Intelligence Artificielle et découverte créative

30 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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En 2025, les IA transforment radicalement la création musicale, ouvrant des perspectives créatives inédites qui questionnent notre rapport à l’art et à l’authenticité.

L’émergence d’un écosystème musical automatisé

En ce milieu d’année 2025, les intelligences artificielles créatrices de contenus musicaux font l’objet de nombreuses critiques. Pilotées par des êtres humains qui espèrent tirer profit de cette automatisation, elles sont désormais chargées de créer des morceaux musicaux publiés massivement sur les plateformes musicales. Alexis Lanternier, CEO de Deezer, indique en avril 2025 dans les communications officielles de la plateforme qu’environ 20 000 nouveaux morceaux générés par intelligence artificielle sont mis en ligne quotidiennement sur sa plateforme, soit 18% de tous les contenus quotidiens téléchargés — un chiffre qui a presque doublé depuis janvier 2025 où il n’était encore que de 10%. Ces productions s’accompagnent de bots programmés pour gonfler artificiellement les nombres d’écoutes, Deezer estimant que jusqu’à 70% des écoutes de morceaux entièrement générés par IA sont frauduleuses. Ces fausses audiences génèrent des revenus pour les producteur·ice·s, bien humain·e·s elleux-mêmes, de ces artistes-machines-esclaves d’un nouveau genre.

Si cette démarche s’avérait être une source de revenus substantielle, on pourrait aisément imaginer un écosystème entièrement automatisé : des producteur·ice·s-machines pilotant des artistes-machines, écouté·e·s par des auditeur·ice·s-machines qui partageraient réellement leurs avis et leurs goûts. Ces machines productrices, créatrices et spectatrices créeraient ainsi des audiences authentiques, évoluant à leur rythme propre, interagissant entre elles et générant des revenus basés sur le nombre d’écoutes. Ces profits nourriraient des sociétés commerciales elles-mêmes détenues par des machines, dont les bénéfices serviraient à leur reproduction et à l’expansion de leurs capacités.

Nous n’en sommes pas encore à ce stade d’un monde de machines douées d’autant d’autonomie, mais cette évolution pourrait parfaitement s’inscrire dans la logique de notre système capitaliste. En effet, les humain·e·s qui l’opèrent fonctionnent déjà comme des machines déshumanisées, leur unique objectif étant un profit financier abstrait, déconnecté de toute réalité concrète et ne correspondant plus à aucun besoin réel. Cette situation est particulièrement frappante chez les ultra-riches, qui accumulent des gains toujours plus importants sans que cela leur serve à quoi que ce soit. Ce qui demeure tragique, c’est que ces profits se réalisent au détriment d’autres citoyen·ne·s et au prix de la paupérisation d’un grand nombre d’êtres humains.

Une créativité algorithmique authentique

Concentrons-nous maintenant sur ces machines créatrices. On pourrait croire de prime abord que la musique qu’elles produisent est extrêmement standardisée et dénuée d’intérêt, n’étant qu’une pâle imitation de la créativité humaine. Force est pourtant de constater le contraire : ces algorithmes d’une sophistication extrême, capables de gérer simultanément des milliards de paramètres, possèdent la capacité d’inventer des formes certes référencées, mais quelle musique ne l’est pas ? Les humain·e·s elleux-mêmes pratiquent la reprise, qui constitue d’ailleurs le cœur de la musique classique : celle-ci n’est à 90% qu’une reprise infinie des mêmes morceaux, enrichie de subtiles nuances d’interprétation, d’orchestration, de choix instrumentaux, d’arrangements et de direction.

Certes, la sensibilité humaine apporte une incarnation particulière, mais les machines sont précisément conçues pour mimer cette incarnation. D’ailleurs, de nombreux·ses musicien·ne·s de renom créent désormais de la musique orchestrale avec des instruments numériques ayant enregistré une multitude infinie de nuances, rendant leur jeu sensible car fondé sur la quintessence même de la sensibilité humaine. Bien que le résultat ne soit pas exactement identique, la ressemblance est saisissante.

L’héritage de Ray Kurzweil : de la synthèse musicale à l’intelligence artificielle

Il est révélateur que Ray Kurzweil, l’un·e des grand·e·s promoteur·ice·s du transhumanisme employé chez Google depuis 2012 comme directeur·rice de l’ingénierie et auteur·e de « How to Create a Mind » (2005), ait été dans les années 80 l’un·e des grand·e·s constructeur·rice·s de synthétiseurs musicaux, basés sur une exceptionnelle innovation, qui a fait tant d’émules. Né·e en 1948, il avait déjà créé à 17 ans un programme informatique capable de composer dans le style des grand·e·s compositeur·rice·s classiques, ce qui lui valut d’être reçu·e à la Maison Blanche à l’époque.

Son innovation majeure, qui assura le succès de ses instruments sur toutes les grandes scènes et chez les plus grand·e·s groupes de rock, consista à associer les sons synthétiques produits par des oscillateurs avec des systèmes de filtres, sons qui ne ressemblent que de loin aux instruments réels puisqu’ils sont générés par de l’électronique vibratoire, avec des samples, c’est-à-dire des enregistrements de sons réels. Or, si l’enregistrement d’un son réel demeure figé et invariable, le synthétiseur peut être piloté en temps réel. L’innovation de Kurzweil fut précisément d’associer ces deux dimensions : l’authenticité de l’enregistrement sonore réel et la nuance du son synthétique.

Comme il l’expliquait lui-même, l’objectif était de « marier les méthodes de contrôle informatique extraordinairement flexibles avec les beaux sons des instruments acoustiques ». Il ouvrit ainsi la voie à des instruments électroniques d’un niveau d’incarnation devenu standard aujourd’hui, si convaincant qu’il nous trompe presque complètement. Les plus grand·e·s musicien·ne·s et compositeur·rice·s utilisent désormais ce type d’instruments, sans que personne ne crie au scandale.

Vers une esthétique de l’inhumain

Les productions musicales massives créées par intelligence artificielle en ce moment m’intriguent donc profondément. J’ai envie de découvrir la créativité de ces machines, précisément parce qu’elle est inhumaine. Nul doute qu’aucun·e humain·e n’aurait créé de cette manière, tout comme AlphaGo inventa en 2016 des ouvertures au jeu de Go inédites qu’aucun·e humain·e n’avait imaginées auparavant. Cette créativité singulière et résolument inhumaine, ne nous leurrons pas sur sa nature, s’avère enrichissante, au même titre que le sont les instruments électroniques. Qui oserait aujourd’hui prétendre que Daft Punk est un groupe médiocre sous prétexte qu’il utilisait des machines ? Qui considère encore la musique électronique comme un sous-genre inférieur aux autres ? Personne, car ce serait manifestement faux.

Je crois donc qu’il faut accorder une place particulière à ces nouveaux univers créatifs et s’ouvrir à leur découverte, car ils élargiront assurément nos perceptions. Les machines progressant en capacité, cette expansion ne fera que s’amplifier. Un nouveau monde de représentation créative s’ouvre à nous, aussi passionnant à découvrir que le furent en leur temps la musique électronique ou la musique concrète : des façons de créer avec d’autres fondements que les nôtres, mais néanmoins en résonance avec ce que nous sommes.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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