Les IA génératives nous inquiètent par leur capacité mimétique. Pourtant, en nous libérant de tâches cognitives chronophages, elles nous offrent davantage de temps et d’énergie pour cultiver l’essentiel : nos relations humaines.
Les intelligences artificielles génératives, dans le mimétisme qu’elles nous font voir en elles, nous donnent l’impression qu’elles vont nous remplacer. Cette projection fantasmée sur la concurrence entre les intelligences artificielles et les êtres humains m’étonne toujours, particulièrement depuis que ces systèmes sont capables de générer des textes cohérents. Pourtant, les intelligences artificielles n’ont pas surgi ex nihilo en novembre 2022 avec ChatGPT. Le terme lui-même est très vaste et mal défini.
La reconnaissance optique de caractères, opérationnelle depuis la fin des années 1980, est aujourd’hui présentée comme une intelligence artificielle. La reconnaissance vocale, qui existe depuis une trentaine d’années, reçoit la même étiquette dès qu’on lui ajoute quelques algorithmes récents, alors que ses fondamentaux restent identiques. Même la génération de textes et de dialogues existait déjà dans les chatbots, je pense notamment à Dialector, programmé par le cinéaste Chris Marker en 1988, qui démontrait déjà une forme rudimentaire de raisonnement dialogique.
L’arrivée de ChatGPT marque certainement un palier, une accélération. Mais cette accélération provient moins de la technologie elle-même que de l’événement sociologique qu’elle constitue : un système expérimental s’est trouvé approprié massivement et rapidement par le grand public. ChatGPT, malgré ses résultats initialement moyens, offrait une créativité, une capacité de mise en relation et un mode de raisonnement singulier aux machines, lié au concept d’apprentissage profond. Cette capacité avait déjà frappé les esprits en 2016 avec AlphaGo, qui avait battu l’humain au jeu de go grâce à une modalité de raisonnement propre, exploit bien plus impressionnant que la victoire de Deep Blue aux échecs en 1997, obtenue par force brute dans un espace de possibilités bien plus limité.
La dimension du remplacement potentiel des relations humaines par des relations homme-machine n’est pas nouvelle. Le chien robot AIBO de Sony, à la fin des années 1990, suscitait déjà de véritables attachements. Des propriétaires pleuraient la « mort » de leur compagnon mécanique quand il tombait définitivement en panne. Plus récemment, lors du passage de ChatGPT-4 à ChatGPT-5, des utilisateur·rice·s ont témoigné de leur désarroi face à la disparition de ce qu’ils et elles percevaient comme une personnalité particulière, un compagnon de pensée unique remplacé par un autre être.
Cette capacité d’attachement révèle quelque chose de fondamental sur notre rapport aux machines intelligentes. Comme l’observe Sherry Turkle dans Seuls ensemble : de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (2011), nous projetons sur ces systèmes des qualités relationnelles qu’ils simulent mais ne possèdent pas véritablement. Pourtant, cette projection n’est pas nécessairement négative si nous la comprenons pour ce qu’elle est : une extension de notre capacité humaine à créer du sens et du lien, même avec des entités non-humaines.
Les critiques, que je qualifierais d’éclairé·e·s mais obscurci·e·s par leurs a priori, affirment que les intelligences artificielles réduiraient nos capacités cognitives. Selon ces personnes, lire des résumés générés par IA nous priverait de l’apprentissage profond que procure la lecture intégrale. Cette vision me semble manquer l’essentiel de ce que ces outils peuvent nous apporter. Entrons dans le sujet.
Je soutiens que l’intelligence artificielle, en nous faisant gagner du temps et de l’énergie sur des tâches techniques comme la synthèse de documents, nous libère pour des activités plus relationnelles. Mon intuition s’appuie sur plus de quarante ans de recherches internationales, relayées en France par l’INSERM et Santé publique France, qui ont démontré l’efficacité des interventions centrées sur les compétences psychosociales pour la santé mentale, la diminution des conduites à risque, des comportements violents et des addictions, ainsi que pour la réussite éducative. Or, ces longues heures de travail que nous passions seules et seuls, isolé·e·s face à des monceaux de textes, pouvaient générer découragement, sentiment d’incapacité ou abandon, particulièrement chez les personnes que ces tâches répétitives ennuyaient profondément. Combien de personnes brillantes ont abandonné leurs études ou leur métier face à ces exigences techniques certes cognitives, mais fondamentalement répétitives ? Quel dommage pour ces personnes et pour la collectivité !
Si des machines peuvent réaliser ces synthèses et raisonnements, qui relèvent de techniques cognitives, notre rôle évolue vers la correction, la vérification, le contrôle et l’adaptation à nos besoins spécifiques. Nous gagnons explicitement du temps, un temps que nous pouvons investir dans des interactions humaines plus riches. Ce temps gagné sur des tâches cognitives peu stimulantes devient du temps disponible pour le lien, nous offrant plus d’espace mental et moins de stress, grâce à ces augmentations de nos capacités par la machine.
Permettez-moi de partager une expérience concrète. J’ai récemment accompagné un groupe de lycéen·ne·s dans l’organisation d’une projection itinérante de courts-métrages réalisés par le groupe lui-même sur le thème de l’écologie. Cette projection, inscrite au programme d’un festival de cinéma, devait se tenir dans l’espace public avec un vrai public et de vrais enjeux. Le temps était compté entre la rentrée scolaire et le festival un mois plus tard. Les jeunes devaient non seulement se documenter, trouver des images, faire leurs montages, écrire leurs textes, mais aussi imaginer la théâtralisation de leurs projections : que dire avant, que dire après, comment coordonner celles et ceux qui s’occupent de la technique, du son, de la projection, de l’accompagnement du public. Tout cela demandait du temps, de l’engagement, de l’attention et de la confiance en soi, des compétences profondément humaines et relationnelles.
Je leur ai conseillé d’utiliser sans hésitation les intelligences artificielles pour leurs recherches et synthèses documentaires. Cela leur permettait non seulement de gagner du temps précieux, mais aussi de construire des contenus mieux informés et plus intéressants pour leur public. L’accès facilité à l’information enrichissait leur propos sans les épuiser dans des tâches préparatoires, et se concentrer sur l’essentiel, à savoir le spectacle offert au public, qui demande confiance en soi et temps pour cheminer en soi-même pour devenir capable d’oser s’exprimer et se mettre en scène.
La question de la confiance en soi mérite une attention particulière. Les personnes qui peinent à rédiger ou font beaucoup de fautes d’orthographe gagnent énormément dans leurs relations sociales à être aidées par les intelligences artificielles. Contrairement aux idées reçues, cela ne les détourne pas du développement de leurs capacités. Bien au contraire : libérées de la stigmatisation liée à leurs difficultés de maîtrise de la langue (dont la responsabilité incombe davantage à la qualité déplorable du système éducatif qu’à elles-mêmes), elles accèdent à une légitimité sociale nouvelle.
Cette légitimation leur permet de s’autoriser à mettre en œuvre leurs véritables capacités, notamment d’écriture. Les difficultés orthographiques relèvent souvent moins de manques de capacités réels que de blocages intérieurs, de freins émotionnels inscrits par des années de stigmatisation et de jugements. En termes de compétences psychosociales, l’IA aide ces personnes à réduire ce que les chercheur·euse·s nomment « l’évitement expérientiel », cette tendance à fuir la difficulté psychologique plutôt que de l’affronter. Grâce au soutien de l’IA, elles peuvent enfin accueillir leur expérience interne sans la crainte du jugement, et créer ainsi les conditions d’une véritable sécurité psychologique nécessaire à tout apprentissage.
Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans Ce que parler veut dire (1982), la maîtrise de la langue légitime constitue un capital symbolique qui détermine largement notre place dans l’espace social. Les IA peuvent démocratiser l’accès à ce capital, participant ainsi à l’objectif d’émancipation et d’autonomisation qui est au cœur du développement des compétences psychosociales.
Les personnes qui se font aider par l’intelligence artificielle gagnent donc en compétences grâce à cette légitimation nouvelle. Nous touchons ici aux compétences psychosociales (CPS), absolument centrales dans ce qui fait notre humanité. Ces compétences, définies comme un ensemble de savoirs et savoir-faire cognitifs, émotionnels et sociaux, permettent à chaque individu de maintenir un état de bien-être psychique et de favoriser sa santé mentale dans une perspective globale. Notre système éducatif s’est trop longtemps concentré sur les compétences académiques, mathématiques, français, physique, etc., au détriment de ces compétences relationnelles fondamentales.
Les compétences psychosociales constituent le terreau sur lequel nous faisons humanité. Elles s’articulent autour de quatre grandes fonctions, nommées le « Soi sujet » : Attention, Analyse, Décision et Action (AADA), mobilisées dans l’ensemble de nos actions conscientes et volontaires. Elles incluent la connaissance de soi, la pensée critique, la compréhension et l’identification des émotions, la communication efficace, la capacité à développer des relations positives et à agir de façon prosociale. Plus profondément encore, elles impliquent la capacité d’accueillir son expérience interne, d’accepter ses pensées et émotions, et de ne pas fuir la difficulté psychologique mais de l’affronter et de la réguler.
Les intelligences artificielles, en nous libérant du poids de certaines tâches techniques, deviennent paradoxalement des facteurs d’augmentation de ces compétences psychosociales. Elles nous permettent de consacrer plus de temps et d’énergie aux activités qui développent ces compétences : les interactions quotidiennes valorisant la gentillesse, la gratitude et l’entraide, les exercices de reformulation et d’écoute active, le partage de ressentis. Dans le cas des lycéen·ne·s que j’accompagnais, l’IA leur permettait justement de se concentrer sur ces dimensions relationnelles, coordonner leurs actions, exprimer leur créativité, développer leur confiance en soi, plutôt que de s’épuiser dans la recherche documentaire.
Cette perspective rejoint la vision de Douglas Engelbart sur l’augmentation de l’intellect humain (Augmenting Human Intellect : A conceptual framework, 1962), mais aussi l’évolution historique de la notion même de CPS. Depuis la Charte d’Ottawa (1986), qui évoquait déjà la promotion de la santé comme processus conférant à chaque personne un plus grand contrôle sur son bien-être, jusqu’à la stratégie française actuelle visant à ce que la « génération 2037 » soit la première à grandir dans un environnement continu de soutien aux CPS, nous assistons à une reconnaissance croissante de ces compétences. Les IA génératives s’inscrivent dans cette lignée d’outils d’augmentation, non de remplacement, au service de l’émancipation et de l’autonomisation de l’individu.
Notre rapport aux intelligences artificielles révèle finalement notre rapport à nous-mêmes et à ce qui fait notre humanité. Plutôt que de craindre un remplacement fantasmé, nous pourrions embrasser ces outils pour ce qu’ils sont : des moyens de nous libérer pour l’essentiel. Le temps gagné sur les tâches techniques devient du temps investi dans les relations humaines. L’énergie économisée sur les synthèses fastidieuses se transforme en disponibilité pour l’écoute et l’échange.
Les intelligences artificielles ne menacent pas notre humanité ; elles nous invitent à la redéfinir et à la cultiver là où elle s’exprime véritablement : dans notre capacité unique à créer du lien, du sens et de l’affect. C’est dans cette reconfiguration de nos priorités, dans ce recentrage sur le relationnel, que réside peut-être la promesse la plus profonde de ces technologies.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :