La publication « Intelligence artificielle et création : enjeux et pratiques » (2025), fruit d’une coopération inédite entre onze villes créatives de l’UNESCO de six pays, constitue une intéressante initiative, destinée à penser collectivement la transformation culturelle en cours. La réflexion sur le sujet de la rencontre entre création humaine et intelligence artificielle est assez ouverte et intègre des controverses, ce qui est plutôt rare.
Cet ouvrage s’inscrit dans un cadre institutionnel très particulier : il a été initié par les communes françaises membres du Réseau des villes créatives de l’UNESCO, avec le soutien de la Commission nationale française pour l’UNESCO et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, via sa Délégation pour les collectivités territoriales et la société civile. Cette architecture institutionnelle traduit une prise de conscience politique que les questions posées par l’intelligence artificielle dans le champ culturel ne peuvent être traitées ni par le marché seul, ni par les États seuls, mais appellent une coopération décentralisée internationale.
Les onze villes partenaires (Angoulême, Cannes, Casablanca, Enghien-les-Bains, La Havane, Lyon, Montréal, Mumbai, Potsdam, Québec et Toulouse) représentent une grande diversité géographique et culturelle, et chacune apporte son expertise sectorielle. Cette répartition des responsabilités selon les spécificités de chaque territoire illustre une approche de la coopération internationale qui fait confiance à l’intelligence collective plutôt qu’à une expertise centralisée. Je me propose d’en proposer mon point de vue synthétique ici, et il est disponible en téléchargement gratuit.
L’ambition de cet ouvrage dépasse la simple publication ponctuelle. Comme l’explique Maud Boissac, directrice éditoriale et directrice de la culture à la Ville de Cannes, il s’agit du premier tome d’un projet décennal, confié chaque année à un pays différent. Nous verrons si ce sera fait ! L’idée de cette continuité méthodologique est de comparer, dans le temps, l’évolution des pratiques et des perceptions autour de l’IA et de la créativité. Personnellement, je pense que dans 10 ans, les choses auront tellement changé que cette approche même sera obsolète.
Les mêmes six questions ont été posées à l’ensemble des experts·es et artistes interrogés·es, ce qui permet de faire émerger les convergences et les désaccords de façon assez lisible :
Cette méthodologie de la récurrence reconnaît implicitement que nous ne sommes pas face à un événement ponctuel qu’il suffirait d’analyser une fois pour toutes, mais face à une transformation continue dont les contours ne cessent de se redéfinir. Le projet décennal assume que nos réponses d’aujourd’hui seront probablement obsolètes demain, et qu’il faut donc institutionnaliser la réflexion plutôt que de chercher des solutions définitives.
Cette idée des mêmes questions à tou·te·s me semblait de prime abord trop simpliste, mais force est de constater que cela a en fait un intérêt, que nous allons découvrir.
L’ouvrage s’ouvre sur trois contributions transversales qui posent le cadre analytique :
Ce qui fait la valeur démocratique de cet ouvrage, c’est qu’il ne cherche pas à produire un consensus artificiel. Les points de vue exprimés sont parfois diamétralement opposés, et c’est précisément ce qui rend la lecture stimulante. On a le droit d’avoir des positions différentes sur l’IA, et cet ouvrage l’assume pleinement.
La section consacrée à la musique illustre particulièrement bien cette tension. D’un côté, Jean-Michel Jarre affirme que « les artistes sont tous des voleurs », qu’il pille tout ce qu’il entend, et que de ce point de vue l’IA est pour lui « une muse moderne élargissant les frontières de son inspiration », « un cocréateur qui dialogue avec moi, qui me surprend et qui m’ouvre des voies nouvelles ». De l’autre, Cécile Rap-Veber, directrice générale de la SACEM, tient un discours radicalement différent. Elle rappelle que l’IA générative « s’est nourrie de toute cette culture » sans verser la moindre rémunération aux créateurs·rices, et qu’« elle est à l’origine de l’appauvrissement financier programmé des créateurs et créatrices du monde entier avec le risque de leur extinction ». Sandy Vee, musicien·ne et producteur·rice, considère quant à lui que « la notion de cocréateur semble exagérée » et qu’il « ne voit pas l’intérêt d’aller sur Suno pour simplement cliquer et recevoir un morceau en quelques minutes ».
Ces positions ne sont pas conciliables, et l’ouvrage ne prétend pas les concilier. C’est là son intérêt. Cécile DeLaurentis, artiste et musicienne membre de la SACEM, témoigne d’une pratique où l’IA devient « un instrument à part entière, une entité digitale avec laquelle j’échange, je co-compose », tout en refusant « d’utiliser certaines IA dont les pratiques ne me semblent pas éthiques ». Clément Libes, musicien·ne et producteur·rice, observe de son côté que « toute assistance technique qui tendrait à diminuer l’implication artisanale d’un être créatif impacte l’authenticité de ce geste et le rend naturellement moins émouvant ».
Cette diversité de positions se retrouve dans les autres sections, cinéma, littérature, arts numériques, avec des nuances propres à chaque champ. L’ouvrage ne tranche pas. Il expose. À nous de nous positionner.
Il faut le dire honnêtement, si l’on s’intéresse déjà au sujet de l’intelligence artificielle et de la création, si l’on a lu des textes sur la question, si l’on a expérimenté ces outils, on n’apprendra pas de grande nouveauté en lisant cet ouvrage. Les usages décrits sont connus, les questions posées sont celles qui circulent dans les livres, les articles, les conférences et les médias depuis deux ans. La métaphore du miroir, récurrente dans l’ouvrage, a été formulée ailleurs. Les inquiétudes sur la standardisation, le partage de la valeur, l’authenticité de l’expression artistique font partie du répertoire commun de la réflexion sur l’IA en 2025.
L’ouvrage est donc partiel, mais tout est partiel de toute façon. Je trouve très bien qu’il assume son cadre, son intérêt réside dans la mise en jeu de la controverse et de la diversité des pratiques, des opinions et des projets de société. C’est une synthèse de l’état des questionnements en 2025, vue depuis le prisme des villes créatives de l’UNESCO et de leurs partenaires. Il ne prétend pas être exhaustif, ni définitif, ni neutre. Il est situé, daté, inscrit dans un contexte institutionnel précis. Il relate un sujet, mais surtout l’état de points de vue contemporains sur un sujet.
Ce qui compte pour moi ici, ce n’est peut-être pas tant ce que l’on apprend que le fait même de le faire. L’essentiel est de mettre en place des instances pour penser collectivement, pour confronter des points de vue, pour documenter des pratiques. En cela, cet ouvrage produit une forme de gouvernance de l’IA. Pas une gouvernance réglementaire, pas une gouvernance technique, mais une gouvernance par la réflexion partagée.
Quand on lit cet ouvrage, on voit la diversité des positions, et grâce à cette diversité structurée, on se positionne mieux soi-même. Il y a des contributeurs·rices avec lesquels·elles on est d’accord, d’autres avec lesquels·elles on est en désaccord. On se place, on éclaire ses propres choix en écho à cette pluralité de voix. C’est là que réside l’utilité de ce type de publication. Elle ne nous dit pas quoi penser, elle nous aide à penser.
Cette initiative montre qu’il est possible de produire une réflexion collective de qualité sur l’IA, financée par les deniers publics, sans tomber dans les travers du marketing technologique ni dans la posture défensive de rejet. Elle démontre aussi que les échelons locaux et la coopération décentralisée peuvent jouer un rôle structurant dans la régulation culturelle de l’innovation.
Je formule le vœu que la méthodologie développée ici inspire d’autres initiatives similaires. La transformation culturelle en cours a besoin de ces espaces de réflexion collective, ancrés dans les territoires et ouverts sur le monde, où l’on peut être en désaccord sans que cela soit un problème, et en sachant que c’est ainsi que nous nous enrichissons vraiment les uns et les autres.
Souhaitez-vous que j’adapte davantage certains passages ou que je revienne sur une règle d’accord spécifique ?
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :