L’annonce en septembre 2025 par le Ministère de l’éducation nationale d’une intelligence artificielle destinée au corps enseignant constitue un bon premier pas, qui est nécessaire. Pour ma part, je suggère d’aller plus loin, par la création d’un modèle de langage pour les élèves et pour l’extérieur. Il y a à mon sens un enjeu de transmission des valeurs républicaines et de préservation de l’autonomie intellectuelle des citoyen·nes, voici pourquoi et comment.
Un premier pas encourageant mais incomplet
L’annonce ministérielle d’une intelligence artificielle « souveraine » destinée aux enseignant·es mérite d’être saluée. Cet outil, prévu pour accompagner les professeur·es dans la préparation de leurs cours et l’analyse des apprentissages, témoigne d’un début prise de conscience institutionnelle face aux défis d’aujourd’hui, tout comme l’est le cadre d’usage « L’IA en éducation » publié par le Ministère de l’éducation nationale en juin 2025. L’investissement de 20 millions d’euros dans l’IA et la volonté affichée de créer un outil « souverain, ouvert et évolutif » constituent indéniablement un pas important.
Pourtant, cette initiative, aussi louable soit-elle, révèle par ses limites mêmes l’ampleur du défi qui nous attend. En se concentrant exclusivement sur les enseignant·es, elle néglige une réalité essentielle à mon sens : les élèves ! Ces derniers et dernières utilisent déjà massivement les intelligences artificielles génératives dans leur parcours scolaire. ChatGPT, Claude, Gemini et autres sont devenus les compagnon·nes d’apprentissage invisibles d’une génération entière, façonnant leurs représentations du monde, et ce sans aucun contrôle institutionnel ni démocratique, car ces modèles de langages appartiennent à des sociétés privées, américaines pour la plupart.
Cette asymétrie pose un problème fondamental. D’un côté, nous formons les enseignant·es à utiliser des outils conformes aux exigences républicaines ; de l’autre, nous laissons les élèves à eux-mêmes et elles-mêmes face aux logiques opaques d’entreprises multinationales dont les objectifs économiques et idéologiques n’ont aucune raison de coïncider avec le projet éducatif français. C’est comme si nous équipions les professeur·es de manuels scolaires certifiés tout en laissant les élèves puiser leurs connaissances dans une bibliothèque anarchique et non contrôlée.
La nouvelle donne éducative : au-delà de l’assistance pédagogique
Dans mon article L’éducation à l’ère de l’intelligence artificielle, j’ai proposé des pistes pédagogiques pour intégrer les nouvelles réalités technologiques dans les démarches éducatives. Ici, je souhaite apporter ma contribution au sujet de la dimension institutionnelle, la responsabilité de l’État, non seulement d’outiller son personnel enseignant, mais surtout de garantir aux élèves un accès à des outils d’intelligence artificielle conformes aux valeurs républicaines.
L’institution scolaire française structure traditionnellement son action autour de programmes nationaux qui trouvent leur incarnation dans les manuels scolaires. Ces derniers, bien qu’édités par des acteur·rices privé·es, demeurent strictement encadrés par les exigences du projet éducatif national. Comme le rappelait déjà Condorcet dans ses Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791), l’école républicaine a pour mission de « former des citoyen·nes éclairé·es », capables d’exercer leur jugement critique de manière autonome. Cette mission devient impossible si nous n’apportons pas notre contribution aux outils cognitifs qu’utilisent nos élèves au quotidien. La ministre affirme que l’IA est « un cerveau auxiliaire » qui ne doit pas « dispenser de faire marcher son cerveau ». Mais comment garantir cette vigilance critique si nous n’offrons pas aux élèves des outils, qu’ils et elles peuvent utiliser en autonomie, conformes à nos exigences pédagogiques ? Car si nous ne le faisons pas, ils et elles utilisent les outils du marché, qui ne sont en rien adaptés à nos objectifs pédagogiques. Il ne s’agit pas de normaliser, mais d’être présent·es avec nos valeurs dans l’espace cognitif actuel.
L’illusion de la formation : pourquoi éduquer aux biais ne suffit pas
La volonté ministérielle affirmée dans le cadre d’usage « L’IA en éducation » d’« éduquer les élèves aux biais et aux limites de l’IA » constitue une approche nécessaire mais dramatiquement insuffisante. C’est comme prétendre enseigner l’esprit critique face aux médias tout en laissant les élèves s’informer exclusivement sur des réseaux sociaux non régulés. La formation critique ne peut être efficace que si elle s’accompagne d’alternatives concrètes et accessibles.
Les grands modèles de langage actuels, qu’ils soient « libres » ou propriétaires, sont le produit d’entreprises dont les logiques économiques façonnent inévitablement les contenus produits. Comme l’analysait Cathy O’Neil dans Algorithmes : la bombe à retardement (2016), ces algorithmes ne sont jamais neutres : ils encodent les valeurs et les biais de leurs concepteur·rices. Leur gratuité apparente masque des modèles économiques basés sur l’exploitation des données et l’orientation subtile des représentations cognitives.
Aussi, ces outils peuvent créer une dépendance cognitive qui transforme progressivement la manière dont les jeunes construisent leur rapport au savoir. La jeunesse ne cherche plus à comprendre mais à obtenir des réponses immédiates, ne développe plus sa capacité de synthèse mais externalise cette fonction vers la machine. Cette évolution, si elle n’est pas accompagnée institutionnellement, risque de créer une génération intellectuellement dépendante et vulnérable aux manipulations algorithmiques. Même si d’autres modes de raisonnement qui nous échappent se créent aussi, comme je le développe dans l’article Petite Poucette 2.0.
Vers un service public intégral de l’intelligence artificielle éducative
Ma proposition va donc au-delà de l’initiative ministérielle actuelle : l’Éducation nationale doit à mon sens construire non pas un mais deux grands modèles de langage complémentaires. Le premier, déjà annoncé, pour les enseignant·es ; le second, tout aussi crucial, pour les élèves. Et d’ailleurs, les deux pourraient tout à fait être confondus. Ce dernier constituerait l’équivalent contemporain du manuel scolaire : un outil qui garantisse aux élèves l’accès à des connaissances validées, structurées selon les exigences de nos programmes, et porteuses de l’éthique républicaine.
Cette intelligence artificielle éducative pour les élèves ne viserait pas à interdire l’usage des autres outils, ce serait illusoire et contre-productif. Il s’agirait plutôt d’offrir une alternative publique, gratuite et pédagogiquement pensée. Un outil qui ne se contenterait pas de fournir des réponses toutes faites mais qui guiderait l’élève dans la construction de son raisonnement, l’inviterait à questionner ses sources, développerait son esprit critique tout en lui transmettant les savoirs fondamentaux.
L’architecture technique existe déjà dans d’autres domaines. L’exemple de l’Institut National de l’Audiovisuel, avec sa mise en ligne si réussie des archives télévisuelles françaises à partir de 2007, démontre la capacité de l’État à créer des infrastructures numériques d’envergure au service du bien commun. De même, les bibliothèques numériques publiques comme Gallica ont prouvé qu’il était possible de concilier ambition technologique et mission de service public.
Les enjeux démocratiques d’une souveraineté cognitive
La création d’un tel écosystème d’intelligences artificielles éducatives soulève des enjeux qui dépassent largement le cadre scolaire. Il s’agit de préserver ce que j’appellerais notre « souveraineté cognitive » face aux géants technologiques mondiaux. Comme le soulignait Hannah Arendt dans La Crise de la culture (1961), l’éducation a pour mission de « préserver le monde contre la mortalité de ses créateur·rices et habitant·es » en transmettant un héritage culturel aux nouvelles générations.
Dans notre contexte, cela signifie ne pas abandonner cette transmission aux logiques marchandes et aux biais culturels des grandes plateformes numériques. Un modèle de langage public permettrait de garantir que les références culturelles, les exemples historiques, les valeurs morales transmises aux élèves correspondent bien à notre projet de société. Il ne s’agit pas d’imposer une pensée unique, les élèves restent de toutes façons libres d’utiliser d’autres outils, mais d’offrir une référence commune, un socle partagé dans l’océan informationnel contemporain. Il s’agit d’un projet d’éditorialisation cognitive.
Cette démarche s’inscrit dans une vision plus large de ce que devrait être l’infrastructure numérique publique du XXIe siècle. De même que l’État garantit l’accès à l’eau potable ou à l’électricité, il devrait garantir l’accès à des outils cognitifs fiables et éthiques. C’est une question de justice sociale autant que de souveraineté nationale : l’ensemble des élèves, quelle que soit leur origine sociale, devrait avoir accès aux mêmes outils d’excellence pour construire leur parcours intellectuel.
Une ambition réaliste pour une urgence démocratique
Certain·es objecteront que cette proposition est trop ambitieuse, trop coûteuse, trop complexe à mettre en œuvre. Pourtant, les 20 millions d’euros annoncés pour l’IA destinée aux enseignant·es prouvent que les moyens peuvent être mobilisés quand la volonté politique existe. Le développement d’un modèle pour les élèves, s’appuyant sur l’infrastructure déjà créée, représenterait un investissement marginal au regard des enjeux.
D’ailleurs, plusieurs pays ont déjà engagé des réflexions similaires. La Finlande, avec son programme national d’éducation à l’IA, la Corée du Sud avec ses investissements massifs dans les technologies éducatives, montrent que cette ambition est non seulement réaliste mais nécessaire pour maintenir la compétitivité éducative dans le monde contemporain. La France, forte de sa tradition d’excellence mathématique et informatique, dispose en réalité de tous les atouts pour devenir pionnière dans ce domaine.
L’argument de la complexité technique ne tient pas davantage. Les compétences existent en France, dans nos laboratoires de recherche, nos grandes écoles, nos entreprises technologiques. Ce qui manque, c’est la vision politique et la volonté de mobiliser ces ressources au service d’un projet éducatif ambitieux. Comme l’écrivait Victor Hugo, « rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue » (1877). L’heure est venue de doter notre système éducatif des outils du XXIe siècle.
Au-delà de l’outil, un projet de civilisation
L’initiative ministérielle actuelle constitue un premier pas qu’il faut donc saluer. Mais restons lucides : équiper les enseignant·es sans offrir aux élèves des outils adaptés revient à creuser un fossé générationnel et cognitif qui peut contribuer à fragiliser la cohésion sociale. Le monde a profondément changé. Les élèves d’aujourd’hui grandissent dans un environnement où l’intelligence artificielle est omniprésente. Notre responsabilité n’est pas de nier cette réalité ou de la subir, mais de la transformer en opportunité éducative.
L’intelligence artificielle éducative que j’appelle de mes vœux ne serait pas un outil de contrôle ou d’uniformisation, mais un instrument d’émancipation intellectuelle. Elle offrirait à chaque élève la possibilité d’explorer le savoir à son rythme, selon ses besoins spécifiques, tout en garantissant la qualité et la pertinence des contenus proposés. Elle incarnerait ce que John Dewey appelait dans Démocratie et Éducation (1916) une « éducation progressive », capable de s’adapter aux besoins individuels tout en poursuivant des finalités collectives. Par ailleurs, l’usage de cet outil pourrait s’étendre au-delà des élèves, dans la vie civile générale. L’éducation nationale aurait alors à nouveau un rayonnement dans l’ensemble de la société.
Au-delà des aspects techniques et financiers, c’est notre conception même de l’éducation qui est en jeu. Voulons-nous une génération formée par des algorithmes opaques conçus dans la Silicon Valley ou à Shenzhen ? Ou préférons-nous prendre en main notre destin éducatif en créant les outils qui permettront de transmettre nos valeurs, notre culture, notre vision du monde aux générations futures ? La réponse à cette question déterminera en grande partie ce que sera la France de demain.
L’absence actuelle d’un tel projet global constitue à mon sens une vraie faille dans notre dispositif éducatif. Il est temps de passer de l’IA pour les professeur·es à l’IA pour toutes les actrices et tous les acteurs de l’éducation. C’est notre meilleure chance de préserver l’idéal républicain d’une éducation émancipatrice dans un monde dominé par les algorithmes privés. L’histoire jugera sévèrement notre génération si nous laissons nos enfants intellectuellement désarmé·es face aux défis cognitifs du XXIe siècle. Il est encore temps d’agir, mais cette fenêtre d’opportunité ne restera pas ouverte indéfiniment.