L’intelligence disséminée

19 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  8 min
 |  Télécharger en PDF

L’intelligence n’est pas le monopole du cerveau. Elle se déploie dans les corps, les machines et les milieux vivants. Face au fantasme d’une IA omnisciente, cultivons plutôt des écosystèmes de petites intelligences en dialogue.

La remise en question du cerveau-roi, du vivant aux machines

On a traditionnellement associé l’intelligence au cerveau humain ou animal, suivant la conception occidentale de la distinction entre le corps et l’esprit, une image qui nous semble parfaite et naturelle, correspondant à la séparation visible entre la tête et le corps. S’il nous a toujours paru évident que notre cerveau commandait notre corps, avec notre esprit et notre âme logés à l’intérieur, c’était en réalité notre conception préalable des choses qui nous donnait cette vision, mais en aucun cas une réalité scientifique établie.

Cette vision traditionnelle est battue en brèche par les neurosciences depuis déjà assez longtemps. On sait désormais que notre intestin, par exemple, est rempli de neurones, ce que les travaux pionniers de Michael Gershon en 1999 ont nommé « le deuxième cerveau ». Au-delà même des neurones, notre microbiote dirige notre consommation alimentaire bien plus que ne le font nos neurones, qu’ils soient dans notre cerveau ou dans notre intestin. Comme le souligne Giulia Enders dans Le Charme discret de l’intestin (2015), « nous sommes un écosystème ambulant ».

L’expérience d’un jeûne d’une semaine permet de l’éprouver de façon évidente, une expérience que je pratique chaque année. Pendant la semaine de jeûne, l’arrêt de l’alimentation met en route le phénomène d’autophagie cellulaire (les cellules se « nettoient » en dégradant leurs composants abîmés ou inutiles). Parmi ce grand nettoyage qui s’opère dans le corps, le microbiote intestinal subit un profond rééquilibrage : la diversité bactérienne augmente, les bactéries bénéfiques retrouvent une meilleure place et les souches pathogènes réduisent en nombre, permettant ainsi une forme de « remise à neuf » du terrain intestinal. Après cette semaine, le corps a acquis une nouvelle « intelligence » intuitive, qui pilote de lui-même, il ne demande plus les mêmes aliments, notamment ces aliments toxiques que nous avions l’habitude de consommer mais que nous ne réussissions pas, même avec des efforts de volonté, à retirer de notre alimentation.

On peut parler d’intelligence, même en l’absence de neurones, car il y a une modalité de « raisonnement » ou d’algorithmie, une programmation des organes, du désir, du besoin, une mobilisation de toute la machinerie de notre corps qui échappe à notre contrôle conscient, qui est géré par le rééquilibrage de notre écosystème intérieur.

Les organismes unicellulaires ou pluricellulaires simples, dépourvus de cerveau et pourtant capables de comportements adaptatifs complexes, illustrent une forme d’intelligence distribuée au sens métaphorique. On pourrait objecter qu’il ne s’agit pas d’intelligence au sens strict, leurs comportements étant déterminés par des régulations biologiques plutôt que par apprentissage neuronal. Néanmoins, leurs réponses au milieu, souvent non linéaires et partiellement imprévisibles, témoignent d’une adaptativité qui sert leur survie et qui élargit notre compréhension de ce que peut être l’intelligence dans le vivant.

Les robots automatiques sans cerveau central révèlent également une forme d’intelligence dans leurs comportements émergents. Des robots simples, dotés uniquement de réflexes locaux, peuvent manifester des comportements complexes, et même une forme de « vie », sans aucun contrôle centralisé. L’expérience « Robotic Ray » (vidéo en tête de cet article), présentée par Sung-Jin Park, qui l’a conçue, dans la revue Science en juillet 2016, il y a bientôt 10 ans, montre une créature artificielle, une petite raie, mi-machine mi-vivant, qui vit et se déplace de façon autonome dans l’eau. Le squelette en or et le corps en élastomère sont associés à 200 000 cellules vivantes génétiquement programmées pour réagir à la lumière, en tirer leur énergie et produire les contractions nécessaires à la nage. Pour le moment, cet « être » suit la lumière. Si on le dote de capteurs plus complexes et d’algorithmes, il pourra faire bien d’autres choses...

Mes leçons de philosophie avec les drones

Mes nombreuses expériences avec des drones à partir de 2013 m’ont fait découvrir concrètement cette réalité. Les drones sont des objets informatiques bourrés de capteurs et d’algorithmes, destinés à piloter leurs quatre hélices, pour pouvoir se stabiliser et se déplacer, en tenant compte de façon automatique des spécificités du milieu qui les entoure. Ils sont tout à fait dénués d’intelligence au sens neuronal du terme. Pourtant, j’ai expérimenté de nombreuses fois leurs comportements surprenants et singuliers, liés à leur forme de raisonnement programmée par des êtres humains mais confrontée à la complexité du réel.

En fonction du vent, du soleil, des reflets, de ce que la caméra verticale perçoit, de l’altitude, des obstacles environnants, de la vitesse, les drones peuvent avoir des comportements qui nous échappent complètement. On se retrouve face à une entité aux comportements imprévisibles, car le contexte du monde est infiniment riche. Même si la maîtrise des algorithmes semble acquise, il est impossible de prévoir toutes les situations dans lesquelles le drone va se retrouver.

Je me souviens d’une expérience particulièrement révélatrice. Mon drone, au-dessus d’une rue, cherchait par son algorithme à rester fixe en repérant des éléments en dessous de lui : le fond uni du bitume, les maisons, les panneaux, les voitures garées. Il tentait de maintenir exactement la même position relative dans son capteur de coordonnées. Mais les drones d’il y a une dizaine d’années, je l’ai découvert à mes dépens, n’avaient pas la capacité de distinguer une voiture arrêtée d’une voiture en mouvement. Ainsi, mon drone suivait les voitures, corrigeant constamment sa position pour que la voiture reste toujours au même endroit dans son capteur, croyant ainsi rester immobile ! Résultat : mon drone se sauvait, entraîné par les voitures qui passaient, et il était extrêmement difficile de le faire sortir de ce raisonnement erroné. Idem au-dessus de l’eau, ce même drone filait sans qu’il s’oit possible de l’arrêter, jusqu’à la rive opposée du lac.

Du super-cerveau centralisé à l’intelligence distribuée

La grande peur, tout à fait légitime, concernant le déploiement des intelligences artificielles est celle de la surveillance généralisée, du contrôle total, d’une sorte de super-cerveau possédé par des multinationales américaines qui décideraient de tout à notre place et s’insèreraient toujours plus près de notre cerveau, de nos vies, de nos gestes, de nos perceptions.

Mais ce super-cerveau, s’il existe techniquement sous la forme de très grands modèles centralisés, reste une construction fragile. Il est extrêmement coûteux en énergie, dépend d’infrastructures massives, et demeure déconnecté de ce qu’il prétend piloter : les corps, les environnements, le réel en mouvement. Cette conception « top-down » rappelle une première étape de la robotique : un cerveau central chargé de commander des robots bardés de capteurs. Les résultats se sont révélés peu convaincants. Ces machines étaient énergivores, lentes, fragiles et peu autonomes.

La véritable avancée est venue d’une deuxième approche : la dissémination de l’intelligence dans chacun des organes du robot, son pied, son bras, ses articulations. Chaque partie dialogue localement avec les autres, produisant une coordination émergente, plus souple et plus robuste. C’est ce principe d’« intelligence distribuée » qui a rendu possible des robots bien plus efficients, capables d’économiser énergie et ressources.

Cette logique, loin d’être une simple métaphore, correspond à la réalité du vivant. Notre corps n’est pas une unité monolithique pilotée par un centre unique, mais un immense écosystème. Les réflexes spinaux, l’autonomie du système digestif, la régulation hormonale, l’activité du microbiote : autant d’« intelligences locales » qui coopèrent avec le cerveau central sans lui être totalement subordonnées.

L’erreur de vision consiste à croire que le pilotage viendrait d’un seul lieu souverain. En réalité, l’efficacité et la résilience d’un être, comme d’un système technique, tiennent à la diversité distribuée de ses instances intelligentes et à leurs interactions permanentes.

Le « super-cerveau centralisé » n’est donc pas une perspective solide à long terme : il est techniquement possible mais structurellement limité. L’avenir de l’IA, comme celui de la robotique, se jouera davantage dans l’articulation entre intelligences locales, connectées mais autonomes, qu’au sein d’une seule machine démesurée.

Woody Allen avait mis en scène de façon humoristique, dans Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander (1972), l’idée d’un cerveau orchestrant un corps comme une usine pleine de départements. Une image très drôle, qui reflète cette vision centralisée, et finalement met très bien en question son inefficience.

Vers une souveraineté par les intelligences disséminées

Les grands modèles de langage (LLM), rendus célèbres par ChatGPT en novembre 2022, ont d’abord été des systèmes centralisés. Il fallait accéder à distance à ce très grand cerveau pour en bénéficier. Mais progressivement, et presque depuis le début d’ailleurs, via des logiciels comme LLM Studio ou Ollama, on peut télécharger dans son propre ordinateur un modèle de langage. On peut faire fonctionner l’intelligence artificielle localement, la questionner, dialoguer avec elle, lui demander de générer des textes ou des images sans connexion à un serveur central.

Certes, la puissance, c’est-à-dire le degré de sophistication du modèle, dépend de la puissance de l’ordinateur local. Les modèles tournant sur nos machines personnelles ont une intelligence plus limitée que ceux hébergés dans les grands centres de données, ces infrastructures très puissantes mais aussi très consommatrices d’énergie et destructrices sur le plan écologique.

Il y a donc une forme de déception initiale : les phrases sont moins bien formées, moins de paramètres sont disponibles, le raisonnement semble plus basique. Mais en réalité, si l’on reprend l’image du corps du robot ou du corps humain, nous n’avons pas besoin de la même forme d’intelligence partout. L’intelligence d’une rotule ou d’un intestin n’est pas de la même nature que celle d’un cerveau qui fabrique du langage et des conversations. Comme l’écrit Antonio Damasio dans L’Erreur de Descartes (1994), « le corps et le cerveau forment un organisme intégré ».

Ce qui me semble être l’avenir de l’intelligence artificielle, dans une perspective de souveraineté nous affranchissant de la dépendance aux grandes multinationales américaines, c’est une conception que je propose de nommer « intelligences disséminées ». Il s’agit non pas de rechercher une forme supérieure d’intelligence centrale, mais de cultiver des écosystèmes de petites intelligences, peut-être chacune limitée, mais qui, dans leur fonctionnement mutuel, horizontal et dialogique, peuvent produire une efficience supérieure à celle d’une grosse intelligence qui croirait pouvoir tout maîtriser.

Cette approche fait écho au concept de « stigmergie » développé par le zoologiste Pierre-Paul Grassé (1959) pour décrire comment les termites construisent leurs nids : pas de plan central, mais une coordination émergente par l’environnement partagé. Pour être plus précis, c’est un mécanisme d’interactions indirectes qui permet la coordination d’individus par le biais de traces laissées dans l’environnement. Pour les termites, tout commence lorsqu’un membre de la caste ouvrière fabrique une boulette de boue, l’imprègne de phéromones et la dépose à un endroit. Cette trace chimique attire alors un autre termite, qui viendra déposer sa propre boulette au même endroit ou juste à côté. Ce processus, répété d’innombrables fois et sans planification centrale, aboutit à la construction de structures remarquables telles que des piliers, des arches et des galeries, qui forment progressivement le nid collectif.

La particularité de ce mode d’organisation réside dans sa simplicité : chaque individu agit selon des règles locales, en réaction uniquement à l’état du milieu, sans communication directe ni leadership. Cela rend le système extrêmement robuste, adaptable et évolutif. Les actions successives tendent à se renforcer et s’amplifier, donnant naissance à un édifice dont la cohérence globale n’est jamais explicitement programmée, mais résulte de l’agrégation des choix individuels.

Ce principe s’observe chez d’autres insectes sociaux, comme les fourmis, qui utilisent aussi des phéromones pour baliser les trajets entre les sources de nourriture et leur colonie. En somme, la stigmergie permet à une colonie de collaborer efficacement grâce à des interactions médiées par l’environnement, donnant lieu à des architectures complexes et une intelligence collective émergente, aujourd’hui source d’inspiration pour les modèles d’organisation humaine et les systèmes numériques décentralisés.
Je me permets de réafficher ici le « Jeu de la vie » inventé par John Conway en 1970, qui fonctionne sur le même principe que les fourmis ou les termites, mais dans un ordinateur. Il est tel que je l’avais programmé au début des années 80 sur mon petit ordinateur personnel. Je développe des détails sur ce sujet dans l’article Les machines déjà organiques.

Expérimenter et jouer avec les micro-intelligences

Je crois qu’il faut vraiment jouer, expérimenter et explorer les possibilités de ces intelligences disséminées. Sortir de cette fuite en avant capitaliste qui recherche toujours plus de maîtrise, plus de puissance, ce mythe d’une croissance infinie. Car cela n’est pas un fonctionnement naturel mais démiurgique, utopique et destructeur.

J’invite donc, notamment dans le champ éducatif, non seulement à apprendre à utiliser au mieux les intelligences artificielles génératives du marché, mais aussi et surtout à en installer sur son propre ordinateur, à jouer avec des objets comme le Raspberry Pi, ces mini-ordinateurs qu’on peut embarquer dans de petits objets ou même dans des vêtements. On peut les équiper de capteurs, de moteurs, d’algorithmes et d’intelligences artificielles, certes limitées, mais capables de dialoguer avec leur milieu.

Cultiver l’humilité des petites intelligences en réseau

Il faut cultiver cette distance critique et cette connaissance du fait que l’intelligence n’est pas une abstraction supérieure, une sorte de nouveau dieu, mais plutôt une fonction pertinente à intégrer partout, à tous les étages, dans tous les éléments des corps, qu’il s’agisse des corps des machines, des corps vivants, ou même du corps social.

Cultivons des micro-intelligences disséminées sans leur demander à chacune d’être « supérieure », plutôt qu’une prétendue grande intelligence, qui se révélerait sans doute bien plus limitée que l’ensemble des petits êtres en relation les uns avec les autres. Cette approche prône une humilité constructive plutôt que la croyance dans la maîtrise totale, et une culture du lien et du dialogue qui fonde les milieux formant la vie elle-même.

Comme l’écrivait Gregory Bateson dans Vers une écologie de l’esprit (1972) : « L’unité de survie n’est ni l’organisme ni l’espèce, mais le système flexible organisme-dans-son-environnement. » C’est cette vision systémique et disséminée de l’intelligence que nous devons aujourd’hui embrasser, pour construire un futur technologique plus résilient, plus démocratique et plus vivant.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-intelligence-disseminee