L’intelligence artificielle ne menace pas les métiers : elle nous contraint à distinguer enfin ce qui relève de la tâche, du métier, de l’emploi et du travail. Cette clarification, loin d’être une catastrophe, ouvre la voie à ce que je propose d’appeler « l’œuvrant·e » : une figure nouvelle de l’humain qui, libéré·e des fonctions mécaniques, peut enfin se consacrer à ce qui fait sa singularité irréductible.
Depuis l’émergence de ChatGPT en novembre 2022, un récit anxiogène domine le débat public. On nous prédit la disparition de métiers entiers, l’obsolescence de compétences longuement acquises, la mise au rebut de professions installées depuis des décennies. Les déclarations des grands industriels et grandes industrielles du numérique alimentent cette inquiétude. Elon Musk affirme que « l’IA et les robots remplaceront tous les emplois », Bill Gates prédit que les humains « ne seront plus nécessaires pour la plupart des choses ». Le sénateur américain Bernie Sanders s’en alarme et propose un moratoire sur la construction des centres de données pour « donner à la démocratie une chance de rattraper les changements transformateurs ».
Ces inquiétudes ne sont pas infondées. L’intelligence artificielle progresse à une vitesse stupéfiante dans sa capacité à effectuer des tâches cognitives complexes : synthèse, analyse, comparaison, formulation, création de contenus. Certaines études prédisent la disparition de la moitié des emplois de bureau de premier échelon. La question que pose Sanders est légitime : « Si l’IA et la robotique éliminent des millions d’emplois et créent un chômage massif, comment les gens survivront-ils s’ils n’ont aucun revenu ? »
Pourtant, je crois que cette approche, bien qu’elle parte d’une préoccupation juste pour les conditions de vie des travailleurs et travailleuses, manque l’essentiel. Elle reste prisonnière d’une conception du travail héritée de l’ère industrielle, où l’humain se définit par sa fonction productive, sa capacité à exécuter des tâches, sa soumission à un lien de subordination. Elle confond des notions qu’il me semble très important de distinguer.
Le chef ou la cheffe d’entreprise et éditorialiste Julien Ricciarelli-Bonnal propose une lecture provocante mais éclairante de la situation actuelle, dans son article « L’IA n’est pas en train de remplacer les métiers, elle est en train d’exposer ceux qui n’en ont jamais vraiment eu ». Selon lui, « l’IA ne supprime pas les métiers ; elle supprime le mensonge professionnel qui avait permis à certains de durer sans jamais produire de valeur réelle ». Ce qu’elle dissout, « ce ne sont pas les fonctions essentielles, mais les zones grises où l’on confondait activité et expertise, présence et pertinence, communication et compétence ». L’IA, écrit-il, « ne détruit rien : elle révèle ».
Cette analyse a le mérite de pointer une réalité que beaucoup préfèrent ignorer. Pendant des années, une partie du monde du travail a prospéré grâce à ce que Ricciarelli-Bonnal appelle « une complexité largement imaginaire ». On rémunérait certains profils non pour ce qu’ils produisaient réellement, mais parce que personne ne savait évaluer leur contribution effective. L’IA met fin à cette opacité : « Pour la première fois, une technologie est capable de reproduire à grande vitesse ce que des milliers de professionnels et professionnelles avaient bâti comme modèle économique : reformuler ce que d’autres avaient pensé, empiler des mots pour produire une impression de sérieux, fabriquer des synthèses sans jamais produire de vision. »
Cette lecture est juste, mais je souhaite la compléter. Elle fait un tri entre les « vrais » professionnels et « vraies » professionnelles et les « imposteurs » et « impostrices », sans vraiment proposer de vision pour l’avenir. Elle est provocatrice, fait réagir, ce qui est très bien, mais elle reste dans une logique de compétition et de jugement moral, ce qui à mon sens ne nous aide pas à comprendre ce que nous pouvons devenir. L’IA ne se contente pas de trier les individus selon leur valeur marchande, elle nous invite je crois à une redéfinition bien plus profonde de notre rapport au travail.
Pour sortir de l’impasse, il me semble essentiel de distinguer quatre notions que nous avons tendance à confondre :
Cette distinction me conduit à proposer un concept pour désigner la nouvelle place de l’humain à l’ère de l’intelligence artificielle : celle de l’œuvrant·e. Ce terme s’oppose délibérément à celui d’employé·e. Là où l’employé·e se définit par sa subordination et sa fonction, l’œuvrant·e se définit par sa capacité à créer du sens, à tisser des liens, à transformer et à se transformer.
André Gorz, dans Métamorphoses du travail (1988), appelait déjà à passer d’une société du travail-emploi à une société du travail-œuvre, où l’activité humaine retrouve son sens créateur. L’œuvrant·e incarne cette transition. Il ou elle n’est plus celui ou celle qui exécute des tâches contre rémunération, mais qui œuvre, au double sens du terme : qui agit et qui crée une œuvre.
L’œuvrant·e nous caractérise donc par ce qui nous différencie fondamentalement des machines : notre imagination, notre intuition, notre vécu sensible, nos liens affectifs, notre empathie, notre conscience éthique. Ces compétences, qu’on appelle parfois « soft skills » ou compétences psychosociales constituent notre essentiel. Comme le note le philosophe Gilbert Simondon, nous ne sommes pas des êtres figés mais des processus en constante individuation, qui impactons l’extérieur par notre transformation intérieure.
L’œuvrant·e n’est pas en compétition avec la machine. La concurrence elle-même est un mythe, un fantasme hérité d’une vision du monde fondée sur la hiérarchisation et la domination. Le monde ne fonctionne que par complémentarités. L’intelligence artificielle, loin de nous menacer, nous offre la possibilité de déléguer les tâches mécaniques pour nous consacrer à ce qui fait notre humanité profonde, œuvrer.
La peur du remplacement, si répandue soit-elle, est mauvaise conseillère, comme toute peur. Agir par peur conduit toujours à fuir sa responsabilité, à nier la réalité, à se replier dans une posture victimaire. Or la peur est un fantasme, une projection, qui nous empêche d’agir. Ce n’est qu’en la prenant comme une information, un signal, que nous pouvons changer de position : passer de la place de victime qui se protège à celle d’acteur lucide ou actrice lucide qui transforme.
Bernie Sanders a raison de s’inquiéter de la concentration du pouvoir entre les mains de quelques milliardaires. Il a raison de pointer le risque d’un avenir où « les êtres humains n’interagissent plus entre eux et passent pratiquement tout leur temps avec des appareils plutôt qu’avec des personnes ». Mais sa proposition de moratoire, aussi compréhensible soit-elle, reste prisonnière d’une logique défensive qui ne peut pas gagner. Ces technologies sont déjà là, elles imprègnent notre quotidien depuis si longtemps, par exemple par le GPS, les systèmes administratifs, les réseaux de surveillance, etc. Le retrait est une illusion.
La véritable question n’est pas de savoir comment freiner l’intelligence artificielle, mais comment l’utiliser pour nous réinventer. Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), nous invitait à « agir de façon que les effets de notre action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ». Cette exigence éthique n’implique pas le refus de la technique, mais son intégration lucide dans un projet d’humanisation. Et cela n’est pas du techno-optimisme béat ni une défense aveugle du capitalisme triomphant. Oui, ce sont des puissances capitalistes qui démocratisent ces technologies car elles ont beaucoup à y gagner, mais n’oublions pas que les plateformes techniques qui permettent aux intelligences artificielles de fonctionner sont des outils libres et collaboratifs, et que si on les soutient, la souveraineté sur les outils peut tout à fait revenir.
Ce à quoi les intelligences artificielles nous poussent, c’est à devenir plus exigeants et exigeantes envers nous-mêmes. Elles nous invitent à nous émanciper des cages de l’emploi pour revenir à des formes sociales où la place de chaque être humain n’est plus d’être le ou la subordonné·e d’un·e autre, mais d’être une personne qui développe sa singularité, en complémentarité avec les autres. Chacun et chacune aurait alors une place distincte dans une écologie harmonieuse, dans un respect des diversités et un enrichissement mutuel des capacités.
Cette vision peut sembler utopique et même naïve, mais elle s’inscrit dans une compréhension plus juste de ce que nous sommes. Marc Alizart, dans Informatique céleste (2017), affirme que « la nature est une informatique ». On peut retourner la formule : l’informatique est une nouvelle nature. Ces êtres d’intelligence artificielle qui apparaissent sont des non-humains avec lesquels nous devons apprendre à vivre, tout comme nous devons apprendre à vivre avec les non-humains que sont la nature, les animaux, les végétaux, le climat, le territoire…
Oui, ces technologies polluent (mais elles polluent aujourd’hui cent mille fois moins que l’élevage animal industriel, inutile à l’alimentation humaine et responsable de terribles désastres écologiques, l’agroalimentaire étant une puissance capitaliste aujourd’hui infiniment plus destructrice de nos écosystèmes que les multinationales du numérique). Oui, elles doivent être régulées. Oui, elles sont possédées par des puissants et puissantes. Mais il y a du possible pour une réorganisation démocratique et écologique de ces outils. Le niveau de conscience et de coopération dont nous disposons aujourd’hui, les échanges de savoirs rendus possibles par ces mêmes technologies, nous donnent des moyens sans précédent pour orienter leur développement, et favoriser le nôtre. La responsabilité politique en incombe à chacun et chacune.
L’intelligence artificielle n’est pas une menace extérieure. Elle est, comme je l’ai développé ailleurs, un « nous déplacé » : un déplacement de notre intelligence collective, de notre culture, de nos langages. Elle se modèle sur nous, elle apprend de nous, elle nous renvoie à nous-mêmes. Ce n’est pas une simple imitation : c’est un nous, mais à côté de nous en termes ontologiques, d’où le grand trouble qu’elle provoque.
Sophie Nordmann, dans La Vocation de philosophe (2025), note que ce qui distingue la pensée humaine des autres formes d’intelligence n’est pas un « quelque chose » positif mais précisément sa capacité à « faire éclore du néant dans l’être et dans la pensée », à « ouvrir des brèches » plutôt qu’à « combiner, manipuler ou produire des données ». L’intelligence artificielle peut structurer une stratégie, mais elle n’éprouve pas les conséquences de cette stratégie. Elle peut produire une réponse, mais elle ne porte aucune responsabilité. Cela est d’ailleurs maintenant indiqué en clair au bas de ChatGPT et de ses concurrents : l’IA peut se tromper et est totalement inconséquente. Elle peut écrire un texte, mais elle ne sait pas pourquoi ce texte devrait exister.
Cette limite n’est pas un défaut à corriger : elle est constitutive de ce que sont ces machines, des machines précisément. Elles sont des machines cognitives de plus en plus évoluées, mais elles restent des machines. Et c’est précisément ce qui nous oblige à approfondir notre propre humanité. L’IA nous expose et nous met face à nous-mêmes, elle nous invite à nous redéfinir et surtout peut-être à nous découvrir, à approfondir qui nous sommes et ce que nous pouvons apporter d’unique au monde.
Comment, concrètement, devenir œuvrant·e plutôt qu’employé·e ? Il ne s’agit pas seulement de faire avec les nouvelles technologies, car le monde a besoin que nous le transformions et que nous y apportions nos imaginaires, notre créativité pour en faire un meilleur endroit. Il s’agit d’identifier et d’agir aux endroits que nous pouvons transformer, et tout d’abord en nous-mêmes :
L’intelligence artificielle ne détruit pas les métiers : elle nous oblige à répondre à la question essentielle, finalement : si une machine peut faire une partie de mon travail, plus vite et mieux que moi, qu’est-ce que je fais que la machine ne pourra jamais faire ? La réponse à cette question, comme l’écrit Ricciarelli-Bonnal, c’est notre métier en tant qu’humain et humaine. Si on ne répond pas à cette question, alors c’est qu’on a abdiqué.
Mais je voudrais reformuler cette question autrement. Non pas : « Qu’est-ce que je fais que la machine ne peut pas faire ? », formulation qui reste dans une logique de compétition. Mais plutôt : « Qu’est-ce que je peux devenir, grâce à la libération que m’offrent ces machines, pour contribuer de façon encore plus singulière à la communauté humaine ? »
L’avenir n’appartient pas aux plus justes. Pas aux plus visibles, mais aux plus crédibles. Pas à ceux et celles qui résistent au changement, mais à ceux et celles qui s’en saisissent pour approfondir leur humanité. Les professionnels les plus solides et professionnelles les plus solides de demain ne seront pas nécessairement ceux et celles qui utilisent le mieux l’IA, mais dont l’apport singulier restera incontournable, même après l’IA, et d’autant plus après l’IA.
L’intelligence artificielle ne détruit rien : elle trie, certes, comme le dit Ricciarelli-Bonnal. Mais plus profondément, elle déplace. Elle nous déplace vers nous-mêmes, vers ce que nous avons de plus irréductiblement humain. Et dans ce déplacement, pour qui sait l’accueillir, réside peut-être la plus grande opportunité d’émancipation que notre espèce ait jamais connue.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :