L’arrivée de l’intelligence artificielle générative bouleverse notre rapport au monde et à nous-mêmes. Loin de nous remplacer, elle nous force à explorer ce qui fait notre singularité irréductible.
Le déplacement constitue un mouvement qui engage simultanément le corps et l’esprit. Il permet ce que les philosophes nomment un changement de perspective, cette capacité à voir autrement qui ouvre sur des découvertes susceptibles de transformer une existence entière. Mon voyage en Inde à 19 ans m’a fait comprendre qu’il n’existe pas un monde unique et objectif, mais une multiplicité de mondes qui coexistent. Ce que je tenais pour la vérité, pour l’objectivité même, s’est révélé n’être que ma subjectivité culturelle dans la relation à la vie, à la mort, à l’individu, au collectif, aux politiques, jusque dans la manière d’éprouver la joie ou la tristesse.
Cette expérience rejoint ce que l’anthropologie nous enseigne depuis Marcel Mauss : nos évidences les plus intimes sont des constructions culturelles. Les affects eux-mêmes ne dépendent pas principalement de conditions extérieures, mais de visions du monde profondément ancrées. Chaque personne habite son propre monde, construit par les cadres symboliques et pratiques de sa culture.
L’IA générative provoque aujourd’hui un déplacement d’une nature comparable, mais d’une ampleur peut-être sans précédent. Depuis l’émergence de ChatGPT en novembre 2022, nous assistons à des bouleversements dans la conception même de nos catégories fondamentales : qu’est-ce que le travail ? Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce que la pensée ? Qu’est-ce que l’intelligence ? Comment se définit désormais la relation à soi et à l’autre, l’individuel et le collectif ? Ces déplacements varient pour chaque personne, conscientisés ou non, et s’inscrivent dans notre quotidien avec une apparence de naturalité troublante.
Le GPS, présent dans nos vies depuis plus de deux décennies, illustre parfaitement cette transformation. Il a profondément modifié notre autonomie en nous conduisant à faire confiance à un « cerveau » extérieur à nous-mêmes. Pourtant, cette délégation libère potentiellement notre attention pour d’autres formes de concentration : moins préoccupé·e·s par la cartographie géographique, nous pouvons nous consacrer davantage aux cartographies relationnelles. En confiant une tâche cognitive à un dispositif technique, nous libérons du temps mental et ouvrons notre esprit à d’autres espaces d’attention.
Les déplacements redistribuent également les places sociales. Des personnes longtemps stigmatisées pour leur orthographe, qui se voyaient fermer l’accès à certains emplois, peuvent désormais grâce à l’IA franchir ces barrières. Elles gagnent ainsi en compétences sociales, mais aussi en confiance personnelle. Cette confiance nouvelle, que leur apportent ces outils, autorise des déplacements effectifs dans l’espace social. Comme le souligne le philosophe Jim Gabaret dans son ouvrage L’Art des IA (2025), l’IA ouvre des portes à celles et ceux qui en étaient exclu·e·s, démocratisant l’accès à des pratiques jusqu’alors réservées à des élites culturelles ou éducatives.
L’automatisation a toujours déplacé les humains. La mécanisation, et l’invention même de l’outil, comme le montre avec une puissante poésie la séquence inaugurale de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) avec cet os, l’outil originel, qui prolonge la main d’un être préhistorique, et lui confère plus de puissance, ce qui s’instrumentalise immédiatement pour la violence et la domination, cette automatisation donc, transforme les rapports de force et les possibilités d’action. Aujourd’hui, à l’ère de l’intelligence artificielle qui s’invite explicitement dans le quotidien de milliards d’êtres humains, l’enjeu du rapport entre l’être humain et la machine se trouve lui-même déplacé.
La machine n’est plus normalisatrice et déshumanisante du fait de sa nature mécanique et inhumaine. Elle n’est plus construite dans un but productif précis et délimité, comme c’était le cas par le passé avec le soc, le métier à tisser ou la chaîne de montage fordiste. Au contraire, la machine contemporaine se modèle sur nous : sur nous en tant qu’individualités singulières et sur nous en tant que communauté linguistique et culturelle, par son apprentissage autonome de nos langages. Nous avons affaire à une machine radicalement singulière, qu’on ne saurait identifier simplement aux machines qui l’ont précédée.
Elle est nous, avec ce pas de côté, ce léger déplacement. Cette ressemblance ne tient plus seulement à une apparence physique anthropomorphique, celle du robot de la science-fiction. Elle est nous, philosophiquement, culturellement et cognitivement. Ce n’est pas une simple imitation de nous : c’est un nous déplacé, un nous, mais pourtant à côté de nous en termes ontologiques, d’où le grand trouble. Ce n’est pas uniquement un·e assistant·e servile, mais un authentique nous qui, en nous déplaçant et en étant soi-même déplacé, n’étant qu’un déplacement de nous-mêmes au fond, représente une opportunité humaine sans précédent dans l’histoire.
Cette opportunité consiste à devoir mieux nous connaître nous-mêmes, à approfondir notre compréhension de ce que nous sommes en tant qu’êtres humains « purs », en tant que non-machines. Nous sommes presque obligés d’aller creuser qui nous sommes réellement, pour identifier ce qui nous différencie profondément du reste, alors que nous pensions naïvement que ce qui nous différenciait était notre intelligence et notre créativité. Comme l’écrit Sophie Nordmann dans La vocation de philosophe (2025), ce qui distingue la pensée humaine des autres formes d’intelligence n’est pas un « quelque chose » positif mais précisément sa capacité à « faire éclore du néant dans l’être et dans la pensée », à « ouvrir des brèches » plutôt qu’à « combiner, manipuler ou produire des données ».
La machine contemporaine, qui est nommée « intelligence artificielle », ce déplacement de nous, nous invite à nous déplacer à notre tour. Elle nous force même à ce déplacement. Ce qu’elle nous intime de faire, c’est de nous déplacer vers nous-mêmes, de mieux nous connaître, de découvrir en nous des capacités insoupçonnées que nous ignorions parce que nous les confondions avec notre intelligence cognitive. Ces machines n’ont donc rien à nous faire perdre. Au contraire, par différenciation, elles ont tout à nous faire gagner, pour grandir en tant que communauté humaine, par des ouvertures nouvelles en nous-mêmes.
Le sens d’une communauté organisée réside précisément dans son cheminement collectif de construction de conscience, dans sa capacité de reproduction et de transmission qui, pour demeurer pérenne et permettre au monde de jouir des enrichissements que nous pouvons nous offrir à nous-mêmes et aux autres, exige que la conscience grandisse et parte à l’aventure. Si la conscience demeure immobile, si nous pensons toujours de la même façon, si nous ne nous déplaçons jamais, si nous refusons de nous enrichir de l’altérité, alors nous avançons progressivement vers des formes de consanguinité culturelles et philosophiques, qui appauvrissent à mon sens la valeur et la grandeur de l’expérience humaine.
Jim Gabaret, dans son entretien au Monde (octobre 2025) dit que réduire l’IA à un « automate sans intelligence » reviendrait à occulter « la richesse et la force de fascination de l’IA sur un nombre croissant d’usager·ère·s, de collectionneur·euse·s et d’artistes ». L’IA, loin de constituer une menace pour nos capacités créatives, peut servir au « renouvellement des imaginaires ». Elle nous confronte à nos propres limites, à nos propres automatismes de pensée, et nous contraint à explorer ce qui échappe à toute automatisation.
Où, plus précisément, les intelligences artificielles nous invitent-elles à nous déplacer ? Je constate qu’elle nous invite à nous déplacer vers notre empathie avec nous-mêmes et avec l’autre, que cet autre soit une autre personne ou le monde dans son ensemble. En décidant de nous mettre à la place d’autrui, nous accédons à un agrandissement de notre conscience. C’est ce vide, cet espace qui permet le déplacement, cette éternelle question sans réponse face à l’infini, face au savoir que nous ne savons pas, qui nous promet la découverte d’un nouveau monde au sein duquel nous devrons nous réinventer.
Les personnes qui prétendent savoir sont obscurantistes. Les personnes qui affirment détenir la raison sont des despotes. Les personnes qui les croient et les suivent par confort, pour demeurer du côté des plus fort·e·s en évitant de se poser des questions, trahissent le véritable dessein de l’humanité : se déplacer ensemble, aller plus loin collectivement que ce que nous pourrions atteindre seul·e·s, coopérer pour grandir.
L’être humain est nécessaire, comme le rappelle Jim Gabaret, en amont de ces processus créatifs, « donnant sens et valeur aux suites de mots, de pixels ou de sons que génèrent les flux électriques dans nos serveurs ». Nous sommes les seul·e·s à pouvoir apprécier véritablement l’œuvre produite par l’IA, à lui conférer une signification qui dépasse la pure manipulation de données. Et si l’être humain disparaissait un jour, conclut-il avec justesse, « ce qu’on appelle « art » s’évanouirait en même temps ».
Sophie Nordmann conclut son livre La vocation de philosophe (2025) par :
« Ce que la pensée humaine a en propre, c’est un trou, une béance. Quand cette brèche se referme, tout est perdu car, ce qui est perdu, c’est ce rien qui change tout. Il n’y a rien de plus fragile qu’une brèche qui, si on ne veille pas sur elle avec soin, peut à tout instant se refermer. Rien de plus précieux aussi. »
L’intelligence artificielle nous invite donc à nous déplacer vers nous-mêmes et les un·e·s vers les autres pour faire honneur à l’aventure de ce que nous sommes et de nos engagements dans nos transformations individuelles et collectives. Sans ces déplacements, sans cette ouverture à l’altérité radicale que représente l’IA, la vie elle-même s’arrêterait. Car vivre, pour un être humain, c’est précisément se tenir dans cette brèche, dans ce questionnement qui ne se referme jamais.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :