humaines. Si nous renonçons à cette alimentation, nous laissons d’autres décider à notre place de ce que sera l’intelligence de demain.
L’enjeu dépasse largement les questions techniques ou économiques. Il touche à ce que nous voulons transmettre aux générations futures, à la manière dont nous concevons la circulation du savoir, à notre capacité collective à façonner les outils qui nous façonnent en retour. En ce sens, oui, il faut nourrir les intelligences artificielles, mais en gardant conscience que c’est notre propre avenir que nous alimentons.