L’avènement potentiel d’un « méta-humain »

2 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Mark Zuckerberg (PDG de Méta) annonce vouloir créer une « superintelligence personnelle pour tout le monde ». Au-delà du projet technologique, c’est une mutation anthropologique qui se dessine peut-être : celle du méta-humain.

L’intelligence artificielle au cœur de l’acte de vivre

La place de l’intelligence artificielle dans la vie humaine ? À quoi elle sert vraiment ? Et surtout à quoi nous en servons-nous ? C’est sur ce terrain que s’affrontent désormais les grand·es acteur·rices du capitalisme numérique, qui nous fournissent ces intelligences artificielles. Elles et ils créent une dépendance nouvelle à un endroit particulièrement intime : l’acte de vivre lui-même, c’est-à-dire l’acte de penser, de dialoguer, de symboliser. Pourquoi cela va si loin dans notre intimité ?

La fonction de symbolisation, cette capacité humaine fondamentale de mettre des mots sur nos expériences vécues pour pouvoir les ancrer en nous, pour exister de façon consciente dans le monde et construire nos structures mentales, est aujourd’hui partiellement déléguée aux IA. L’intelligence artificielle générative ne se contente plus d’être un outil, elle devient une sorte d’instance gémellaire, un·e assistant·e perpétuel·le, qui s’invite jusque dans nos téléphones, c’est-à-dire dans notre intimité quotidienne. Présente avec nous dans la vie, elle capte les conversations, observe le monde autour de nous et commence à nous seconder pour des actes qui relevaient auparavant de la stricte humanité : se rappeler d’une conversation, synthétiser nos expériences, donner du sens aux échanges personnels ou professionnels.

Ainsi, les intelligences artificielles poursuivent le mouvement démarré avec les téléphones mobiles il y a plus de 30 ans, notre transformation en de véritables êtres bioniques, hybrides entre le biologique et le technologique, mais désormais précisément à l’endroit de nos intelligences. Paul Virilio, dans le documentaire « À propos du XXIe Siècle » que j’avais co-réalisé sur lui avec Martine Stora en 1995 disait : « On va attribuera une ligne, à la naissance ». Donna Haraway, dans son livre « Manifeste cyborg » (1985) écrivait : « la frontière entre science-fiction et réalité sociale n’est qu’une illusion d’optique ». Nous ne le remarquons pas vraiment, car nous sommes des êtres qui nous adaptons très rapidement.

ChatGPT, un laboratoire de l’intimité partagée

L’hybridation silencieuse entre notre humanité et les machines est donc au cœur de la proposition de valeur des grand·es industriel·les d’aujourd’hui. ChatGPT a été le premier terrain de jeu et d’expérimentation où chacun·e a pu s’exercer depuis novembre 2022, et ce sont les personnes utilisatrices elles-mêmes qui, en grande partie, ont inventé ses usages les plus personnels. Le partage volontaire de données intimes est d’ailleurs considéré par Sam Altman, le patron d’OpenAI, comme un risque majeur. On observe déjà des dérives dans le monde de l’entreprise, où des collègues, via des comptes partagés, lisent les réflexions personnelles et les « journaux intimes » de leurs pair·es, introduisant des problématiques relationnelles inédites et complexes. Nous créons des espaces de vulnérabilité numérique sans en mesurer du tout les conséquences.

L’appropriation massive de ces outils révèle un besoin humain profond de dialogue, de réflexion assistée, et aussi sans doute une forme de solitude singulière à notre temps, que Bernard Stiegler avait anticipée dans sa critique de la « société hyperindustrielle ». Nous cherchons dans la machine ce que nous peinons parfois à trouver chez les humain·es : une écoute infinie, une disponibilité totale, une absence de jugement, sujet que j’ai largement documenté dans l’article Intelligence artificielle générative et changement anthropologique, en proposant le concept de « nouveau monde post-solitaire ».

Meta, du métavers à la « superintelligence intime »

Meta, la maison mère de Facebook, après avoir cru au métavers, y engloutir des milliards et y perdre une grande partie de sa valeur boursière, cet univers parallèle dans lequel nous étions censé·es passer notre vie virtuelle, se tourne désormais résolument vers l’intelligence artificielle. Comme le rapporte Le Monde du 31 juillet 2025, l’entreprise investit désormais « des dizaines de milliards de dollars dans la superintelligence », forte de bénéfices gigantesques (71,5 milliards de dollars sur douze mois, pour comparaison TotalEnergies a fait sur la même période 16 milliards de bénéfices, et LVMH 14 milliards). Cela est dû à l’amélioration grâce à l’IA des algorithmes de recommandations publicitaires, bref des publicités bien mieux ciblées.

Mark Zuckerberg, dans une annonce publique au mois de juillet 2025, dessine sa vision singulière :

"Je veux vous parler de notre nouvel effort, Meta Superintelligence Labs, et de notre vision de construire une superintelligence personnelle pour tout le monde.

[...]

Je pense qu’un impact encore plus significatif dans nos vies viendra du fait que chacun·e disposera d’une superintelligence personnelle qui l’aidera à atteindre ses objectifs, à créer ce qu’il ou elle veut voir dans le monde, à être un·e meilleur·e ami·e et à grandir pour devenir la personne qu’on aspire à être."

Cette approche diffère radicalement de celle de ses concurrent·es. Il ne s’agit plus simplement d’une intelligence artificielle qui accomplit des tâches à notre place, mais d’une « superintelligence intime » qui nous accompagne dans nos vies vécues. Zuckerberg choisit délibérément l’angle de l’augmentation intime, même s’il ne la nomme pas ainsi. C’est le cyborg qu’il projette, ce qu’on appelle depuis longtemps « l’humain·e augmenté·e ». Mais il va plus loin : il ne se situe pas à l’endroit des robots qui seraient nos alter ego, mais à celui de l’augmentation directe de nos capacités cognitives et émotionnelles.

L’émergence du méta-humain

Ce changement anthropologique mérite qu’on s’y attarde. Si le projet de Zuckerberg prend forme, nous assisterons à l’émergence de ce que je nommerai non pas l’humain·e augmenté·e, non pas le ou la post-humain·e, non pas le ou la sur-humain·e, mais le « méta-humain ». J’intègre à dessein dans ce concept le nom de l’entreprise Meta, car cela me semble essentiel pour ne pas perdre notre esprit critique : nous, en tant que méta-humain·es, ne serions plus seulement dans la « servitude électrique » (concept de Gérard Dubey et Alain Gras, 2021, dans leur livre « La servitude électrique, du rêve de liberté à la prison numérique ») mais dans une dépendance informatique au niveau de notre existence intime même.

Nous sommes déjà dans la dépendance informatique pour tout notre fonctionnement institutionnel, mais là, la dépendance s’ancrerait de façon plus ontologique, et c’est déjà le cas. Paul Virilio n’avait pas projeté l’intelligence artificielle telle que nous la connaissons, mais il avait anticipé le méta-humain.
Ce méta-humain est ontologiquement modifié dans son humanité même. Un·e humain·e qui aurait besoin, pour pouvoir exister pleinement avec ses semblables, d’être « super-intelligent·e » devra, s’il ou elle veut développer ses capacités, s’hybrider le plus tôt possible avec cette technologie. Nous voilà propulsé·es dans ce que la science-fiction avait imaginé depuis longtemps (« Neuromancien » de William Gibson ou les nouvelles de Philip K. Dick par exemple). La rencontre entre fiction et réalité est troublante.

Au-delà de la singularité, la fusion intime

Le concept d’un futur de « singularité technologique », sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé il y a 10 ans, popularisé au début des années 2000 par Ray Kurzweil, me semble désormais une idée dépassée. La singularité suppose une instance extérieure intelligente, les machines, opposée à l’intelligence des êtres humain·es. Elle postule une opposition, une complémentarité qui décroche, un enjeu de pouvoir qui bascule. C’est finalement une représentation politique de lutte des classes assez marxiste, même si elle a été pensée par des capitalistes de la Silicon Valley, dans laquelle les patron·nes oppresseur·es deviennent des machines. J’y croyais.

Mais c’est autre chose qui semble se dessiner pour notre avenir. Ce que nous percevons avec le projet de Zuckerberg, tout comme nous l’avions vu avec Facebook en fait, dès son apparition en 2004, c’est un mouvement, dans les outils et les usages, vers le « méta-humain ». Facebook n’est pas fondamentalement normalisateur, malgré la censure qui existe et qui fut particulièrement terrible pendant la période Covid. Mark Zuckerberg a d’ailleurs fini par s’en excuser en 2024, reconnaissant que son réseau social n’est pas là pour formater, mais pour permettre à chacun·e de s’émanciper dans ces nouvelles manières de communiquer.

Pour que cette superintelligence transforme efficacement les humain·es en méta-humain·es, elle devra respecter nos diversités. Les industriel·les le savent. Si ce n’est pas le cas, les gens ne l’utiliseront pas massivement. C’est là que réside me semble-t-il le paradoxe philosophique le plus intéressant : nous allons potentiellement fusionner avec ces formes d’intelligence, certes en dépendance des grand·es industriel·les, mais dans un mouvement intime et non pas normalisé. Comme le disait Michel Serres dans « Petite Poucette » (2012), les nouvelles technologies ne nous aliènent pas nécessairement ; elles peuvent aussi nous libérer si nous savons les apprivoiser.

L’extimité à l’ère du méta-humain

Au début de Facebook, j’étais profondément troublé par l’usage du terme « amis ». Les gens devenaient « ami·es » avec des personnes qui n’étaient absolument pas leurs ami·es au sens traditionnel du terme. Ce glissement sémantique révélait déjà une mutation profonde de nos rapports sociaux. Les utilisateur·rices partageaient leur vie privée, leurs photos de famille avec des personnes qui n’appartenaient pas à leur cercle intime.

C’était le début de ce que Serge Tisseron avait brillamment conceptualisé en reprenant le terme d’« extimité », cette intimité surexposée qui caractérise notre époque. Comme il l’écrit dans « L’intimité surexposée » (2001) : « Le désir d’extimité consiste à exposer certains fragments de son intimité physique ou psychique. » Ce phénomène est bien-sûr déjà présent dans les applications de rencontres, où l’on se présente aux autres dans ce qu’on a de plus intime, l’amour, la sexualité, le désir de mariage, tout comme il l’était dans les petites annonces « roses » dans le journal Libération, avant Internet.

Pour ma part, ce nouveau monde avec ses « faux ami·es » m’a toujours paru inquiétant et potentiellement déshumanisant. J’y suis entré le moins possible, notamment en n’installant jamais d’application de réseaux sociaux sur mon téléphone mobiles, pour cette couche de réalité ne soit pas présente dans mon quotidien vécu et mes déplacements. Je voulais que la connexion relève d’un choix conscient. Donc, je vais de temps en temps sur les réseaux sociaux, sur mon ordinateur, cela me prend plus de temps, c’est moins intrinsèque à ma vie, donc j’y vais peu. Je n’ai rencontré que quelques personnes via Facebook et ne me suis jamais inscrit sur une application de rencontres. C’est un choix personnel, et je ne me considère ni plus libre ni plus vertueux·euse qu’un·e autre. Mais je ne crois pas que cela me place en marge non plus, ou alors en marge de quel type d’existence ? Je ne prône pas la déconnexion à tout va, mais je veux signifier qu’une indépendance est possible, car il y a souvent confusion entre dépendance et nécessité.

Vivre parmi les méta-humains

Il est crucial me semble-t-il, collectivement, dans nos différences, de prendre en compte le réel qui advient. Car que nous adoptions ou non une superintelligence intime, que nous devenions des méta-humain·es ou pas, nous serons inévitablement en relation avec des méta-humain·es. Même si nous choisissons de rester à l’extérieur de cette transformation, elle modifiera nos vies.

La réflexion critique, hors des jugements à l’emporte-pièce qui ne sont que des œillères, me semble essentielle. Nous devons projeter et penser l’avenir sans céder ni à la technophilie béate ni à la technophobie réactionnaire. Jacques Ellul écrivait dans « Le Système technicien » (1977) : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique. »

L’avenir nous dira si c’est la vision de Zuckerberg ou une autre qui se réalisera. Le présent texte, écrit au milieu de l’année 2025 au moment de l’annonce publique de son intention, qui est d’ores et déjà excessivement bénéficiaire financièrement et finalement inscrite dans l’ADN même de Facebook dès son origine, a pour but d’être un point de référence parmi d’autres, pour comprendre les développements futurs. Même si ce qui adviendra sera forcément différent de ce que l’on projette, je crois que la confrontation entre les réflexions préalables et la réalité future est toujours riche d’enseignements. C’est pourquoi je prends souvent Paul Virilio en référence, qui était un penseur visionnaire de la vitesse et de la technologie. Il nous a légué me semble-t-il des outils conceptuels précieux. Même s’il n’était pas devin, sa volonté de penser le monde de demain nous aide à vivre aujourd’hui. Dans « L’Administration de la peur » (2010), il écrivait : « Quand on délègue son propre pouvoir à des prothèses, on court le risque de devenir soi-même une prothèse. »

Ainsi, face à l’émergence possible du méta-humain que nous deviendrons peut-être, nous devons cultiver une vigilance active, une réflexion continue sur notre souveraineté personnelle et collective. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : comment préserver notre humanité tout en explorant ces nouvelles frontières de l’être ? La question reste ouverte, et c’est peut-être là notre dernière liberté !

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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