Intelligence artificielle et emploi

22 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Quand les machines dialoguent entre elles, repenser notre rapport au travail devient une urgence humaine. Ainsi, face à l’automatisation croissante du recrutement, je propose de questionner nos pratiques. Plutôt que d’optimiser les CV pour séduire les algorithmes, cultivons les relations humaines qui donnent sens au travail.

Le cercle vicieux de l’automatisation du recrutement

On déplore, à juste raison, que les processus de recrutement soient désormais dominés par les intelligences artificielles. D’un côté, les personnes candidates utilisent ChatGPT pour rédiger des CV et lettres de motivation calibrés selon des critères algorithmiques toujours plus nombreux. De l’autre, les entreprises, submergées par cet afflux de candidatures pertinentes, confient leur analyse à des intelligences artificielles pour éviter d’y consacrer un temps infini. Certaines personnes candidates envoient jusqu’à 200 candidatures optimisées par IA sans obtenir le moindre entretien.

Ce double tamis algorithmique repose sur des critères qui n’ont rien d’objectif. Ils reflètent plutôt des imaginaires fluctuants de l’efficacité et de l’employabilité. Ces critères évoluent constamment, créant une course sans fin où les candidatures tentent de deviner les mots-clés qui déjoueront les filtres automatiques, tandis que ces mêmes filtres deviennent plus sophistiqués pour détecter les contenus générés par IA. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958), mettait déjà en garde contre la transformation du travail en simple processus technique vidé de son sens humain.

Pourtant, le phénomène d’exclusion massive après l’envoi de centaines de candidatures n’est pas né avec les intelligences artificielles. Ce qui change fondamentalement, c’est la déshumanisation complète du processus. Face à ce système qui semble tourner à vide, que faire ? Revenir à l’écriture manuelle des CV et lettres de motivation serait peine perdue, car ces écrits seraient analysés à toute vitesse par des machines automatiques, nous faisant perdre un temps précieux sans garantie de résultat.

Interroger les fondements : pourquoi cherchons-nous un emploi ?

Je crois qu’il faut revenir au pourquoi fondamental de nos démarches. Pourquoi multiplions-nous les CV ? Pourquoi cherchons-nous à créer le document parfait en utilisant l’intelligence artificielle ? La réponse immédiate semble évidente : pour trouver un emploi. Mais cette réponse en appelle une autre : pourquoi voulons-nous un emploi ? Le plus souvent, c’est pour percevoir régulièrement de l’argent permettant notre indépendance matérielle, nous loger, nous nourrir, mener une vie que nous jugeons normale, nous cultiver, tisser des liens.

Mais continuons l’exploration philosophique : pourquoi désirons-nous cette vie « normale » et ces liens ? Pour participer à ce que j’appellerais l’agrandissement magnifique des consciences, ces rencontres entre les êtres, les cultures, la nature, l’histoire, et aussi la rencontre avec nous-mêmes. Comme l’écrivait Martin Buber dans Je et Tu (1923), « toute vie véritable est rencontre ». Il y a donc, dans le pourquoi ultime de notre quête d’emploi, aussi éloigné que cela puisse paraître du CV et de la lettre de motivation, le sens profond d’une vie faite de liens : liens à soi, liens aux autres, liens au monde.

Cette chaîne de questionnements ouvre un petit paradoxe : lorsque nous rédigeons CV et lettres de motivation, sommes-nous dans cette logique de liens et d’enrichissement mutuel ? Non, nous sommes dans le tri sélectif, la volonté de conviction voire de manipulation, la crainte de l’échec, l’attente anxieuse d’être une personne choisie, etc. La plupart des lettres de motivation témoignent d’une focalisation égocentrique : les personnes qui postulent évoquent leur parcours personnel, les bénéfices qu’elles retireraient du poste. Mais posent-elles des questions à leurs interlocutrices et interlocuteurs ? Cherchent-elles à établir une relation authentique avec celles et ceux qu’elles ne connaissent pas encore ? Très très rarement. L’unique objectif est l’embauche, ce qui réduit l’échange humain à une transaction, finalement, et c’est bien malheureux.

La technicisation du lien, une impasse existentielle

Nous avons technicisé la relation professionnelle au point de la vider de sa substance. Nous l’avons réduite à une dimension purement consciente et rationnelle, limitée par des textes formatés échangés entre des personnes inconnues. Mais qu’est-ce que le lien véritable ? C’est ce qui nous ancre dans l’humanité, ce qui naît de la rencontre authentique avec d’autres êtres humains. De ces rencontres peuvent émerger des projets magnifiques, des collaborations fécondes, des amitiés durables, des échanges créatifs, et oui, parfois aussi des emplois, mais dans une logique d’enrichissement mutuel plutôt que de subordination.

Les formes de l’échange humain incluent naturellement la dimension économique. L’échange de biens et services, médiatisé par l’argent, permet une certaine indépendance par rapport aux sociétés basées sur le troc. Mais comme l’explique Karl Polanyi dans La Grande Transformation (1944), l’économie était autrefois « encastrée » dans les relations sociales, et non l’inverse. En Occident, cette hiérarchie s’est inversée : les relations sociales sont devenues étrangères à l’économie, qui considère les êtres humains comme des « ressources », au même titre que d’autres matières premières (ce qui est la conception du camp de concentration, comme le raconte très bien Johann Chapoutot dans Libres d’obéir, le management, du nazisme à aujourd’hui (2020).

Cette inversion se manifeste particulièrement dans le concept même de personne employée. À l’heure de l’intelligence artificielle, je considère ce concept comme obsolète. Le terme « employé·e » et la notion de lien de subordination réduisent l’humain à une fonction machinique au service d’autrui. Or, ce qui distingue fondamentalement l’humain de la machine, ce sont précisément les enrichissements mutuels que nous pouvons nous apporter, et non pas nos capacités d’obéissance et de subordination. Les machines excelleront toujours dans l’exécution de tâches prédéfinies ; notre force réside dans la création de sens et de liens.

Tisser des liens, une alternative concrète à la course aux CV

Au lieu d’envoyer des multitudes de CV et de lettres de motivation, ne vaudrait-il pas mieux consacrer notre énergie à tisser de véritables liens, et ce au présent, ce qui est parfaitement accessible ? Je propose de développer ce que les psychologues appellent nos compétences psychosociales : aller à la rencontre, échanger des courriels personnalisés, participer à des réunions en visioconférence, assister à des conférences, rencontrer physiquement d’autres personnes lors d’événements. Se déplacer, prendre le train, même les trains économiques, investir notre temps dans la construction de relations authentiques. Cela demande beaucoup de travail, de prise de notes, de soin pris aux relations, de propositions spontanées, etc. Mais ce travail du lien est extrêment enrichissant, nous nourrit, nous fait grandir, contrairement à ces envois de lettres anonymes qui nous vident de notre énergie.

Il s’agit de parler à notre entourage non pas dans l’attente désespérée (« je cherche un emploi »), mais dans l’invention créative de ce que nous avons envie de construire dans la vie. Car le travail, dans son étymologie, ne renvoie pas uniquement au tripalium, l’instrument de torture. Il partage aussi sa racine avec travel, le voyage, la transformation. Le travail authentique, c’est la rencontre transformatrice et les liens qui en découlent. André Gorz, dans Métamorphoses du travail (1988), défendait déjà l’idée que le travail devait retrouver sa dimension créatrice et relationnelle.

Chemin faisant, ces rencontres nous inspirent. Nous pouvons parfois découvrir l’envie de créer une entreprise avec des personnes que nous avons rencontrées. Nous partageons une passion pour la cuisine avec quelqu’un ? Cette découverte mutuelle de compétences complémentaires peut donner naissance à un projet professionnel commun, même qui n’a rien à voir avec la cuisine. Il n’existe aucun domaine de la vie qui soit déconnecté de la question des échanges humains. Le travail rémunéré n’est pas à côté de la vie : il est dans la vie, il est notre vie, d’ailleurs nous y passons le plus clair de notre temps.

Redéfinir notre investissement, la qualité contre la quantité

On pourrait m’objecter que cette approche demande beaucoup plus de temps que l’envoi massif de candidatures. Je réponds que non seulement elle n’en prend pas davantage, mais qu’elle s’avère infiniment plus motivante et enrichissante. S’intéresser vraiment aux autres, découvrir en soi ce qu’on peut leur apporter sur plusieurs plans, voilà ce qui construit une véritable transformation personnelle, donc sociale.

Lorsque nous occupons un emploi, nous y consacrons la majeure partie de notre temps éveillé. Nous y vivons des expériences multiples, des émotions variées, des relations complexes. Nous pouvons devenir les actrices et acteurs de la transformation qualitative de notre existence en envisageant dès l’origine le travail sous l’angle des liens humains. Notre investissement véritable réside là. Cette approche peut sembler indirecte, mais elle s’avère paradoxalement plus efficace. Il s’agit aussi de ne pas avoir d’attentes spécifiques ; engageons-nous, prenons soin de notre terrain, et il adviendra ce qui doit advenir, comme par soi-même. Mais pour que quelque chose puisse émerger, il faut d’abord cultiver les liens et labourer notre terrain.

Cultiver les liens commence par la connaissance de soi, condition nécessaire pour être pleinement soi-même dans la relation aux autres. Cette authenticité nous prémunit contre ce qu’on appelle le burn-out, cette suractivité du non-soi qui nous écarte tellement de nous-mêmes qu’elle en devient insupportable. Comme le notait Byung-Chul Han dans La Société de la fatigue (2014), l’épuisement professionnel naît souvent de l’écart entre ce que nous sommes et ce que nous prétendons être pour satisfaire des critères externes.

L’intelligence artificielle comme révélateur philosophique

L’intelligence artificielle, avec son incroyable efficacité, peut paradoxalement produire une grande inefficacité, comme le montre le système de recrutement actuel. Cela doit être pour nous l’occasion de nous repositionner de façon existentielle. L’IA nous force à revenir à ce qui fonde le sens de notre humanité partagée. Face aux machines qui excellent dans l’optimisation et l’exécution, nous devons réaffirmer ce qui nous rend irremplaçables : notre capacité à créer du sens dans notre propre vie, à tisser des liens authentiques, à innover par la rencontre, la prise de risque face à l’inconnu, à l’improbable et l’ouverture à l’imprévisible.

Finalement, l’apparente menace de l’intelligence artificielle sur l’emploi pourrait devenir une opportunité de renaissance. Non pas en cherchant à rivaliser avec les machines sur leur terrain, mais en réinvestissant pleinement ce qui fait notre humanité : la capacité de rencontre authentique, de création de sens, de transformation mutuelle. Le travail de demain ne sera pas celui qui résiste à l’automatisation, mais celui qui naît de la rencontre créative entre des consciences humaines libres et engagées à tout moment dans le sens de leurs liens.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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