L’arrivée des intelligences artificielles transforme la nature même de l’écriture et de la production intellectuelle en général. Je propose ici une réflexion sur une façon riche et spécifiquement humaine de déplacer le travail intellectuel : de la rédaction vers la captation d’expériences authentiques.
Je constate une transformation profonde dans la pratique du travail intellectuel en général et de l’écriture en particulier. Ce qui constituait traditionnellement le cœur du labeur intellectuel, la rédaction proprement dite, la mise en forme, la structuration, se déplace vers un autre territoire : celui de l’expérience vivante, de la présence aux situations, de la documentation du quotidien. L’intelligence artificielle ne peut vivre, sentir, ressentir, se tromper, improviser. Elle ne peut pas (encore) accumuler cette matière première que constitue l’expérience humaine incarnée. Cette réalité redéfinit le rôle de l’être humain, de l’auteur·rice.
Ce que je nomme le « travail de la source » peut faire écho à ce que Dominique Cardon formule lorsqu’il affirme que « si nous fabriquons le numérique, il nous fabrique aussi » (Culture numérique, 2019). La technique n’est jamais extérieure aux processus de pensée ; elle les configure tout en étant configurée par eux. Les outils d’intelligence artificielle ne remplacent pas la pensée humaine, ils en révèlent la spécificité : notre capacité à être présent·es au monde, à vivre des situations singulières, à capter des nuances que seule l’incarnation permet.
Bernard Stiegler nous rappelle qu’un « savoir, c’est toujours un savoir-bifurquer » (La société automatique. 1. L’avenir du travail, 2015). Bifurquer signifie inventer de nouvelles façons de faire avec les techniques qui nous transforment. L’écriture avec l’intelligence artificielle n’est pas une abdication de la pensée, mais une bifurcation : je me concentre sur ce que je suis seul·e à pouvoir faire, vivre de façon authentique et incarner, à savoir créer du matériau brut à partir d’expériences singulières, tandis que la machine accomplit ce qu’elle fait bien, c’est-à-dire structurer, reformuler, organiser selon des schémas appris. Notre rôle et ce qui nous définirait en tant qu’humains et humaines est de vivre pleinement les expériences et surtout de les documenter de façon « brute », car si on ne les documente pas, on n’aura pas de « source ». Je me rends compte que depuis plus de vingt ans, à savoir bien longtemps avant les intelligences artificielles génératives, je prends la peine d’enregistrer les interventions publiques et des situations de médiation, d’écrire un journal de travail, de numériser les traces écrites des processus, car je savais, sans savoir comment ce serait opéré, mais en sachant que ce le serait par des machines, qu’un jour ces traces prendraient tout leur sens de « source », et me permettraient de découvrir de nouveaux savoirs. J’ai fabriqué une forme de collecte ethnographique de mon propre travail.
Walter Benjamin observait qu’à l’époque de la reproductibilité technique, l’art perdait son aura mais gagnait en accessibilité démocratique (L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935). La technique de reproduction « détache l’objet reproduit du cadre de la tradition » et permet sa multiplication. Nous vivons aujourd’hui une mutation comparable, mais qui concerne la pensée elle-même. L’industrialisation a permis qu’une personne produise beaucoup plus d’objets grâce aux machines. Désormais, une personne peut produire beaucoup plus de productions intellectuelles partageables.
Cette industrialisation de la pensée ne la dénature pas, elle la démultiplie. Je peux, à partir d’une documentation quotidienne, produire plusieurs livres selon différents angles, explorer diverses entrées thématiques, toucher des publics variés. Ce qui aurait nécessité des années de travail solitaire peut maintenant se déployer en quelques semaines. La question n’est plus de savoir si nous avons le temps de bien écrire, mais de reconnaître que l’exigence d’écriture se situe ailleurs : dans la qualité de la source, dans l’authenticité de l’expérience documentée.
Comme le propose Mark Alizart dans Informatique céleste (2017), le numérique ne nous est pas étranger, « la nature est une informatique ». Les machines que nous créons prolongent notre propre fonctionnement, elles ne le trahissent pas. L’intelligence artificielle révèle que l’intelligence n’est plus le propre exclusif de l’être humain, mais elle ne peut remplacer ce qui fait encore notre humanité profonde : l’empathie, l’imagination, l’improvisation, la capacité à ressentir et à transformer le ressenti en matière pensante.
L’écriture quotidienne, régulière, comme une respiration nécessaire à la vie, telle que se la représentait très bien Rainer Maria Rilke (Lettre à un jeune poète, 1929), cette exigence qui est désormais la mienne, constitue la base d’un système de production intellectuelle qui me dépasse. Chaque texte est une graine semée. Je n’ai plus à craindre de manquer de temps pour bien écrire ; je peux écrire immédiatement, même partiellement, car cette matière s’accumule et forme progressivement un corpus exploitable selon de multiples entrées.
Cette pratique d’écriture irrigue dans les deux sens : elle nourrit ma pensée quotidienne tout en s’en nourrissant. Bernard Stiegler parle de « mémoire outillée » (Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, 2008). Notre mémoire n’est jamais purement intérieure ; elle s’appuie sur des supports externes, des traces, des outils. L’écriture quotidienne devient un système mnémotechnique qui structure la pensée tout en la documentant. L’intelligence artificielle peut ensuite naviguer dans cette mémoire documentée pour en tirer des synthèses, des développements, des variations.
Le partage n’est plus un moment secondaire qui viendrait après l’écriture ; il en devient constitutif. Publier librement sur un site web plutôt que dans le circuit traditionnel de l’édition, c’est choisir la liberté d’action immédiate. C’est reconnaître que la valeur ne réside pas dans le contrôle de la diffusion mais dans la qualité de la source. Serge Tisseron nous met en garde : « La question n’est pas de savoir si on va communiquer avec les avatars comme avec des êtres humains, mais de savoir si nous allons réduire les humains qui se trouvent derrière leur avatar » (2023). Le numérique n’efface pas l’humain ; il nous invite à maintenir vivante la relation authentique derrière les interfaces.
La collaboration avec l’intelligence artificielle légitime aussi la modalité d’écriture par couches successives, qui me permet d’ouvrir la porte au possible de l’écriture, libérée du perfectionnisme qui fige le processus créatif :
Ce processus séquentiel permet d’accéder plus rapidement à la distance nécessaire à tout travail intellectuel rigoureux, qu’on le fasse soi-même, en collaboration dans le cadre d’une écriture à plusieurs mains, ou en collaboration avec des IA.
Cette méthode rappelle ce que Sigmund Freud décrivait dans sa Note sur le bloc magique (1925) : la superposition de couches qui s’inscrivent les unes sur les autres, s’effacent partiellement, laissent des traces. L’écriture avec l’intelligence artificielle fonctionne selon ce principe de palimpseste numérique : chaque itération enrichit le texte, affine la pensée, sans effacer totalement les couches précédentes qui restent accessibles.
Je ne produis pas seul·e, mais je reste l’auteur·rice car je suis la source. Et avant l’IA, je ne produisais pas non plus seul·e : tous mes textes et articles étaient relus, corrigés, parfois largement réécrits par des collègues, comme je pouvais le faire pour eux et elles aussi. L’intelligence artificielle peut écrire à ma manière parce qu’elle a appris de mon corpus, mais elle ne peut pas encore vivre ce que je vis. Cette asymétrie fondamentale redéfinit l’auctorialité : être auteur·rice signifie être à l’origine d’expériences authentiques, créer une documentation unique, porter une voix singulière. La rédaction devient un processus partagé, mais la responsabilité intellectuelle et éthique demeure pleinement humaine.
Cette approche libère du temps pour ce qui compte vraiment : continuer à vivre intensément, à documenter le présent, à nourrir cette source intarissable que constitue l’expérience humaine. Plutôt que de s’épuiser dans un travail laborieux de mise en forme, on peut rester dans la spontanéité du quotidien tout en produisant une pensée rigoureuse et partageable. L’intelligence artificielle devient un outil d’émancipation, à condition de bifurquer, comme le suggère Stiegler, et d’inventer ses propres règles d’usage plutôt que de subir celles imposées par défaut, ou de croire que ce qui est à l’œuvre aujourd’hui serait un « remplacement ». Non, c’est un facteur d’émancipation intellectuelle.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :