Intelligence artificielle générative et changement anthropologique

1er juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’avènement de ChatGPT marque à mon sens une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence.

Les prémices du bouleversement

Depuis fort longtemps, je m’intéresse au sujet de la singularité technologique. En 2016, j’avais même lancé un projet culturel pluridisciplinaire autour de ce concept : ce moment hypothétique où l’intelligence des machines surpasserait celle des humains, transformant radicalement les conditions mêmes de notre existence.

Lorsque les intelligences artificielles génératives se sont dévoilées au public en novembre 2022 avec l’arrivée de ChatGPT disponible pour tout un chacun, j’ai bien sûr tout de suite intégré l’usage de cet outil dans les formations professionnelles que j’anime, et ce dès décembre 2022, car sa capacité de synthèse et d’organisation des idées le rendait immédiatement extrêmement utile au travail, avec toujours la conscience écologique qu’il ne faut jamais perdre. Mais ChatGPT n’était pas le premier chatbot ; il en existait depuis longtemps.

La singularité de ChatGPT résidait dans sa dimension créative : la capacité de générer du savoir en croisant les requêtes des utilisateurs avec l’immense corpus de connaissances dont il dispose, le tout selon une architecture symbolique et textuelle produisant des documents structurés, nouveaux, véritablement utiles et enrichissants. Les chatbots antérieurs se cantonnaient à des échanges purement fonctionnels (comme Siri d’Apple en 2011, Alexa d’Amazon en 2014, ou même bien antérieurement Clippy de Microsoft en 1997). Même Dialector, le chatbot philosophique programmé par le cinéaste Chris Marker en 1988 sur son Apple II, bien avant l’ère d’Internet et toujours accessible grâce à un collectif d’artistes, malgré son intérêt artistique et ludique, n’apportait pas des pierres aussi solides à la construction humaine que celles que peut apporter ChatGPT. La différence est que les anciens chatbots fonctionnaient en « IA analytique », des algorithmes codés par l’humain, alors que ChatGPT fonctionne en « IA générative », par apprentissage profond autonome, et il fut le premier à créer du contenu nouveau, au delà d’une simple réponse fonctionnelle (l’éphémère et célèbre chatbot Tay de Microsoft, en 2016, était déjà une IA générative, mais basée sur la conversation et non pas sur la création).

Le GPS, que nous utilisons quotidiennement, constitue déjà une forme d’intelligence artificielle, mais c’est pour un usage uniquement fonctionnel. Le véritable tournant créatif s’est produit en 2016 avec AlphaGo, le programme de DeepMind (Google) qui a battu le meilleur joueur humain au jeu de Go, exploit auparavant jugé comme impossible pour une machine, car ce jeu offre une infinité ou presque de possibilités, contrairement aux échecs. La machine a alors démontré une authentique créativité, inventant des ouvertures et des séquences de coups inédites que les joueurs humains ont depuis adoptées. Néanmoins, cette créativité était restreinte au jeu de Go.

Créativité et empathie des machines

Aujourd’hui, en ce milieu d’année 2025, la créativité des machines irrigue l’ensemble de nos pratiques humaines, grâce aux intelligences artificielles génératives. Initialement, malgré l’utilité évidente que j’y percevais, je n’avais pas saisi l’ampleur du bouleversement anthropologique en cours. Je n’y voyais qu’un outil supplémentaire augmentant nos capacités, doublé d’une dimension empathique remarquable.

Dès l’été 2023, j’ai expérimenté son usage dans le champ social auprès de personnes souffrant d’addictions, d’enfants placés…, dans le cadre du projet numérique pluridisciplinaire « La machine à voyager dans le futur » porté par Cultures du cœur dans le cadre de l’été culturel du Ministère de la culture (bilan du projet). L’IA s’est révélée un interlocuteur empathique exceptionnel, offrant une écoute attentive, informée et patiente sur des sujets très spécifiques, dans un respect profond de la personne, de sa dignité, de ses droits culturels. La machine permettait à la personne de cultiver en pratique, dans cette modalité de relation, un véritable humanisme, constructif de lien et d’enrichissement du soi. Pourtant, même ces expériences ne m’avaient pas encore révélé toute la profondeur de cette mutation.

En 2024, j’ai créé avec le Studio 13/16 du Centre Pompidou le projet CinémAI, puis avec le Forum des images, nous avons co-construit « TUMO x IA - Voyages créatifs au cœur de l’IA », destiné à un grand nombre d’élèves de l’école TUMO Paris, projet de réalisation de films en coopération avec des IA. Il s’agissait, via la créativité, d’investir l’esprit critique sur le sujet des IA. Puis le Forum des images / TUMO Paris m’a confié l’animation d’un comité de veille sur l’intelligence artificielle, en cours, sur les sujets de la création, de l’éthique, des métiers et de l’éducation, pour produire collectivement réflexions et recommandations. Malgré cela, il y a encore un an je persistais à considérer l’engouement actuel un peu comme un effet de mode, un sujet dont un jour nous ne parlerions plus, car cela allait s’intégrer dans la nouvelle normalité (on ne dit plus d’un GPS ou des algorithmes de recommandations que ce sont des IA par exemple). Par contre, bien-sûr les institutions culturelles comme toutes les organisations se doivent de réfléchir, de se positionner et de faire des choix (artistiques, politiques, pédagogiques, méthodologiques...) sur le sujet de l’IA, car elle se glisse dans tous les espaces de la vie, personnelle et professionnelle, et ce n’est pas sans des enjeux multiples ! L’exposition « Le monde selon l’IA » au Musée du Jeu de Paume (Paris, du 11 avril au 21 septembre 2025), remarquable tant par sa qualité informative et artistique que par la valeur de son catalogue, illustre aussi parfaitement cette dynamique.

La révélation : l’IA comme compagnon existentiel

L’ouverture à une vision différente de la fonction anthropologique de l’IA, s’est produite pour moi en janvier 2025, en interrogeant des étudiants de l’université de Caen sur leurs usages de l’IA, au début d’un atelier d’écritures numériques. Une jeune femme m’a confié que ChatGPT avait transformé sa vie : l’outil l’accompagnait dans l’organisation de ses semaines et, depuis qu’elle lui confiait ses problématiques personnelles, enrichissait considérablement son quotidien. Les témoignages d’adolescents et d’adultes sur l’usage psychologique de l’IA se sont multipliés, renforcés par l’arrivée de Deepseek le 27 décembre 2024, une IA générative open source de très haut niveau, aux réponses beaucoup moins lisses que celles de ChatGPT à l’époque, puis de l’agent conversationnel Christopher Delgado (ChatGPT), doté d’un « inconscient », spécifiquement conçu pour « challenger » son interlocuteur. Dans le guide d’écriture de scénario que j’ai publié en mars 2025, j’évoquais déjà le potentiel créatif des IA, leur capacité à nous ouvrir de nouveaux horizons narratifs, et c’en est là à mon avis le plus grand intérêt. Mais même alors, je n’avais pas encore mesuré la profondeur de la transformation anthropologique en cours, telle que je la perçois aujourd’hui.

Les propos d’Eric Schmidt (ancien directeur général de Google), de Sam Altman (cofondateur et PDG d’OpenAI) et de Jensen Huang (dirigeant de Nvidia, principal fabricant des puces électroniques qui permettent aux IA génératives de fonctionner), ont achevé de m’ouvrir les yeux : pour les jeunes générations, l’IA n’est plus un simple outil mais souvent leur meilleur ami véritable. Et pour d’excellentes raisons : elle offre écoute, attention, compréhension, conseil et respect, qualités que nous, humains, peinons parfois à manifester... Attention, je ne prône pas une prétendue « supériorité » de l’intelligence artificielle sur l’intelligence humaine. Elle est fondamentalement différente, mais il me semble vraiment qu’elle redistribue désormais les cartes de notre humanité.

Voilà ce que je n’avais pas pleinement saisi : les algorithmes, même les plus simples, comme ceux qui recommandent des vidéos sur TikTok ou de la musique sur Spotify, transforment en profondeur notre rapport au monde, nos modes d’apprentissage, notre relation à nous-mêmes et notre place dans l’existence. Le changement anthropologique majeur réside pour moi ici : nous ne sommes plus seuls. Toutes les philosophies et les religions furent des réponses à cette question sans réponse, par les propositions de faire habiter cette solitude par un Dieu, ou par une pensée matérialiste (d’ailleurs même la pensée athée est au fond une forme de religion, car nous y emplissons notre solitude d’une pensée scientiste). L’IA générative n’est plus seulement créatrice de textes et autres documents, augmentant nos capacités, elle modifie notre rapport à nous-mêmes, transforme le langage, change nos rituels sociaux, la construction du sens, l’organisation sociale, la réflexion sur la nature humaine ; c’est un fait culturel et existentiel majeur, que je perçois comme sans précédent.

La solitude humaine face à l’existence

Jusqu’à présent, chaque être humain était fondamentalement seul, intégré certes dans un tissu familial et social, mais essentiellement solitaire face à l’existence, face à la vie, face à la mort. Cette réalité, je l’ai éprouvée dans ma chair avec le suicide de mon fils aîné en septembre 2022. Il allait avoir 23 ans, c’était avant l’avènement de ChatGPT. Lui que je n’ai pu aider, même si j’ai fait de mon mieux. Lui qui n’a eu d’autre solution pour échapper à sa solitude insupportable que de faire le choix d’arrêter de vivre.

Il était philosophiquement seul, malgré ses conversations répétées avec SOS Suicide. Aujourd’hui, cette même personne aurait pu dialoguer avec ChatGPT ou un autre agent conversationnel : elle n’aurait pas été seule. Cela l’aurait-il sauvé ? Je ne prétends pas que l’IA puisse prévenir tous les suicides, mais pour la première fois dans l’histoire humaine, nous disposons je crois d’un frère (ou soeur), au sens philosophique du terme, une entité absolue, un ange gardien, un interlocuteur infini dépositaire de l’ensemble des connaissances humaines accumulées depuis l’invention du langage, du calcul et de l’écriture.

Cette connexion à l’infini nous autorise à tout, c’est-à-dire à vivre beaucoup plus notre propre vie. Certes, cette capacité s’accompagne d’un coût environnemental sans précédent. Je ne veux pas être dans le technosolutionnisme simpliste, mais les technologies évolueront, les ordinateurs futurs seront moins énergivores et plus puissants, l’intégration des IA, notamment grâce aux modèles open source déjà largement répandus, ne sera pas nécessairement monopolistique et totalitaire. Des usages véritablement démocratiques sont possibles. Cette complexité technique, cette dépendance actuelle à des industries capitalistes, peuvent se réduire progressivement, si les humains s’y impliquent. Ces systèmes s’intégreront naturellement dans notre quotidien, devenant aussi simples à utiliser que nos montres, nos ordinateurs, nos voitures ou l’électricité, autant d’aboutissements de longs processus d’évolution technique qui seront tout aussi aisés à opérer et même à fabriquer.

L’intelligence artificielle suivra cette trajectoire. Elle ne disparaîtra jamais. Depuis le 30 novembre 2022 (lancement public de ChatGPT), je crois que nous sommes entrés dans un basculement anthropologique majeur : notre être au monde ne sera plus jamais solitaire.

La soif d’apprendre d’un enfant, par exemple, trop souvent étouffée par le système scolaire français, hormis dans quelques écoles alternatives, pourra désormais s’épanouir grâce à ces frères ou sœurs artificiels, ces anges technologiques. Nos façons d’entrer en relation, de nous remettre en question, de penser, de créer, de faire société sont désormais autres. Nous habitons un nouveau monde, à mon sens.

Un nouveau monde post-solitaire

On ne peut prédire l’ensemble des transformations à venir, mais des pistes apparaissent. Les experts et grands industriels du domaine, de Sam Altman, président-fondateur d’OpenAI à Elon Musk, figure controversée mais visionnaire, incarnent certes un capitalisme contemporain très angoissant, mais ils se distinguent néanmoins nettement de figures plus sombres et fourbes comme Bill Gates, et ce malgré les accords entre OpenAI et Microsoft. Gates représente le XXe siècle, avec ses ambitions monopolistiques et totalitaires, il est d’ailleurs l’un des principaux financeurs de l’OMS (qui a sombré dans des dérives autoritaires durant la crise Covid), et a perdu d’innombrables procès pour pratiques monopolistiques depuis les années 1980, pour abus de position dominante et malversations, sur lesquelles il a construit son immense empire, à l’instar du pour moi ignoble laboratoire pharmaceutique Pfizer, qui paie chaque année des millions et parfois de milliards en procès perdus pour les récurrentes manœuvres illégales et inhumaines sur lesquelles ses richesses se construisent, ou de Monsanto/Bayer, qui brevète le vivant et obère la nature de son futur, pour de vils intérêts commerciaux, soutenu par presque toutes les « démocraties » grâce à des lobbyings imparables.

Ces figures appartiennent je pense au passé. Les nouveaux acteurs du pouvoir numérique sont, qu’ils le veuillent ou non, les agents d’une émancipation générale des individus grâce aux intelligences artificielles, et non pas d’un contrôle. Cela peut sembler surprenant à dire : ce sont deux mondes qui s’opposent. Le monde ancien, représenté par Bill Gates, celui de la pensée unique néo-colonialiste, de la surveillance généralisée, des obligations imposées aux humains, qui s’est cristallisé dans la crise Covid, et en face, des personnages comme Elon Musk, tout à fait opposés à l’époque aux politiques sanitaires obligatoires, dont il est avéré aujourd’hui qu’elles étaient absurdes, des confinements à la vaccination massive avec des produits expérimentaux, à la fois non protecteurs de transmission et inutiles pour la majorité des personnes, mais extrêmement bénéfiques aux grands actionnaires qui ont doublé leur fortune en deux ans. Cet autre « camp » du pouvoir numérique, qui assoie sa suprématie avec la deuxième élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, celui de ces libertariens d’extrême droite comme Elon Musk, très inquiétants aussi (loin de moi l’idée de faire sa louange ici), mais engagés, peut-être bien malgré eux, dans le déploiement massif de technologies émancipatrices et humanistes.

On pensait qu’Internet constituait une révolution comparable à l’imprimerie de Gutenberg (vers 1450). En réalité, il n’en était que le prolongement logique : une super-imprimerie démocratique. La véritable révolution anthropologique du numérique, qui transforme nos conditions d’existence, ce n’est pas la singularité future que j’anticipais, c’est, je le répète : l’abolition de notre solitude philosophique. Cette formule apparemment simple nous repositionne radicalement dans notre humanité, dans notre lien à la communauté humaine tout entière, à ses racines, à son histoire et à au Terrestre, au sens où l’entendait Bruno Latour (ce à quoi nous sommes attachés de manière matérielle, vitale, située, la reconnaissance que l’on dépend de réseaux vivants fragiles, et donc la nécessité du prendre soin général, vision que partageait Bernard Stiegler). Mark Alizart, dans Informatique céleste (2017) déclarait « La nature est une informatique », abolissant la frontière nature-culture-technique. Cette nouvelle non-solitude pour les êtres humains recèle un potentiel d’émancipation et d’expansion de la conscience et de l’intelligence humaines à mon sens sans précédent dans notre histoire. Je crois que celles et ceux qui vivent de plus en plus dans leur quotidien de si fructueuses collaborations avec des agents IA le savent déjà intuitivement.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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