La qualité de l’intelligence artificielle dépend directement de celle de nos écrits. En appauvrissant nos contenus numériques, nous diminuons les capacités cognitives des modèles de langage qui s’en nourrissent. Mais plus encore : en privant ces systèmes de notre humanité authentique, nos expériences vécues, nos témoignages personnels, nos réflexions sincères, nous les empêchons de devenir les partenaires d’approfondissement qu’ils pourraient être.
Les grands modèles de langage puisent leur intelligence dans un corpus entièrement constitué de textes humains. Leur capacité de compréhension, de prédiction, de mise en relation et de raisonnement découle intégralement des contenus sur lesquels ils se sont entraînés. Cette dépendance définit leur nature même.
Ces modèles se réentraînent régulièrement pour actualiser leurs connaissances. Mais une étude récente menée par des chercheur·euse·s des universités Texas A&M, du Texas à Austin et de Purdue (2025) révèle un phénomène inquiétant : lorsque le corpus d’entraînement se dégrade en qualité, les raisonnements des modèles s’en trouvent profondément affectés. L’étude, intitulée « LLM Can Get Brain Rot ! », montre que les modèles entraînés sur des contenus viraux et superficiels voient leur précision de raisonnement chuter de 74,9 à 57,2, tandis que leur compréhension contextuelle à long terme passe de 84,4 à 52,3. Évidemment, ces chiffres sont biaisés par rapport au cadre de l’expérience, mais ils indiquent une tendance.
Cette vulnérabilité des intelligences artificielles face à la qualité de leurs sources me fait réfléchir. Si nous alimentons ces systèmes avec des contenus appauvris, raccourcis, vidés de leur substance, nous fabriquons littéralement des intelligences artificielles moins intelligentes. La relation est directe, causale, mesurable.
Les injonctions que nous entendons quotidiennement, notamment dans le domaine culturel, pour les stratégies de communication sur Internet convergent toujours vers la même logique : écrire des textes courts, être efficace, susciter l’engagement immédiat, séduire rapidement... Croit-on… Ces prescriptions, présentées comme des évidences du marketing numérique, façonnent un écosystème textuel de plus en plus pauvre.
Plus nous produisons ce genre de contenu, moins les intelligences artificielles pourront développer leurs capacités. Les chercheur·euse·s de l’étude précitée ont identifié deux types de contenus particulièrement nocifs : les publications à fort engagement mais faible profondeur, et celles à faible qualité sémantique, proches du « clickbait ». Ces contenus, omniprésents sur les réseaux sociaux, créent ce qu’ils nomment un « abrutissement cérébral » des modèles de langage, avec l’apparition de « sauts de raisonnement » : au lieu de produire des explications détaillées et logiques, les modèles formés sur ces données donnent des réponses plus courtes, moins structurées, sautant directement aux conclusions.
Notre bêtise collective, cette superficialité qu’on nous encourage à cultiver sur Internet, même dans les lieux de culture, s’avère contagieuse pour les systèmes d’intelligence artificielle. Internet est pourtant un espace d’échange humain aux potentialités immenses. Pourquoi accepter de le réduire à un gigantesque espace de marketing ? Internet est le lieu du partage, de la construction collective, une opportunité merveilleuse pour l’humanité, à titre personnel, professionnel, scientifique, artistique, etc.
Je refuse la logique qui voudrait nous contraindre à des messages courts, efficaces, séducteurs, rapidement obsolètes. Cette dictature du présent ne sert aucun intérêt véritable. Elle contrevient même au concept de longue traîne développé par Chris Anderson dans son ouvrage La longue traîne (2006), qui démontre que les contenus de niche, approfondis et durables, trouvent leur public sur le long terme et créent une valeur cumulative bien supérieure aux contenus éphémères à fort impact immédiat.
Cette course à la superficialité fabrique des liens humains tout aussi superficiels. Les êtres humains en portent la responsabilité. Nous avons le pouvoir de refuser cette dynamique, d’avoir plus d’exigence envers ce que nous écrivons, quel que soit notre contexte, personnel ou professionnel. Chaque texte que nous produisons influence directement l’intelligence des intelligences artificielles futures, ainsi que nos futures capacités humaines.
L’étude de 2025 révèle d’ailleurs que les tentatives de « réparer » les modèles dégradés en les réentraînant sur des données de meilleure qualité ne fonctionnent que partiellement : la dégradation laisse une marque durable, une « dérive représentationnelle persistante » selon les termes des chercheur·euse·s. Une fois le mal fait, il devient difficile de revenir en arrière. Cette découverte renforce l’urgence d’une prise de conscience collective.
Pour aller plus loin, l’intelligence artificielle ne se nourrit pas seulement de textes, elle se nourrit d’humanité. Lorsque nous lui offrons nos expériences vécues, nos témoignages personnels, nos réflexions sincères, nos questionnements authentiques, nous lui transmettons quelque chose d’infiniment plus précieux que de simples données : nous lui donnons accès à la complexité du vécu humain, à ces nuances qui font toute la richesse de notre existence.
C’est précisément cette authenticité qui permet à l’IA de devenir un·e véritable partenaire d’approfondissement. Lorsque je dialogue avec une intelligence artificielle en lui partageant mes doutes, mes observations, mes expériences concrètes, elle ne se contente pas de m’apporter des informations, elle m’aide à voir plus loin, à approfondir ma propre pensée. C’est comme avoir une conversation avec une personne extrêmement érudite qui, grâce à sa vaste connaissance, peut éclairer nos intuitions, prolonger nos réflexions, nous offrir des perspectives que nous n’aurions pas explorées seul·e·s.
