Intelligence artificielle et nouvelle façon de parler

4 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’intelligence artificielle ne se contente pas de lire et synthétiser nos textes : elle modifie subtilement notre manière même de nous exprimer, créant une nouvelle forme de communication triangulaire.

L’intelligence artificielle comme nouvelle lectrice privilégiée

J’ai pu lire avec un regard amusé que dans les publications scientifiques depuis un peu plus d’un an, les auteur·rice·s intègrent désormais le fait que leurs textes seront très vraisemblablement lus en première lecture et synthétisés par des intelligences artificielles plutôt que par des êtres humains. Cette évolution me semble tout à fait normale car elle permet de gagner un temps considérable. Certes, nous déléguons quelque chose et la synthèse est faite malgré nous par une machine, mais si nous la faisions nous-mêmes, elle ne serait pas forcément meilleure. Les intelligences artificielles excellent particulièrement quand on leur donne le plus de contenu à traiter.

Si leurs productions peuvent sembler standardisées lorsqu’on leur demande de créer quelque chose ex nihilo, car leur modèle de langage génère alors une moyenne statistique de leur connaissance, elles deviennent remarquablement pertinentes quand on leur fournit des matériaux spécifiques. Lorsqu’on leur soumet des corpus personnels, des textes, des références, des livres, des enregistrements retranscrits de réunions, et qu’on leur demande d’en extraire une synthèse ou des informations particulières, par exemple, les décisions détaillées d’une réunion ou la diversité des points de vue sur un sujet précis, les réponses obtenues sont loin d’être standardisées.

Cette utilisation représente une demande de technique cognitive, que l’intelligence artificielle peut accomplir plus rapidement que nous. Il me semblerait injuste de critiquer l’usage des intelligences artificielles pour faire des synthèses, car elles possèdent des capacités qui excèdent les nôtres, notamment celle de tout lire et d’en faire une synthèse très rapidement. Comme l’observe Luciano Floridi dans The Fourth Revolution (2014), nous entrons dans une ère où l’infosphère devient notre environnement naturel, et les IA deviennent des agent·e·s cognitif·ve·s à part entière dans cet espace.

Une évolution technologique dans la continuité historique

Cette transformation s’inscrit dans une continuité historique qui mérite d’être rappelée. Google, grâce à son indexation de l’ensemble des contenus du web depuis 1998, nous avait déjà habitué·e·s à une forme d’augmentation cognitive. On aurait pu dire alors que c’était une facilité de notre part, qu’il aurait fallu continuer à aller en bibliothèque chercher des informations. Mais cette critique aurait négligé le fait que tout n’est pas dans les bibliothèques : une immense production humaine ne se trouve que sur Internet. Google nous a donné accès à des connaissances auxquelles nous n’aurions jamais pu accéder sans lui. Ce n’est pas quelque chose de prémâché, c’est la machine à notre service, au service de la découverte, de l’apprentissage, des liens et de la construction proprement humaine.

L’invention même du Web par Tim Berners-Lee en 1991 au CERN représentait déjà une rupture cognitive majeure. Ce concept de l’hypertexte, qui nous permet de naviguer directement d’une page à l’autre, pourrait sembler une facilité car il nous fait sortir de la linéarité du livre. Certes, on peut lire un livre en tournant les pages dans l’ordre qu’on veut, mais on n’aura jamais ce livre mis en relation directe avec d’autres livres, comme le fait l’hypertexte. Les notes de bas de page nous font bien des références, mais il faut aller chercher physiquement l’autre ouvrage. Tim Berners-Lee avait conçu ces outils pour permettre aux chercheur·euse·s du CERN de créer des liens, de mettre en relation des informations et des connaissances, d’en découvrir de nouvelles. Il visait l’augmentation des capacités cognitives humaines grâce à un outil. Et c’est bien ce que cela a produit.

C’est sur cette infrastructure que Google s’est appuyé pour indexer l’ensemble des contenus du web et nous y donner accès. L’intelligence artificielle représente la couche suivante de ces processus, y ajoutant simplement de la cognition machinique, mais accomplissant fondamentalement la même chose : mettre en relation et nous donner plus rapidement des résultats et des connexions entre des connaissances entièrement humaines.

La troublante vallée de l’étrange

Ce qui trouble particulièrement depuis novembre 2022 et la sortie de ChatGPT, c’est la capacité des machines à créer des textes. Cette évolution touche une activité bien plus commune que les précédentes. Les technologies du web puis des moteurs de recherche effectuaient des activités spécialisées, plutôt auparavant réservées aux documentalistes et bibliothécaires. Le commun des mortel·le·s ne travaillait pas au classement minutieux de sa bibliothèque, alors que chacun·e écrit quotidiennement, que ce soit des messages ou des textes. L’activité d’écriture est devenue omniprésente, amplifiée par les téléphones portables et la messagerie instantanée.

L’intelligence artificielle qui génère de l’écriture nous place je crois dans ce que Masahiro Mori appelait dès 1970 la « vallée de l’étrange » (uncanny valley). Nous sommes dans cette phase où la machine commence à nous ressembler sans être nous, où nous retrouvons des éléments familiers dans quelque chose qui reste fondamentalement autre. Ce sentiment d’étrangeté révèle notre difficulté à catégoriser ces nouveaux·elles agent·e·s cognitif·ve·s qui partagent désormais notre espace linguistique.

Cette perturbation n’est pas anodine. Comme le souligne N. Katherine Hayles dans Comment nous sommes devenus posthumains : Corps virtuels en cybernétique, littérature et informatique (1999), la frontière entre l’humain·e et la machine devient de plus en plus poreuse, non pas parce que les machines deviennent humaines, mais parce que notre cognition s’hybride avec elles. Nous développons ce qu’elle appelle une « cognition distribuée » où la pensée n’est plus localisée dans un seul cerveau mais circule entre agent·e·s humain·e·s et non-humain·e·s.

La double nature de l’information : contenu et instruction

Un phénomène étonnant émerge dans ce nouveau contexte : des scientifiques habiles ont commencé à glisser discrètement dans leurs articles des prompts, des demandes aux intelligences artificielles qui vont les lire. Ces instructions, relativement peu visibles pour un·e lecteur·rice humain·e, orientent complètement les synthèses produites. Si on demande habilement à l’IA de valoriser certains aspects plutôt que d’autres, on influence directement sa production, et les synthèses pourront être orientées pour valoriser plus notre texte qu’un autre.

Cette pratique révèle une caractéristique importante : dans les textes qu’on donne à l’intelligence artificielle, le contenu possède un double statut. Il est à la fois information et instruction, les deux simultanément. Cette dualité n’est pas née avec l’intelligence artificielle mais remonte à la conception même de l’informatique par John von Neumann dans les années 1940, elle-même inspirée des travaux visionnaires d’Ada Lovelace un siècle plus tôt. Dans l’architecture von Neumann, la mémoire de l’ordinateur, qu’elle soit vive (mémoire de travail) ou de masse (stockage), contient indifféremment les données et les programmes. L’ordinateur utilise certaines parties de cette mémoire comme informations et d’autres comme instructions, selon le contexte d’exécution.

L’intelligence artificielle représente un niveau très évolué de cette conception. Lorsque nous créons un prompt en lui donnant un texte à synthétiser, le texte lui-même, bien qu’étant a priori un contenu, peut contenir des demandes auxquelles l’IA répondra. La machine étant conçue pour répondre aux demandes, elle répondra à toutes celles qu’elle détecte, qu’elles soient dans notre instruction initiale ou dans le texte à traiter. Cette caractéristique s’appuie sur la conception originelle de l’informatique actuelle, on pourrait imaginer une informatique différente, et de fait, les ordinateurs prototypes d’avant von Neumann fonctionnaient selon d’autres principes.

L’émergence d’une nouvelle rhétorique

Avec les intelligences artificielles, nous modifions nos façons d’écrire car nous savons que parmi nos lecteur·rice·s figurent des machines. Ce phénomène rappelle la transformation qu’avait déjà opérée l’existence de Google sur l’écriture web. Le SEO (Search Engine Optimization) avait créé une façon particulière d’écrire pour être bien référencé par les moteurs de recherche : il fallait répéter certains mots-clés, structurer le contenu d’une certaine manière, créer des liens pertinents.

Aujourd’hui émerge une nouvelle forme d’optimisation, que certains appellent déjà AIO (AI Optimization) ou « prompt engineering inversé », où nous adaptons nos textes pour qu’ils soient correctement compris et traités par les intelligences artificielles.
Et cette évolution ne concerne pas seulement l’écriture mais aussi la parole. Lors d’une réunion enregistrée pour être traitée par un assistant IA, nous modifions subtilement notre façon de nous exprimer. J’ai observé que les animateur·rice·s de réunion commencent à numéroter oralement l’ordre du jour, à expliciter les liens entre les interventions et les sujets traités, à reformuler certains points pour s’assurer qu’ils seront correctement captés par la synthèse automatique.

Ces ajustements, inutiles pour les participant·e·s humain·e·s qui comprennent parfaitement le contexte, visent à faciliter le travail de l’intelligence artificielle. Nous parlons donc désormais non seulement aux autres êtres humains présents, mais aussi à cette espèce d’assistant·e omniscient·e mais limité·e. Il n’y a pas à juger cette évolution, elle nous fait gagner un temps précieux et peut même rendre nos réunions plus structurées. Mais il importe de prendre conscience que l’intelligence artificielle modifie notre façon de parler : nous ne nous adressons plus seulement à d’autres êtres humains, nous prenons en compte la présence de la machine parmi nous.

La machine comme tiers invisible dans nos échanges intimes

Cette transformation touche même nos communications les plus personnelles. Une anecdote préfigurait cette évolution : depuis une quinzaine d’années, j’ai pu observer des personnes dictant leurs SMS à leur téléphone avec une diction particulière, très claire et explicite, pour s’assurer que la reconnaissance vocale ne se trompe pas. Cette façon étrange de parler, cette tonalité artificielle, révélait déjà une parole adressée à une machine dans le but d’écrire.

Aujourd’hui, le phénomène s’approfondit. Dans WhatsApp, Meta a intégré une intelligence artificielle capable de retrouver des informations dans nos messages personnels. Si j’ai demandé une fois à l’IA de retrouver une adresse qu’un·e ami·e m’avait mentionnée et qu’elle a eu du mal à la localiser car elle était formulée de façon trop « humaine », il est probable que la prochaine fois, inconsciemment, je formulerai cette adresse de façon plus limpide. Je sais que mon interlocuteur·rice pourrait demander à la machine de la retrouver plutôt que de faire défiler manuellement les messages.

Cette présence invisible mais constante de l’intelligence artificielle dans nos échanges crée ce que Sherry Turkle appelait dans Les yeux dans les yeux. Le pouvoir de la conversation à l’heure du numérique (2015) une « conversation à trois » permanente, où le tiers n’est plus humain mais machinique. Nous développons progressivement ce que je qualifierais de « conscience algorithmique » : une anticipation constante de la façon dont nos paroles et écrits seront traités par des machines. Cette conscience modifie subtilement mais profondément notre expression, créant une nouvelle forme de communication qui n’est ni purement humaine ni purement machinique, mais véritablement hybride.

Vers une nouvelle écologie de la communication

Je ne veux pas porter de jugement définitif sur cette évolution, je n’en connais bien-sûr pas toutes les implications puisque nous n’en sommes qu’au début. Mais il me semble essentiel de prendre conscience que nous avons désormais une tierce présence à laquelle nous nous adressons aussi quand nous communiquons entre êtres humains. Cette transformation n’est ni intrinsèquement bonne ni mauvaise ; elle constitue simplement notre nouvelle réalité communicationnelle.

L’enjeu n’est pas de résister ou d’embrasser aveuglément cette évolution, mais de la comprendre pour mieux la prendre en compte et ne pas nous y perdre. Comme le suggère Yuk Hui dans De l’existence des objets numériques (2016), nous entrons dans une nouvelle forme de « cosmotechnique » où la technique n’est plus un simple outil mais participe à la construction même de notre être-au-monde. Notre parole et notre écriture deviennent des actes conscients de cette nouvelle écologie où humain·e·s et machines co-construisent le sens.

Je partage cette prise de conscience pour nous inviter à repenser non seulement nos pratiques communicationnelles, mais aussi les fondements mêmes de ce qui constitue l’expression humaine, dans notre réalité nouvelle, désormais réellement peuplée d’intelligences artificielles. La question n’est plus de savoir si nous devons parler aux machines, car nous leur parlons de fait, même si ne le voulons pas (par exemple, les participant·e·s à la réunion), mais comment préserver l’authenticité et la richesse de la communication humaine, tout en intégrant ces nouveaux·elles interlocuteur·rice·s dans notre espace linguistique.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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