L’être écrivant

12 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’écriture nous façonne. Au-delà de l’écrivain traditionnel, l’« être écrivant » englobe toute personne qui écrit - des journalistes aux utilisateurs de réseaux sociaux - et dont les mots transforment le réel et construisent l’identité.

« L’écrivain » avant et après Internet

La sociologue Nathalie Heinich a publié en 2000 le livre « Être écrivain, création et identité » basé sur des enquêtes auprès de 30 auteurs français, qui vient d’être réédité en 2025 (Folio essais). En tant que sociologue, Nathalie Heinich s’intéresse aux rôles sociaux et au processus d’identification personnel et collectif au rôle social d’écrivain, qu’elle ancre autant dans les pratiques de création que dans les questions identitaires ou sociologiques : l’écrivain est envisagé comme un producteur de textes qui ensuite lui deviennent extérieurs. Elle se centre principalement sur des auteurs de fiction, textes qui ensuite prennent leur autonomie, y compris après la mort des écrivains dans la postérité. Mais à part les retours de notoriété sur des personnes qui ont écrit, elle ne travaille pas sur le lien étroit, me semble-t-il, entre les mots et soi, et elle restreint son étude aux « écrivains » considérés comme tels et édités comme tels. Il faut aussi savoir que son enquete date de 1990, donc d’un temps où Internet n’existait pas encore. On pouvait alors encore avoir une vision relativement plus stricte de l’écrivain qu’aujourd’hui, avec toutes les nuances dans le « milieu » bien sûr ; c’était avant la survenue des blogs, avant les plateformes d’écriture qui ont pu produire des best-sellers à partir de textes écrits sur les téléphones portables, avant la faramineuse démocratisation de la lecture et de l’écriture qu’a représenté Internet et notamment l’arrivée du web 2.0 à la fin des années 90, c’est-à-dire la capacité pour les simples utilisateurs de publier aux yeux du monde des textes, images et autres sur des plateformes dont le rôle est de recevoir leurs publications, ce que sont les réseaux sociaux. Par ailleurs, Nathalie Heinich ne parle pas du tout, par exemple, des personnes qui écrivent des projets, des projets architecturaux, des projets de films, des projets institutionnels, par exemple. Je ne lui en fais en aucun cas le reproche car elle se positionne à un endroit précis de la figure de l’écrivain au début des années 90.

Définition de « l’écrivant »

Je me propose de traiter un sujet plus vaste et ouvert, et d’évoquer non pas l’écrivain, mais l’écrivant. Je mets dans cet ensemble les écrivains eux-mêmes, les poètes, les scénaristes, les essayistes, les journalistes, les professionnels qui écrivent des projets ou des rapports pour les conseils municipaux, les individus qui publient des textes sur les réseaux sociaux et ceux qui écrivent leur journal intime. Bref, j’inclus tout le monde dans le terme « écrivant » et non pas seulement les écrivains édités par des éditeurs.

Ce qui va m’intéresser dans « l’être écrivant », c’est de regarder cet objet, l’écriture, non pas comme un objet qui prendrait son autonomie et qui potentiellement traverserait les siècles sans rapport avec la personne qui l’a écrite, mais bien plutôt comment l’écrit vient construire la personne elle-même, à titre individuel et aussi à titre collectif. Aussi, cette écriture de l’écrivant peut être collective.

Exemples de textes performatifs

Prenons le projet de la capitale européenne de la culture 2028 remporté par la ville de Bourges. On dit « la ville de Bourges », mais en réalité c’est un collectif de personnes qui ensemble ont réfléchi et ont écrit, ont dialogué, ont mis en place diverses instances plus ou moins démocratiques d’élaboration et ont produit un texte, qui a convaincu une commission, qui a donc donné ce label qui permet de déclencher de très importants moyens financiers. Cette écriture va changer la vie de bien des gens, va produire des dépenses financières des pouvoirs publics très importantes, va fabriquer des infrastructures locales, va peut-être révéler des personnes qui, grâce à ce projet, vont s’exprimer en tant qu’artistes ou en tant qu’organisateurs. Je prends à dessein un texte qui est loin d’avoir produit tous ses effets, dont les effets ne font que commencer. Donc, on le voit bien, les auteurs mêmes de ce texte pourront voir leur vie complètement transformée par leur texte.

De la même manière, un auteur qui écrit un pamphlet politique, prenons le pire d’entre eux, Adolf Hitler avec Mein Kampf, ce texte produit, quelle que soit son ignominie, un appui symbolique pour des décennies, qui soutient à la fois la construction de l’Allemagne nazie dans les années 30 et 40, la survenue d’une guerre mondiale, le massacre de millions d’innocents et produit encore de funestes effets politiques. Je ne dis pas que le texte Mein Kampf est le seul responsable, car un texte n’est pas aussi performatif que cela. Mais l’écrivant Adolf Hitler a employé ce texte comme un appui très puissant pour nourrir son projet ignoble de destruction, de son vivant et même après sa mort.

A peu près à l’opposé, un autre texte, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 est lui aussi un texte écrit par un collectif, qui fonde en profondeur les institutions de notre pays et de bien d’autres, c’est-à-dire l’organisation sociale, les représentations de soi-même, etc. En ce moment, je participe à la réécriture de la déclaration de Fribourg des droits culturels dans un collectif, pour une mise à jour de ce texte qui date de 2007. Nul ne sait quels seront les effets de cette écriture. Mais nous sommes conscients, par l’attention que nous mettons à chaque mot, à chaque formulation, de l’impact futur potentiel de ce texte, car il fera non pas loi mais référence, ce qui est une forme de loi symbolique.

Des textes en retour vers leurs auteurs

Être écrivant, c’est aussi être ces personnes qui publient dans les réseaux sociaux des critiques de régimes politiques autoritaires comme le régime politique français actuel, et qui, ce faisant, se retrouvent emprisonnés, parce que leurs écrits ont été interprétés dans un certain sens par la justice, malheureusement très inféodée actuellement au pouvoir politique, quoi qu’on en dise ; leurs mots ont été surinterprétés comme des appels au terrorisme, même s’il s’agit que d’exprimer son désaccord au sujet d’un génocide en cours à Gaza par exemple.

Autre exemple, un texte que j’ai écrit il y a bientôt trois ans, « Et si on changeait de posture », sur la manière de travailler dans le domaine culturel avec les jeunes et avec le numérique, me vaut de régulières sollicitations de la part d’institutions culturelles pour venir les accompagner à mettre en œuvre ce que je décris dans le texte. Donc ce texte a des impacts sociaux personnels me concernant et collectifs concernant les collectivités, et il va pouvoir transformer des projets culturels dans des villes, dans des musées, etc. Et pourtant ce texte n’est pas un projet comme celui de la capitale européenne de la culture, c’est un texte de réflexion sur un sujet qui concerne bien des gens dans le champ social, éducatif et culturel, et le partage de ces réflexions amène à des désirs d’action, de changement, d’amélioration de l’action publique. On n’est plus du tout dans le cadre d’un roman que des personnes liraient, plus ou moins nombreuses, et potentiellement produisant la notoriété symbolique ou non de leur auteur, on est dans le cadre d’un texte qui transforme. Et par ailleurs, il peut aussi sans doute transformer seul, sans mon accompagnement, sans même que j’en ai connaissance.

Cet être écrivant, engagé dans le monde, parfois même malgré lui, à des endroits qu’il n’aurait pas supposés, comme les personnes qui se font emprisonner pour leurs textes, me semble digne d’être regardé de près.

Le processus de symbolisation

En psychanalyse, le processus de symbolisation fait que ce qu’on représente à l’extérieur de soi va contribuer à nous construire, dans notre récit personnel, dans l’identification de qui nous sommes, mais aussi biologiquement, car ce processus s’opère sous la forme de connexions neuronales qui sont en elles-mêmes un phénomène physiologique et qui ont des impacts physiologiques personnels importants. Ce processus de symbolisation va aussi construire nos manières de réagir dans l’instant, dans la spontanéité. Nos émotions seront elles-mêmes transformées par notre être écrivant : ce que nous écrivons ne nous modifiera pas de la même manière que ce que nous n’écriront pas. Je ne parle pas forcément du déni, car on peut ne pas dénier des choses que nous n’écrivons pas. Mais on sait très bien que ce qui n’est pas symbolisé reste en « souffrance » et pilote nos actes, nos gestes, nos émotions, sans que nous ayons la lucidité de percevoir ce qui nous pousse. Le défaut de symbolisation amène à ce qu’on appelle la psychose.

L’écriture d’un journal intime, par exemple, très pratiqué, apporte une construction de soi énorme, car il permet de mettre en forme ce qui nous hante, ce qui nous remue, ou nous met en joie. Il ne s’agit pas que de mettre sur papier les choses difficiles. Toute chose mise sur papier contribue, par symbolisation, à nous construire à titre personnel.

Ces symbolisations par l’écriture sont aussi des processus collectifs. Lorsqu’on a des références communes, soit parce qu’on lit les mêmes choses, soit parce qu’on a lu les écrits des uns ou des autres, ou même qu’on s’est écoutés parler, cela nous permet de symboliser dans le collectif. Les groupes humains, les communautés, comme on les nomme aujourd’hui, qu’elles soient familiales, sportives, professionnelles, dans l’entreprise ou dans des réseaux inter-entreprises, intellectuelles, artistiques, sont des êtres écrivants mis en lien par leurs symbolisations personnelles et collectives, qui se retrouvent par les mots qu’ils partagent. Certains les écrivent et fédèrent ainsi d’autant mieux ces communautés. Cet être écrivant de certains va permettre que la communauté se constitue de façon plus profonde car en résonance de symbolisation entre le collectif et le personnel.

Les intelligences artificielles génératives

Et enfin, il y a un changement anthropologique très important de l’écriture qui a démarré dans le public le 30 novembre 2022 : c’est le fait que désormais on peut demander à une machine d’écrire pour nous. Les intelligences artificielles génératives, ChatGPT étant la première, lancée le 30 novembre 2022 et la plus connue, sont des outils auxquels on peut demander d’écrire à notre place ou de nous aider à écrire. Dans la relation d’aide, il y a cette assistance de la machine qui finalement vient faire son incursion dans le sens et dans les contenus. Alors qu’avant on ne percevait pas très bien que la machine changeait nos façons d’écrire : l’arrivée de la machine à écrire, de l’ordinateur, du traitement de texte, des logiciels de mise en page, etc., des blogs, de Twitter à 140 caractères, toutes ces technologies d’écriture semblaient rester relativement extérieures au sens, au contenu même, au processus de l’imagination. En réalité, elles avaient bien sûr déjà de l’impact sur ce processus, mais avec les intelligences artificielles génératives de mots (car elles peuvent être aussi génératives d’images et de sons, ou même de sites Internet), on peut demander à une machine de créer du symbolisé à notre place. Et ce faisant, si par exemple on demande à ChatGPT d’écrire pour nous le projet de la capitale européenne de la culture 2028, et je ne doute pas que ChatGPT a été mis à contribution d’ailleurs pour écrire ce projet, eh bien, notre être écrivant n’est plus seulement organisé dans une dialectique entre le personnel et le collectif, mais il se trouve pris désormais dans une triade personnel, collectif et machinique. Et peut-être que si je demande à ChatGPT d’écrire à ma place le texte d’un projet culturel, par exemple, ce projet sera celui qui sera choisi et qui changera ma vie. Donc l’être écrivant est aujourd’hui aussi intrinsèquement articulé avec les productions textuelles de la machine. Ces productions textuelles de la machine ont un impact sur le monde, sur mon identité personnelle et sociale, professionnelle, etc., presque autant, en fonction de la manière dont on l’utilise, que ce que je peux écrire par moi-même ou dans des groupes.

Comment l’écriture nous construit aujourd’hui

J’ai proposé ce premier tour d’horizon du concept d’être écrivant que je propose pour apporter, dans une forme d’étape dans la pensée du monde, la place contemporaine de l’écriture dans le processus même de la vie et des actions humaines, qu’elles soient dans toute leur étendue psychosociale et dans leur lien avec les technologies dont les êtres humains sont désormais utilisateurs à l’endroit de l’écriture elle-même.

J’ignore où vont ces changements anthropologiques, mais je les trouve absolument riches, passionnants et sans doute outillants pour nous humains vers des symbolisations plus conscientes, vers des constructions peut-être plus réelles dans le sens de liens qui nous constituent et sur lesquels nous avons un pouvoir d’agir en tant qu’être écrivant, je pense, bien plus important qu’avant.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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