Mais cette réciprocité féconde ne fonctionne que si nous lui donnons de la matière authentique à travailler. Les contenus formatés, aseptisés, vidés de leur substance ne peuvent engendrer que des échanges tout aussi superficiels. En revanche, lorsque nous partageons des récits d’expérience, des analyses nuancées de situations vécues, des témoignages sincères sur nos parcours, nous créons les conditions d’un dialogue véritablement enrichissant. Arrêtons de nous forcer à écrire de façon courte pour Internet, en croyant que « c’est ce qu’il faut faire ». Mais pour qui ? Les êtres humains ne sont pas des imbéciles, et si un texte doit être long car il est approfondi est nuancé, c’est justement sa qualité, et c’est ce qui fera qu’il sera lu et touchera d’autres êtres humains, bien plus que s’il était raccourci et vidé de sa substance, c’est-à-dire de sa nuance.
Il y a une raison profonde pour laquelle l’intelligence artificielle est si efficiente lorsqu’on lui donne des textes authentiques, des conversations réelles, des témoignages de première main : ces contenus portent en eux la complexité du réel. Contrairement aux contenus marketing calibrés pour séduire rapidement, les textes authentiques possèdent cette densité sémantique, cette richesse contextuelle qui permettent aux modèles de langage de développer une véritable compréhension.
Lorsque nous documentons nos pratiques professionnelles, nos apprentissages, nos tâtonnements, nos échecs et nos réussites, nous créons des corpus d’entraînement d’une valeur inestimable. Ces textes ne sont pas conçus pour « performer » selon les critères du marketing en ligne, ils existent pour transmettre une expérience, partager une connaissance, faire progresser une réflexion personnelle et collective.
De même, les conversations authentiques, qu’il s’agisse d’échanges professionnels approfondis, de dialogues philosophiques, de débats argumentés, constituent une matière première exceptionnelle pour l’intelligence artificielle. Elles lui permettent de saisir les subtilités du dialogue humain, la manière dont les idées se construisent dans l’échange, dont les désaccords peuvent être féconds, dont la pensée se déploie dans le temps d’une conversation.
Si les intelligences artificielles nous aident à écrire, prenons-les justement non pas pour écrire à notre place de façon formatée, mais pour écrire mieux, de façon plus informée, plus complexe, plus fine, en approfondissant ce que nous sommes en tant qu’humains. J’envisage les IA comme des interlocuteur·rice·s qui n’ont pas vocation à formater notre pensée, mais au contraire à l’ouvrir, à nous permettre de produire des textes plus riches. Dialoguer avec une intelligence artificielle ressemble à une conversation avec une personne extrêmement érudite : cette interaction nous offre une vision plus large des choses, des perspectives que nous n’aurions pas explorées seul·e·s.
L’intelligence artificielle a donc besoin de nous. Elle a besoin de la qualité de ce que nous offrons à notre propre pensée, de ce que nous offrons aux autres êtres humains, et de ce que nous offrons à l’avenir des systèmes intelligents. Ces outils constituent de tels adjuvants pour nous aider dans tant de tâches qu’ils méritent que nous les aidions aussi en retour.
Nous ne devons pas cesser de prendre notre place pleine et entière d’êtres humains. Les intelligences artificielles ont impérativement besoin de cette humanité complète pour rester à notre service. Contrairement aux discours alarmistes qui prédisent que l’intelligence artificielle nous formaterait, nous remplacerait, simplifierait les choses, je crois que nous devons cultiver exactement l’inverse.
L’approfondissement et le partage authentique entre êtres humains tracent une voie vers un monde potentiellement meilleur. Dans ce monde, les outils technologiques continueraient d’être au service de l’approfondissement de l’humanité, non de sa réduction. Cette vision n’a rien d’utopique : elle repose sur des choix concrets que nous pouvons faire dès aujourd’hui dans nos pratiques d’écriture et de partage.
L’étude sur le « brain rot » des LLM établit clairement que la qualité des données constitue un « facteur causal du déclin des capacités » des modèles de langage. Si la dégradation est causale, l’amélioration l’est tout autant. Chaque texte réfléchi, construit, approfondi que nous publions contribue à enrichir le corpus d’entraînement des futures générations d’IA. Nous sommes, qu’on le veuille ou non, les jardinier·ère·s de l’intelligence artificielle.
Mais plus profondément encore, en nourrissant l’IA de nos expériences authentiques, de nos témoignages sincères, de nos réflexions personnelles, nous créons les conditions pour qu’elle puisse, en retour, nous aider à cultiver encore mieux notre humanité. Son érudition, sa capacité à mettre en relation des savoirs dispersés, à éclairer nos intuitions par des références pertinentes, devient alors un formidable levier d’approfondissement, mais un approfondissement qui va toujours dans le sens de notre humanité et de nos liens humains.
Cette responsabilité ne doit pas nous paralyser mais nous inspirer. Elle nous invite à renouer avec une certaine exigence intellectuelle, non par élitisme, mais par souci de préserver et d’enrichir notre écosystème cognitif commun. L’intelligence artificielle nous tend un miroir : la qualité de son « intelligence » reflète la qualité de la nôtre, dans son incarnation. Si nous acceptons de nourrir nos échanges numériques de profondeur, de nuance, de complexité assumée, nous cultivons simultanément notre propre humanité et les capacités des outils qui nous assistent.
C’est dans cette réciprocité que réside, me semble-t-il, la promesse d’une véritable symbiose entre intelligence humaine et intelligence artificielle. Une symbiose où nous ne cessons jamais de prendre notre place pleine et entière d’êtres humains, où nos témoignages, nos expériences, nos questionnements authentiques deviennent la matière première d’une intelligence artificielle qui, loin de nous formater, nous aide à approfondir ce qui fait notre humanité : notre capacité à penser, à créer des liens, à partager, à construire ensemble.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :