La goutte d’eau

29 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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On entend beaucoup, en ce moment, que l’intelligence artificielle détruit les métiers, et les colères contre elle se multiplient. Je voudrais déplacer le regard. Ce qui se joue n’a pas commencé avec l’IA mais il y a quarante ans, avec l’informatique personnelle, et l’IA rend visible une fracture déjà ancienne entre celles et ceux qui se sont saisi·es des outils pour transformer leur travail et celles et ceux qui sont resté·es à côté. Penser cette fracture, c’est aussi se demander à qui profitent certaines des critiques les plus véhémentes.

Quarante ans qu’on peut forger ses propres outils

Cela fait quarante ans, depuis le début des années 1980, que n’importe qui peut construire ses propres outils de travail avec un ordinateur. L’Apple II, apparu en 1978, permettait déjà beaucoup. Au début des années 1980, la norme japonaise MSX donnait accès à des machines bien moins chères avec lesquelles on faisait déjà énormément de choses. Sont venus ensuite l’Atari 520ST, le Commodore 64, puis l’Amiga, tout cela avant même le développement des compatibles IBM PC, et c’étaient déjà des outils extraordinaires. L’Atari 520ST a d’ailleurs bouleversé toute l’industrie musicale : c’était la première machine dotée nativement de prises MIDI, et l’une des seules de toute l’histoire de l’informatique, ce qui permettait de brancher des instruments de musique et de les piloter directement depuis l’ordinateur. C’est en 1984, avec le Macintosh, que quelque chose s’est vraiment ouvert : un outil utile et appropriable dans presque n’importe quel métier.

J’en ai fait l’expérience très jeune. Le Minitel est apparu en 1982, et dès 1984, adolescent, je créais mon propre service Minitel, l’ancêtre du site internet, et c’était au fond exactement la même chose : les gens se connectaient à mon service, qui tournait sur un ordinateur allumé chez moi. Quand j’ai écrit ma maîtrise de cinéma en 1995, j’ai utilisé une base de données pour collecter mes idées, les organiser, m’aider à les structurer. Cela ne me paraissait pas extraordinaire. Ces outils étaient disponibles, et on pouvait en faire usage pour travailler mieux, pour aller plus en profondeur, pas pour travailler moins bien.

Quand nous avons lancé le festival Pocket Films, au tournant des années 2000, au moment où la caméra entrait dans les téléphones, nous savions que nous allions recevoir des milliers de vidéos avec une équipe minuscule. Pour travailler le fond, pour porter une attention réelle au contenu des films, il fallait que tout le reste soit pris en charge par un outil : le suivi, les liens, les tâches qui se répètent. Beaucoup d’équipes, à l’époque, se saisissaient des bases de données relationnelles comme 4D dans les années 1990, puis FileMaker Pro. D’autres ne le faisaient pas et continuaient à travailler à l’ancienne.

Dans les années 2010, j’ai accompagné des distributeur·rices de films, des associations professionnelles qui fonctionnaient encore au papier et perdaient un temps considérable à faire à la main ce qu’une machine pouvait prendre en charge depuis longtemps. Ce travail mécanique, on le poétisait volontiers, on en faisait une valeur, alors qu’il était occupé par des postes subalternes et que l’automatiser aurait remis en cause l’organisation hiérarchique en place. L’automatisation d’une tâche répétitive, qui est une tâche machinique, c’est précisément ce qui libère du temps, de l’espace mental, pour cultiver ce qui fait notre humanité et nous rendre moins semblables à des machines.

Il y a trente ans, il fallait construire ses outils, parce qu’ils n’existaient pas tout faits. Les services de Google et leurs équivalents n’étaient pas là, rien ne marchait tout seul, et qui voulait se servir de l’informatique pour travailler devait y consacrer du temps, comprendre comment fonctionnait une base de données, fabriquer ce dont il avait besoin. Cette contrainte avait une vertu : en construisant ses outils, on développait une conscience de ce qu’on faisait, une forme de souveraineté sur sa propre activité. On savait où étaient ses données, comment elles étaient organisées, ce que la machine faisait et ne faisait pas. Celles et ceux qui s’intéressaient à l’informatique étaient une minorité, et c’étaient des gens qui pensaient leurs outils en même temps qu’ils s’en servaient.

À côté d’eux, la plupart des gens ont commencé à utiliser l’informatique sans s’y intéresser, à mesure que les services devenaient simples, accessibles, évidents. Aujourd’hui, on veut que tout marche tout de suite, sans avoir à s’embêter avec la technique. Mais lorsque tout marche tout de suite, cela signifie que d’autres ont décidé à notre place de la manière dont nos outils fonctionnent. C’est précisément cela, le solutionnisme : croire le numérique indépendant de nous, autonome, alors qu’on s’y est rendu dépendant sans le voir. Ne pas s’intéresser à une chose, c’est laisser d’autres en décider pour soi.

Ce que le travail à l’ancienne protège

Cette posture traditionaliste à l’égard du travail, qui traite l’automatisation comme une menace ou comme un appauvrissement, ne tient pas seulement à un manque de compétence ou à une nostalgie de l’artisanat. Elle rapporte quelque chose à celles et ceux qui la défendent. Tant que le travail reste manuel, lent, dépendant de l’exécution patiente de tâches subalternes, il faut beaucoup de mains pour l’accomplir, et ces mains sont placées sous l’autorité de quelques-un·es. Automatiser ces tâches, c’est rendre ces postes subalternes inutiles, et c’est donc défaire la hiérarchie qui les encadrait. Celui ou celle qui forge l’outil gagne en autonomie, n’a plus besoin qu’on exécute pour lui ou elle, et le pouvoir de qui commandait s’en trouve réduit d’autant.

C’est pourquoi je me méfie de l’opposition de principe à l’IA. Je ne dis pas qu’elle se réduit à cela, ce serait grossier, mais cette dimension est présente, et on ne peut pas faire comme si elle ne l’était pas. Celles et ceux qui critiquent publiquement l’intelligence artificielle ne sont pas toujours les plus démuni·es. Ce sont souvent des personnes qui ont quelque chose à perdre, et ce quelque chose est un pouvoir sur d’autres.

Il y a là une continuité qu’il faut nommer. Celles et ceux qui tiennent aujourd’hui les discours les plus durs contre l’IA sont souvent celles et ceux qui, hier, ne se sont jamais intéressé·es à l’informatique, qui ne l’ont jamais investie comme un moyen d’émancipation. Ils et elles ne le voulaient pas, parce que s’en saisir aurait déplacé le pouvoir qu’ils et elles tenaient à conserver. Resté·es dans le solutionnisme, où d’autres décident à leur place, ils et elles y voyaient une commodité plutôt qu’une dépendance. Or l’IA permet à beaucoup de gens de forger des outils de façon bien plus accessible, de produire des documents, de déléguer le travail cognitif qui peut l’être à une machine, et donc de dégager du temps pour réfléchir. Des personnes qui n’étaient, dans le travail, que des exécutant·es obéissant·es deviennent des humain·es qui pensent. C’est cela qui dérange profondément celles et ceux qui tenaient les places, bien plus que les défauts réels de la technologie.

Pourquoi l’IA fait déborder le vase

Pendant quarante ans, celles et ceux qui augmentaient leur productivité grâce à l’informatique sont resté·es une minorité. On les regardait comme des bêtes curieuses, des petits génies, des passionné·es un peu à part. Ils et elles ne semblaient pas concurrencer les places de pouvoir établies, ou seulement à la marge, et la fracture entre eux et les autres restait discrète. Le numérique grand public, organisé pour l’essentiel autour de Google et de ses services partagés, a élargi cette appropriation sans en changer la nature : il s’agissait toujours d’utiliser des outils faits par d’autres.

L’IA fait autre chose, et c’est pour cela qu’elle fait déborder le vase. Avec elle, on peut désormais créer ses propres outils sans être développeur·euse et avec beaucoup moins d’efforts. Fabriquer un outil métier, automatiser une chaîne de tâches, se construire une base de connaissances exploitable, tout cela demandait hier de savoir programmer ou de payer quelqu’un qui sache. C’est devenu accessible de façon démocratique : on décrit ce qu’on veut, et la machine écrit l’outil. En tirer parti demande encore du travail, mais la barrière d’entrée s’est effondrée, et la puissance disponible a changé d’échelle.

Pour celles et ceux qui pratiquaient déjà l’informatique, l’IA n’est pas une surprise. C’est une suite logique qu’ils et elles attendaient depuis longtemps. Je connais l’intelligence artificielle et les systèmes experts depuis les années 1980, parce que c’étaient déjà des sujets à l’époque. Et depuis trente ans, j’enregistre mes conférences et je scanne mes notes manuscrites, parce que je savais qu’un jour l’informatique me permettrait d’indexer tout cela automatiquement et d’en faire des ressources. Ces ressources sont d’une autre nature que les textes que j’écris : ce sont des traces authentiques de ce qui s’est dit dans un groupe, dont on peut ensuite tirer la substantifique moelle. Mes notes manuscrites, avec leurs schémas, leurs dessins, leurs encadrements, leurs flèches, tout cela fait sens. Voilà trente ans que je sais que ce jour viendrait, et il est arrivé. Je m’y suis préparé. C’est là toute la différence entre celles et ceux qui étaient déjà usager·ères de l’informatique, qui savaient qu’elle ne rendait pas encore tous les services mais qui s’avançaient en sachant qu’ils et elles pourraient s’en servir de plus en plus, et celles et ceux qui étaient resté·es à distance des outils et se retrouvent aujourd’hui distancé·es d’un coup. La fracture qui ne se voyait guère, parce qu’elle ne concernait qu’une minorité sans poids sur les positions établies, concerne maintenant tout le monde, et elle inquiète une logique entière de domination, puisque l’IA met des capacités de fabrication entre les mains de beaucoup.

On dit, et ce n’est pas faux, que l’IA est une prise de pouvoir des géants de la technologie et une mise en dépendance à leur égard. Ces entreprises ont en effet un monopole, et il n’est pas question de les prendre pour des saintes. Mais ces mêmes entreprises produisent des outils qui donnent à chacun·e davantage de pouvoir d’agir, et c’est cela, je crois, qui explique en partie la violence de certaines résistances. Quand une transformation est combattue avec cette intensité, c’est souvent que des intérêts sont menacés.

Ce que le procès du piratage a fait passer pour de la défense des auteur·rices

Je vois un précédent dans la manière dont le piratage a été discrédité. Les gens qui partageaient des fichiers étaient le plus souvent des passionné·es, qui n’avaient pas accès aux œuvres parce qu’il n’existait pas d’offre commerciale adaptée, et on les a culpabilisé·es comme des voleur·euses. Pourtant, dans chaque ville de France, on entre librement dans une bibliothèque pour emprunter des centaines de milliers de livres, de disques et de films sans rien payer, et personne n’y voit un vol : on y voit une chance pour la formation de chacun·e. Internet est une bibliothèque de cette nature, à une échelle sans précédent. Bien des jeunes professionnel·les du cinéma que je connais ont constitué leur culture cinématographique grâce au téléchargement, parce que les œuvres qui les ont formé·es n’étaient tout simplement pas disponibles autrement.

L’histoire française montre qu’on peut faire autrement, et qu’on l’a déjà fait. À la fin des années 1970, les magnétophones et les magnétoscopes ont rendu la copie privée massive, et les États ont d’abord tenté de bloquer l’importation des magnétoscopes japonais. Cela n’a pas tenu. En 1985, plutôt que de continuer à poursuivre les gens, l’État a pris deux mesures qui sont toujours en vigueur. Il a rendu légale la copie pour usage privé, et il a créé une redevance prélevée sur les supports vierges, cassettes, puis CD, DVD et aujourd’hui disques durs. Cette redevance alimente un pot commun, réparti aux auteur·rices en fonction des audiences de leurs œuvres. Depuis quarante ans, les auteur·rices sont donc rémunéré·es directement à partir de copies faites librement par les citoyen·nes. C’est un système vertueux, qui finance la création à partir d’un partage libre.

À partir de 2001, des sociétés de gestion collective ont proposé d’étendre ce principe à internet sous le nom de licence globale : rendre légal le téléchargement, prélever une contribution d’une dizaine d’euros par mois sur les abonnements internet, mesurer précisément les téléchargements et reverser aux auteur·rices leur quote-part. Ce projet n’a pas été porté par des rêveur·euses : il s’appuyait sur un rapport de Jacques Attali en 2008, figurait dans les promesses de campagne de François Hollande en 2012, et a même été voté en première lecture à l’Assemblée nationale en 2006 avant d’être vidé de sa substance. En face, c’est la loi Hadopi, écrite à partir d’un rapport du président de la Fnac, qui a été adoptée en 2009. On y cherche en vain une mesure pour la rémunération des auteur·rices ou pour la diffusion des œuvres : ce n’est qu’un arsenal répressif. Elle prétend défendre la création, mais elle protège en réalité les modèles économiques anciens des intermédiaires, éditeur·rices, producteur·rices, distributeur·rices, dont les intérêts s’opposent à ceux des auteur·rices. Si la licence globale avait été promulguée, le téléchargement serait devenu du partage légal, et les auteur·rices auraient été rémunéré·es. Mais ce mécanisme versait directement aux auteur·rices, sans passer par celles et ceux qui les dominent et s’arrangent pour leur verser le moins possible. Le discours qui se présentait comme une défense du droit d’auteur en était l’exact contraire, et presque tout le monde y a cru.

Je fais cette comparaison parce que l’IA, comme la copie d’hier, donne à beaucoup plus de personnes la capacité de forger des outils et d’automatiser des tâches, ce qui déplace les rapports de pouvoir. Et comme à l’époque de la copie privée, des gens se laissent prendre à un discours d’apparence humaniste, qui vise en réalité à réduire la puissance d’agir de tous et toutes pour préserver des positions acquises.

Où l’on regarde l’écologie, et où l’on ne la regarde pas

La question écologique mérite le même soin. On reproche à l’IA sa consommation d’eau et d’électricité, et l’on ne questionne presque jamais avec la même énergie l’impact de l’alimentation industrielle, en particulier de l’élevage. Les ordres de grandeur sont pourtant éloquents : la production de bœuf consomme aux États-Unis des dizaines de milliards de litres d’eau par jour, sans commune mesure avec ce que consomment l’ensemble des centres de données, et plus encore avec la part qui revient à l’IA seule. Au niveau des choix individuels, renoncer à des dizaines de milliers de requêtes ne fait économiser que quelques kilos de CO2, là où vivre sans voiture, éviter un vol transatlantique ou changer de chauffage se comptent en tonnes.

Surtout, manger du bœuf n’est en rien indispensable. On peut vivre en parfaite santé sans viande. Si on nous en vend, c’est d’abord parce que cela sert des industries puissantes. Et la consommation excessive de viande rouge est un facteur de cancer reconnu, alors même que tout le marketing alimentaire invite à en manger toujours plus. L’impact ne s’arrête pas à l’eau. Les cultures céréalières destinées à nourrir les animaux reposent sur des pesticides qui empoisonnent les populations vivant à proximité des exploitations, où l’on observe des taux de cancer élevés. Les animaux reçoivent des antibiotiques qu’on retrouve ensuite dans nos assiettes. Et toute la filière repose de plus en plus sur le brevetage des semences, c’est-à-dire sur des monopoles exercés sur le vivant lui-même, qui sont d’une gravité supérieure à ceux des industriel·les de l’IA. Rien de tout cela n’est sérieusement remis en question, parce que cela ne menace pas les mêmes positions de pouvoir. On vise l’IA, encore une fois, parce qu’elle, justement, les déplace.

Cette manière de cadrer le regard a une histoire, et elle est politique. Au début des années 2000, c’est l’industrie pétrolière, et British Petroleum au premier rang, qui a popularisé la notion d’empreinte carbone individuelle. BP a financé des campagnes de communication et mis en ligne le premier calculateur d’empreinte carbone personnelle, invitant chacun·e à mesurer sa propre responsabilité dans le réchauffement. Le calcul était habile, car pendant qu’on s’absorbe dans le tri de ses déchets et le décompte de ses trajets, on ne regarde pas l’entreprise qui, à elle seule, pèse infiniment plus que des millions de gestes individuels réunis, et qui continue à extraire, forer et brûler. C’est une forme d’endormissement politique. On nous fait regarder à un endroit précis, et pendant ce temps, ailleurs, les acteur·rices qui comptent vraiment poursuivent leur activité sans être inquiété·es. La critique écologique de l’IA fonctionne souvent de la même façon : elle se croit engagée alors qu’elle a été orientée, et elle détourne le regard de ce qui pèse réellement.

Les centres de données ont, c’est vrai, un impact écologique lourd. Mais la miniaturisation des processeurs et le calcul décentralisé ouvrent des voies concrètes : faire tourner des modèles en local sur des machines personnelles, ou recourir à des centres de données plus sobres, comme il en existe par exemple en Suisse. Encore faut-il s’y intéresser, plutôt que de s’en tenir au refus de principe. Et à ce refus s’ajoute une hypocrisie, car chacun·e se réjouit des services que l’IA lui rend, et elle est déjà partout dans les services que nous utilisons. On voudrait le beurre et l’argent du beurre.

Devenir souverain·e de ses outils

Ces discours qui se donnent pour radicaux reposent en réalité sur une soumission au solutionnisme technologique qui s’ignore. Prenons Google Docs, que la plupart de celles et ceux qui tiennent ce discours utilisent comme une évidence. Ils et elles croient se servir d’un simple outil. En réalité, toutes leurs données sont hébergées, analysées et traitées par Google, par des systèmes automatisés, et cela bien avant l’arrivée de ChatGPT. Comme ils et elles ne cherchent pas à comprendre ce qui se passe sous l’interface, ils et elles ne voient pas que cet outil a des implications écologiques lourdes, ni que Google fabrique aussi des IA : c’est la même industrie. Ces services nous paraissent pratiques précisément parce que des IA les rendent plus efficaces, et nous en bénéficions sans nous rendre compte que nous leur sommes soumis·es. Faute de nous être interrogé·es, nous trouvons cela commode et nous n’en faisons pas un sujet.

Or il y a là un sujet, et il est plus large que l’usage d’un chatbot, sur lequel le débat se focalise à tort. En n’ayant pas forgé nos propres outils, nous en sommes réduit·es à penser dans des cadres conçus par d’autres, car les outils que nous employons ont un effet sur notre façon même de penser. Le problème de souveraineté est ancien et profond. Nos courriels, nos agendas, nos documents sont gardés par des entreprises soumises à des droits étrangers. Le Cloud Act américain de 2018 permet aux autorités des États-Unis d’exiger des données auprès de ces entreprises, quel que soit le lieu physique où elles sont stockées, y compris en Europe. La localisation des serveurs ne protège de rien. Là encore, l’enjeu n’est pas d’abord technique, car tous les outils existent, héberger soi-même son agenda ou ses fichiers sur un petit serveur domestique est à la portée de chacun·e. L’enjeu est culturel : il tient à une habitude de délégation, à une déresponsabilisation choisie, qu’il faut décider de défaire, geste après geste. À l’école, on apprend à se servir de Word au lieu de comprendre comment fonctionne un serveur et pourquoi le choix d’un logiciel est aussi un choix politique. C’est là, dans cette absence de culture de la souveraineté, que se joue l’essentiel, et non dans le fait d’utiliser ou non l’IA.

Le plus frappant, c’est que cette critique qui se croit virulente est en grande partie inconsciente d’elle-même, et qu’elle se fait récupérer. Elle ne change rien au développement de l’IA. Au mieux, elle alimente un débat mal posé : utiliser l’IA ou non, comme on demanderait si l’on trie ou non ses déchets, avec les vertueux·euses d’un côté et les négligent·es de l’autre. On croit que le sujet est là, alors qu’il est ailleurs. Et ce faisant, on installe une doxa selon laquelle l’IA serait en soi une mauvaise chose. Des personnes qui pourraient s’émanciper grâce à elle s’en trouvent découragées et culpabilisées, alors que cet usage pourrait précisément leur faire du bien. On fabrique ainsi une figure menaçante, voleur·euse, pirate, complotiste, anarchiste, qui sert d’épouvantail pour entretenir la peur et maintenir l’ordre.

Je ne dis pas que tout serait simple si telle loi était passée, ni que tout va bien avec l’IA. Je dis qu’il faut se garder de relayer trop vite des discours qui détournent le regard des vrais sujets. Car cette critique très virulente de l’IA est aussi, pour une partie de celles et ceux qui la portent, une manière hypocrite de conserver leur pouvoir. Celles et ceux qui tiennent ces discours ont, eux et elles, des moyens, de l’argent, des positions. Ils et elles préfèrent en face des gens qui restent dominé·es, et les manipulent en leur faisant croire qu’ils et elles sont du bon côté. Ainsi se forme un camp de chevalier·ères blanc·hes persuadé·es de défendre une juste cause, et qui n’en restent pas moins dominé·es, parce que la critique qu’on leur a mise en bouche ne menace en rien celles et ceux qui détiennent réellement le pouvoir. C’est exactement ce qui s’est passé avec le piratage, lorsque des citoyen·nes et des artistes eux-mêmes et elles-mêmes se sont convaincu·es que partager une œuvre, c’était voler, et qu’il fallait punir. Celles et ceux qui partageaient étaient pourtant des gens qui aimaient ces œuvres, qui ne pouvaient pas se les offrir ou peinaient à se les procurer, et il aurait suffi d’une loi pour mettre de l’économie dans ce partage et rémunérer directement les auteur·rices.

Le monde change, et l’enjeu est de ne pas le subir mais d’en être acteur·rice, ce qui demande du travail et, surtout, de l’éducation. Cet enjeu éducatif est immense, et il se heurte à celles et ceux qui détiennent un pouvoir et n’ont aucune envie que le monde change, parce qu’ils et elles savent qu’ils et elles en sortiraient avec moins de pouvoir. C’est là, plus que dans la machine elle-même, que se décide ce que nous ferons de l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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