Face aux inquiétudes sur l’IA qui « déshumaniserait » l’écriture et la lecture, je propose une perspective différente : et si ces outils étaient des catalyseurs pour enrichir nos pratiques culturelles plutôt que des menaces ?
L’intelligence artificielle fait peur, certes, mais cette peur s’inscrit dans une longue tradition de méfiance envers les innovations qui transforment nos pratiques culturelles. Elle met en question notre place anthropologique, et comme toute nouvelle technologie, elle est perçue comme diabolique, et c’est un nouveau coup porté à une jeunesse supposément « décervelée ». Pourtant, cette rhétorique du déclin intellectuel se répète depuis des siècles. Si nous prenions au pied de la lettre toutes ces « études scientifiques » alarmistes sur la baisse de la lecture chez les jeunes, nous devrions logiquement avoir atteint des taux négatifs de lecture depuis longtemps !
La réalité est plus nuancée. Les critères mêmes de ce qu’est une « vraie » lecture restent étrangement rigides : un livre papier serait noble, mais le même texte lu sur écran ne compterait pas. Cette distinction m’échappe profondément. Un texte reste un texte, qu’il soit sur papier, sur écran, écouté ou partagé. Les modalités d’accès changent la relation au contenu, certes, mais n’en altèrent pas la substance fondamentale.
Si nous observions honnêtement le temps passé à lire aujourd’hui, en incluant les sous-titres des vidéos, les commentaires en ligne, les échanges textuels constants, je suis convaincu que nous découvririons que les gens lisent davantage qu’autrefois. Le web lui-même, inventé en 1991 par Tim Berners-Lee au CERN pour automatiser le traitement des données scientifiques, a révolutionné notre accès à la connaissance, par l’invention de ce qu’il avait nommé l’hypertexte (d’ailleurs HTTP, que nous connaissons toutes et tous, signifie HyperText Transfert Protocol), qui est notre quotidien aujourd’hui. Les liens hypertextes (la possibilité de cliquer sur un lien dans le texte pour accéder à une autre page) nous ont fait sortir du livre linéaire pour naviguer au cœur même de l’information, créant des relations de fond et permettant des découvertes sans précédent. Cette « sortie du livre » n’est pas un sacrilège mais une bénédiction pour la démocratie culturelle.
Pourquoi refuser, ou juger, que les intelligences artificielles écrivent, notamment des synthèses ? Dans le monde professionnel, académique ou personnel, qui a vraiment le temps de synthétiser des milliers de documents pour en extraire les tendances communes ? Personne. Pourtant, identifier des communes, des liens, des dialectiques, est précisément ce que fait la recherche, qu’elle soit en sciences humaines ou en sciences dures. L’IA, avec tous ses biais et ses imperfections, qu’il faut reconnaître et comprendre, nous offre un accès à des connaissances qui nous seraient sinon inaccessibles.
L’argument selon lequel lire un livre entier serait toujours supérieur à en lire une synthèse mérite d’être nuancé. Dans mon expérience de lecture assidue d’essais, je constate que beaucoup d’ouvrages pourraient tenir en dix pages si la pensée était mieux condensée. Les contraintes commerciales et institutionnelles, les universitaires devant publier pour avancer dans leur carrière, par exemple, produisent parfois, trop souvent, du délayage et de la répétition. Pour ces livres-là, je préfère sincèrement qu’on me les synthétise, que ce soit par l’auteur·rice, par d’autres personnes, ou par une intelligence artificielle. J’en aurai reçu « la substantifique moelle », et c’était bien l’objet du livre, de transmettre des idées ou concepts.
Cette même exigence de densité, je la retrouve dans toutes les conférences et événements publics que j’organise depuis plus de trente ans. Une intervention de cinq minutes bien préparée surpasse souvent une allocution de vingt minutes improvisée, qui manque de clarté, de densité et contient bien souvent des répétitions et des disgressions inutiles. Ainsi, je pense que l’IA, si douée pour les synthèses, peut nous aider à élever notre niveau d’exigence, à demander aux auteur·rice·s de travailler davantage leur pensée, de la rendre plus dense et plus riche.
L’intelligence artificielle ne « pense » pas comme nous, et c’est précisément sa force. Elle nous apporte des angles de vue étrangers à nos modes de raisonnement habituels. L’exemple du jeu de go est révélateur : quand l’IA AlphaGo a battu le champion Lee Sedol en 2016, elle l’a fait en inventant des ouvertures que les humains n’avaient jamais imaginées en des millénaires de pratique. Ces stratégies sont maintenant étudiées et utilisées par les joueur·euse·s. La machine n’a pas remplacé la créativité humaine, elle l’a enrichie.
Cette altérité de l’IA me rappelle mes projections cinématographiques itinérantes. Depuis quinze ans, j’organise des séances dans les rues, projetant des courts-métrages sur les murs des villes. On pourrait croire que ces projections de trois minutes « galvaudent » l’expérience de la salle de cinéma. C’est l’inverse qui se produit : la salle sort dans la rue, suscite des rencontres imprévisibles, redonne au cinéma sa dimension d’expérience d’image partagée dans l’espace public. Les deux expériences se nourrissent mutuellement, et les projections itinérantes redonnent des envies de cinéma.
De même, l’IA et la lecture humaine peuvent coexister et s’enrichir. En effet, peut-être risquons-nous effectivement de perdre certaines capacités cognitives si nous déléguons systématiquement la lecture à l’IA. Mais cette mise en garde ne doit pas nous faire oublier les possibilités d’enrichissement mutuel. L’enjeu n’est pas de choisir entre l’un ou l’autre, mais de comprendre comment les articuler intelligemment.
Le fait que les IA écrivent, notamment des synthèses, démocratise l’accès à la connaissance pour celles et ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire des ouvrages entiers. C’est leur droit, et cette accessibilité accrue ne peut que créer davantage de liens intellectuels et culturels. Les synthèses par IA donnent envie de lecture, tout comme mes projections de rue donnent envie de cinéma en salle.
Mais attention : je ne prône pas un abandon de nos facultés critiques. Au contraire, l’IA nous impose de les aiguiser. Si les machines excellent dans la synthèse, nous devons, en tant qu’auteur·rice·s, travailler différemment, creuser nos spécificités humaines : l’empathie, l’expérience vécue, la capacité à créer du sens au-delà de la simple compilation d’informations. La question n’est pas de savoir si l’IA va transformer nos métiers, elle le fait déjà, mais comment préserver, cultiver et réinventer notre indépendance de penser, de créer, d’apprendre dans ce nouveau contexte.
L’intelligence artificielle n’est pas un ersatz d’humain, c’est autre chose. Et comme toute altérité, si nous la prenons comme telle plutôt que de la craindre ou de la diaboliser, elle est forcément enrichissante. Nous avons toujours peur de l’altérité, nous voulons toujours nous croire supérieur·e·s à quiconque dont nous ne comprenons pas la langue ni les pratiques. C’est la base du racisme, et il me semble que nous reproduisons parfois ces schémas vis à vis de l’IA.
Le cadeau que nous font les intelligences artificielles, c’est de nous pousser à aller encore plus vers nous-mêmes, à explorer ce qui fait notre singularité humaine. Non pas dans une compétition stérile, mais dans une complémentarité créative où chacun·e, humain·e et machine, apporte sa contribution spécifique à l’enrichissement de la connaissance et de la culture.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :