L’hybridation entre les technologies portées et l’intelligence artificielle ouvre à mon sens une nouvelle ère, où le réel et le virtuel s’imbriquent jusqu’à se confondre.
L’histoire des objets informatiques est fondamentalement celle de leur convergence progressive avec les usages humain·e·s. Plus précisément, je propose l’idée que l’histoire de l’informatique se confond avec celle des interfaces, de leur capacité à créer des ponts toujours plus intimes entre l’humain·e et la machine. Cette évidence contemporaine, nous portons toutes et tous dans notre poche un mini-ordinateur bourré de capteurs et connecté au réseau mondial, résulte d’une longue maturation technologique et conceptuelle, qui me permet de postuler une projection pour notre futur. Il est toujours utile de faire des projections, pour se préparer au changement, même si le changement qui arrive n’est pas celui que nous avions prédit, nous nous sommes préparé·e·s à pouvoir bouger.
Une innovation à mon avis décisive remonte à 2007, lorsque Steve Jobs présente l’iPhone. Sa keynote historique reste un modèle de mise en scène de la convergence : « Aujourd’hui, nous introduisons trois produits révolutionnaires. Un iPod à écran tactile. Un téléphone mobile révolutionnaire. Et un appareil de communication Internet... Ce ne sont pas trois appareils séparés. C’est un seul appareil. Et nous l’appelons iPhone. » Cette convergence, qui nous paraît naturelle aujourd’hui, représentait alors une rupture conceptuelle majeure. Rappelons-le nous, à l’époque nos téléphones mobiles fonctionnaient très bien, et ce nouvel objet inhabituel semblait incongru. Pourtant, il a réellement changé notre relation à la réalité.
Steve Jobs lui-même avait mis des années à s’approprier les innovations d’interface conçues dans les laboratoires Xerox PARC à la fin des années 60, le système de fenêtrage, la souris, les icônes. Le Macintosh, sorti en 1984, premier ordinateur grand public doté de ces innovations, fut d’abord perçu comme un jouet pour graphistes et architectes, non comme un outil sérieux. Le « sérieux » informatique de l’époque se mesurait paradoxalement à la complexité des interfaces, réservées aux spécialistes. Jobs eut l’intuition géniale que l’essentiel résidait dans l’usage, dans la qualité de l’interfaçage humain·e-machine. Il avait bien retenu la leçon de Marshall McLuhan en 1964 : « Nous façonnons nos outils et ceux-ci, à leur tour, nous façonnent. »
L’industrie technologique a multiplié les tentatives d’approfondissement de cette relation humain·e-machine, avec des fortunes diverses. Il y a une dizaine d’années, les assistances vocales pseudo-intelligentes (souvenons-nous d’Amazon Alexa, Google Assistant, Apple Siri, Microsoft Cortana ou Samsung Bixby) promettaient de répondre à nos besoins quotidiens par l’échange vocal : commander un taxi, réserver un train, lancer une playlist. Malgré des investissements massifs, ces technologies n’ont jamais provoqué le raz-de-marée espéré. Leur compréhension limitée, leurs réponses formatées et leurs usages en réalité extrêmement limités créaient plus de frustration que de fluidité.
Avant cela, Second Life avait incarné la promesse des univers virtuels persistants. Lancé en 2003, ce métavers avant l’heure suscita un engouement initial considérable, entreprises, universités et gouvernements y ouvraient des univers virtuels, des événements, des rencontres, des meetings, des concerts... Pourtant, l’expérience s’essouffla assez rapidement, victime de ses limitations techniques et de l’absence de cas d’usage véritablement transformateurs, pour redevenir, après l’engouement, une expérience de niche. La réalité virtuelle connut un sort similaire avec l’Oculus Rift, puis la réalité augmentée avec les Google Glass, cantonnées à des niches d’utilisateurs·rices spécialisé·e·s.
Facebook (devenu Meta) illustre parfaitement cette dynamique d’exploration coûteuse. L’entreprise a investi des dizaines de milliards dans son métavers entre 2021 et 2023, allant jusqu’à rebaptiser la société entière. Le grand public n’a pas suivi. Qui possède aujourd’hui des lunettes de réalité virtuelle ? Une infime minorité. Mais ces échecs apparents dessinent en réalité une trajectoire cohérente, qui apparaît après-coup : chaque tentative pose en fait une brique technologique et conceptuelle, qui sera nécessaire pour la convergence à venir. Comme l’observe Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle : « Les échecs d’aujourd’hui sont les composants des succès de demain. »
Novembre 2022 marque un tournant décisif avec l’arrivée de ChatGPT, première intelligence artificielle générative textuelle véritablement accessible au grand public. Le terme « génératif » est crucial : cette machine crée, à l’instar d’un·e humain·e, à partir de simples requêtes en langage naturel. Elle peut rédiger un essai philosophique, composer un poème, expliquer un concept complexe, capacités qui n’existaient simplement pas trois ans auparavant. Et surtout, ouverture à tout ce qu’on lui demande sans limite, contrairement aux assistances vocales qui étaient très limitées. ChatGPT n’a pas de limite dans ses réponses, quitte à inventer, à « halluciner » comme on dit, car c’est un machine « générative », et non pas « fonctionnelle ».
Les IA génératives accèdent à l’ensemble des connaissances humaines disponibles sur Internet (avec les limites que cela implique pour les savoirs non numérisés, qui sont très importantes). Surtout, elle maîtrise le langage humain avec une fluidité troublante, répondant aux demandes comme pourrait le faire un·e interlocuteur·rice surhumain·e. Cette capacité s’accompagne du phénomène des « hallucinations », qui va de pair avec son fonctionnement : l’IA invente en réalité, à partir des informations qu’elle met en relation et de raisonnements logiques qu’elle opère à partir de ces liens. C’est précisément parce qu’elle invente qu’elle est sans limite. Il est donc absolument normal qu’elle hallucine, c’est intrinsèque à son mode de fonctionnement, tout comme il est normal et même indispensable à notre équilibre que nous rêvions.
L’amélioration continue de ces systèmes, portée par les ingénieur·e·s et l’apprentissage automatique, dessine un horizon où la distinction entre connaissance et création, entre vérité et vraisemblance, devient de plus en plus ténue. Cette ambiguïté fondamentale n’est donc pas un bug mais une caractéristique intrinsèque de ces nouvelles intelligences, miroirs amplifiés de notre propre capacité humaine à imaginer et à construire des récits.
L’annonce de Mark Zuckerberg en juillet 2025 concernant son projet d’intelligence artificielle personnelle intégrée dans des lunettes connectées représente l’aboutissement de cette convergence longtemps préparée. Meta développe massivement des partenariats avec les grands constructeur·rice·s de lunettes, et les ventes de ces dispositifs connaissent déjà une croissance très rapide. Ces lunettes permettent non seulement la réalité augmentée et la conversation avec l’IA, mais aussi la publication sur les réseaux sociaux, le filmage et l’ajout d’informations contextuelles sur notre environnement visuel.
Il ne s’agit plus d’une simple assistance vocale dans l’oreille, comme dans le film prophétique Her de Spike Jonze (2013), mais d’une augmentation multisensorielle, vision, audition, et bientôt d’autres sens. L’intégration future de la captation des ondes cérébrales, technologie déjà existante mais non encore hybridée dans les lunettes, promet une interaction encore plus intime entre l’humain·e et la machine. Le philosophe Luciano Floridi parle d’« infosphère » pour décrire cet environnement où la distinction entre online et offline perd progressivement son sens.
Le métavers tant décrié de Meta révèle ici sa véritable fonction : un laboratoire grandeur nature pour modéliser les interactions riches entre humain·e·s et environnements virtuels. Le monde réel devient lui-même le métavers, enrichi d’une couche de connaissances et d’interactions virtuelles. Les recherches apparemment vaines sur les mondes virtuels constituent en réalité le socle technique et conceptuel de cette fusion. Le monde physique sera mis en interaction permanente avec sa représentation vectorielle virtuelle, les intelligences artificielles ne pouvant traiter que des informations préalablement modélisées.
Techniquement, conceptuellement et philosophiquement, la distinction entre monde réel et monde virtuel s’estompe inexorablement. Les deux fusionnent grâce à l’intelligence artificielle générative qui les interface. Par la reconnaissance et la compréhension de l’environnement physique, la machine le modélise et le met en relation avec le monde virtuel qui stocke les traces et donne sens à l’ensemble. Nous assistons à l’émergence de ce que le philosophe Yuk Hui nomme la « cosmotechnique », une nouvelle relation entre cosmos, morale et technologie.
Google Maps illustre déjà cette dynamique : l’application conserve (sauf désactivation) les traces exactes de tous nos déplacements. Cette modélisation permanente permet au système de mieux nous connaître et d’optimiser l’interfaçage de notre vie avec le monde, nous en recevons toutes et tous des bénéfices, même si nous ne nous en rendons pas compte. Mais avec l’intelligence artificielle générative, l’enjeu dépasse le simple interfaçage humain·e-machine pour toucher à la nature même de la réalité. Nos téléphones portables et leur GPS modifient déjà profondément notre rapport à l’espace et au temps, nos façons de nous mouvoir et de communiquer. Nous entrons maintenant dans un nouveau régime ontologique.
Il devient essentiel à mon sens de comprendre que monde réel et monde virtuel deviennent les deux faces d’une même réalité, comme les deux côtés d’une feuille de papier indissociablement liés. Un monde physique, mécanique, biologique d’un côté ; un monde d’informations numériques de l’autre. Cette dualité n’est que le début d’un processus plus profond : sachant que la nature elle-même est constituée de données (ADN) et d’énergie structurant la matière, ces deux mondes sont destinés à fusionner de façon toujours plus intime.
L’enjeu politique majeur de cette transformation réside dans la préservation de la souveraineté humaine face à l’hégémonie croissante des grands industriel·le·s technologiques. Ces acteur·rice·s deviennent progressivement indispensables à notre expérience même la plus primaire du monde, par exemple simplement se déplacer à pied dans la rue dans un lieu qu’on ne connaît pas, requiert aujourd’hui connexion et GPS… quand on y pense à deux fois, la dépendance est tellement intime… Ainsi les objets portés, particulièrement les lunettes connectées en développement, dessinent par leur convergence avec l’IA non seulement le futur de nos expériences, mais celui de la réalité elle-même.
La promesse commerciale de Mark Zuckerberg, celle de l’être humain augmenté, d’un « méta-humain », doit être analysée avec une lucidité critique. Comment préserver ce qui fait notre humanité précieuse et unique dans ces nouveaux espaces ? Comment garantir que notre esprit critique et notre imagination puissent créer dans ce monde augmenté de plus beaux liens, moins de guerres, plus d’ouverture à l’autre, plus d’intelligence et de respect de la nature ?
Il ne s’agit pas pour moi de rejeter ces mouvements, c’est stérile, car ils sont de toute façon inarrêtables, mais de les comprendre en profondeur pour apprendre à vivre avec et peut-être les orienter vers des horizons souhaitables plutôt que vers des abîmes pour l’humanité, l’égalité et le respect. Dans la lignée de Paul Virilio, qui alertait sur la nécessité de comprendre les mutations technologiques pour rester libres et acteur·rice·s de nos choix, nous devons cultiver une conscience aiguë de ces transformations. Comme il l’écrivait dans La Machine de vision (1988) : « Quand on ne voit plus le monde qu’à travers une interface, on risque de perdre le contact avec ce qui nous rend humain·e·s. » Notre défi est de naviguer cette transition en préservant notre autonomie et notre capacité d’invention face aux nouveaux pouvoirs qui se dessinent, qui entrent dans nos intimités souvent sans même que nous nous en apercevions vraiment.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :