L’IA bouleverse notre rapport au savoir, donc interroge les fondements de l’éducation. Cette mutation dépasse le technique pour toucher au philosophique et au politique : comment former des citoyen·nes émancipé·es dans ce nouveau monde ? Premières propositions.
L’avènement de l’intelligence artificielle dans notre quotidien constitue bien plus qu’une simple évolution technologique : il s’agit d’une transformation anthropologique profonde qui interroge les fondements mêmes de notre rapport au savoir, à l’apprentissage et même dans une certaine mesure à la vie elle-même. Le champ éducatif est bien-sûr questionné. Comment former des individus dans un monde où les machines peuvent générer des textes, des images, des raisonnements, des actions, analyser des données et même mener des conversations constructives avec les êtres humains ? Cette question dépasse largement le cadre technique pour toucher aux dimensions philosophiques, politiques et relationnelles de l’acte d’éduquer.
La transformation cognitive à l’œuvre
Michel Serres, dans son ouvrage visionnaire « Petite Poucette » (2012), avait déjà identifié les prémices de cette transformation. Iel observait comment les jeunes générations, constamment connectées à leurs téléphones, développaient de nouvelles façons de penser et d’interagir avec l’information. Sa formule est éclairante : « Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque justement ces fonctions se transforment avec le support et par lui. »
Cette intuition prend aujourd’hui une dimension nouvelle avec l’intelligence artificielle. Si l’écriture et l’imprimerie ont déjà transformé notre mémoire au point que Montaigne préférait « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », l’IA provoque une mutation encore plus radicale. Nous n’éduquons plus des individus qui vivent dans le même monde cognitif que nous : les pratiques, les rapports au savoir, les modes d’apprentissage des enfants deviennent très différents des nôtres. Notre travail d’éducateur·rice devient donc un travail de lien, entre notre culture et la leur, pour qu’elles puissent se nourrir et s’enrichir mutuellement.
L’être humain augmenté : nouveau sujet de l’éducation
Le concept « d’être humain augmenté » prend ici tout son sens. Il ne s’agit pas seulement d’humains équipé·es de prothèses technologiques, mais d’individus dont les capacités cognitives s’étendent et se transforment par leur interaction constante avec des intelligences artificielles. Cette augmentation n’est ni bonne ni mauvaise en soi : elle est un fait anthropologique qu’il nous faut comprendre et intégrer dans nos pratiques éducatives.
L’éducateur·rice d’aujourd’hui fait face à des apprenant·es qui peuvent instantanément accéder à une infinité d’informations, générer des textes complexes, créer des images ou analyser des données avec l’aide d’IA. Cette réalité bouleverse la hiérarchie traditionnelle du savoir et questionne le rôle même de l’enseignant·e.
La leçon du Maître Ignorant
Jacques Rancière, dans « Le Maître Ignorant », nous offre une perspective précieuse pour repenser l’éducation à l’ère de l’IA. L’histoire de cet enseignant français qui parvient à enseigner le français à des étudiant·es néerlandophones sans parler leur langue illustre un principe fondamental : l’apprentissage n’est pas nécessairement une transmission verticale de savoirs et d’explications, mais peut émerger d’une dynamique d’autonomisation et d’intelligence collective.
Cette approche prend une résonance particulière face à l’IA. Si les machines peuvent fournir instantanément des informations et des explications, le rôle de l’éducateur·rice se déplace vers l’accompagnement, la facilitation et la création d’environnements propices à l’apprentissage autonome et critique.
L’innovation pédagogique comme nécessité
L’intelligence artificielle ne doit pas être perçue comme une menace pour l’éducation, mais comme une opportunité de réinvention. Elle nous oblige à sortir des schémas traditionnels de transmission pour explorer de nouvelles dynamiques pédagogiques. Les neurosciences nous apportent des éclairages précieux sur ces nouvelles modalités d’apprentissage, montrant comment le cerveau s’adapte et se reconfigure face aux nouveaux outils cognitifs.
L’enjeu n’est plus tant de transmettre des connaissances que de développer des compétences méta-cognitives : apprendre à apprendre, à questionner, à valider, à créer du sens dans un océan d’informations. L’éducateur·rice devient un·e architecte d’expériences d’apprentissage, un·e guide dans la complexité plutôt qu’un·e détenteur·rice exclusive du savoir.
Au-delà de l’éducation aux médias
La question politique est pour moi essentielle dans une réflexion sur l’éducation et l’IA. Il ne s’agit pas seulement de développer l’esprit critique face aux médias, mais de comprendre les enjeux de pouvoir, de contrôle et de citoyenneté qui se jouent dans nos choix technologiques. Où sont hébergées les IA que nous utilisons ? Qui contrôle ces technologies ? Quels biais véhiculent-elles ? Ces questions ne sont pas techniques mais profondément politiques.
L’éducation doit intégrer une réflexion sur la « place stratégique des un·es et des autres » dans l’écosystème numérique. Il existe une tendance à considérer la technologie comme neutre, à croire en « une absence du politique » dans ces questions. Cette croyance est dangereuse car elle masque les rapports de force et les choix de société qui structurent notre rapport à l’IA.
Former des citoyen·nes émancipé·es
L’enjeu est de former des citoyen·nes capables de comprendre et d’agir sur leur environnement technologique, et non de simples consommateur·rices passif·ves d’outils numériques. Cela implique de développer une conscience critique des mécanismes de l’IA, de ses potentialités comme de ses limites, mais aussi de ses implications sociétales et éthiques.
L’émancipation passe par la capacité à dialoguer avec ces « nouveaux agents de notre vie » que sont les IA, non pas dans une relation de soumission ou de rejet, mais dans une interaction consciente et maîtrisée. La notion d’hospitalité prend un nouveau sens : comment accueillons-nous ces nouvelles formes de présence dans notre espace social et éducatif ?
Au-delà des savoirs disciplinaires
L’éducation à l’ère de l’IA ne peut se limiter aux savoirs disciplinaires traditionnels. Les compétences psychosociales deviennent centrales : savoir être en relation, communiquer, collaborer, faire preuve d’empathie, gérer ses émotions. Ces compétences prennent une importance nouvelle quand il s’agit d’interagir non seulement avec d’autres humains mais aussi avec des intelligences artificielles.
L’exemple du ministère de la Justice, qui travaille sur le développement de ces compétences auprès de publics qui en ont été peu dotés, montre l’importance sociétale de cette approche. Il ne s’agit pas d’un supplément d’âme à l’éducation traditionnelle, mais d’un élément fondamental pour naviguer dans un monde complexe et interconnecté.
Préserver et cultiver notre humanité
Face à l’IA, la question de notre humanité se pose avec acuité. Qu’est-ce qui nous distingue des machines ? Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’intelligence et de la sensibilité humaines ? L’éducation doit permettre de cultiver ces dimensions proprement humaines : la créativité, l’intuition, l’empathie, la capacité à donner du sens, à ressentir et à créer du lien.
Montaigne nous rappelle l’importance d’avoir « une tête bien faite », non seulement dans l’acquisition des connaissances mais aussi « dans les relations ». Cette sagesse prend une résonance particulière quand il s’agit de former des individus capables de maintenir leur humanité tout en tirant parti des possibilités offertes par l’IA.
L’intelligence artificielle nous confronte à un défi éducatif sans précédent, mais aussi à une opportunité extraordinaire de repenser nos pratiques et nos finalités éducatives. Il ne s’agit pas de résister au changement ou de s’y soumettre aveuglément, mais de l’accompagner de manière réflexive et critique.
L’éducation de demain devra articuler plusieurs dimensions : la compréhension des mutations anthropologiques en cours, l’innovation pédagogique centrée sur l’autonomisation et l’intelligence collective, la conscience politique des enjeux de pouvoir liés à l’IA, et le développement des compétences psychosociales qui font notre humanité.
Cette transformation ne se fera pas sans tensions ni résistances. Elle nécessite de la part des éducateur·rices une remise en question profonde de leurs pratiques et de leur rôle. Mais elle ouvre aussi la voie à une éducation plus riche, plus démocratique et plus émancipatrice, où l’humain reste au centre, augmenté mais non diminué par la technologie.
L’enjeu n’est pas de former des utilisateur·rices d’IA, mais des citoyen·nes capables de comprendre, de critiquer et de transformer le monde dans lequel iels vivent. C’est là le défi et la promesse de l’éducation à l’ère de l’intelligence artificielle : non pas subir le changement, mais en devenir les acteur·rices conscient·es et créatif·ves.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :