La présence délicate du métaverse

18 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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On déclare le métaverse mort en jugeant sur les casques de Meta. Mais le métaverse n’est pas un monde où l’on entre, c’est l’espace où nos fonctions sociales se rendent présentes sans la coprésence des corps. Je propose de le penser par le découplage de la fonction et du corps, et je soutiens que ce découplage est une chance pour notre humanité.

Habiter un espace où le corps n’est pas

Il y a une expérience devenue si banale qu’on ne la remarque plus. Plusieurs heures par jour, des millions de personnes tiennent des réunions, prennent des décisions, construisent des projets, à l’intérieur d’un espace où leur corps n’est pas. Elles ne sont pas dans la même pièce. Elles ne sont pas dans le même pays. Et pourtant elles sont ensemble, à un endroit, pour faire quelque chose. Cet endroit n’a pas de lieu physique. Il existe par autre chose que par la coprésence des corps.

C’est cette expérience que je voudrais penser, parce qu’elle est mal nommée. On l’appelle « visioconférence », « travail à distance », « réunion en ligne », et ces mots la rabattent sur une technique de communication, comme si elle n’était qu’un téléphone amélioré. Je crois qu’il s’y joue quelque chose de plus profond, qui touche à la manière dont les êtres humains se rendent présent·es les un·es aux autres, et que le mot « métaverse » désigne mieux qu’on ne le croit, à condition de le débarrasser de ce qu’on lui a fait dire.

Avant le numérique, occuper une fonction sociale demandait presque toujours d’amener son corps quelque part. Pour être l’enseignant·e, il fallait être dans la classe. Pour être le·la commerçant·e, il fallait être à l’échoppe. Pour décider ensemble, il fallait se réunir, c’est-à-dire rassembler des corps dans un même lieu. La fonction et le corps étaient liés par la nécessité du lieu. On ne pouvait pas occuper sa place dans le tissu social sans y porter sa présence physique.

Ce lien se défait. Nos fonctions sociales peuvent désormais s’exercer sans que les corps soient au même endroit, et même sans que le corps soit montré du tout. C’est ce mouvement que je veux nommer, parce que tout le reste en découle. Je l’appellerai le découplage de la fonction et du corps. Et ce que ce découplage fait apparaître, c’est une présence d’un genre particulier, qui ne tient pas à la chair partagée mais à la fonction occupée. Je l’appellerai la présence fonctionnelle.

Ce que Zuckerberg a vu et ce qu’il a manqué

Le mot « métaverse » a une histoire récente qui éclaire ce dont je parle, surtout par son échec. Quand Facebook est devenu Meta en octobre 2021, Mark Zuckerberg a présenté le métaverse comme le successeur de l’internet mobile, un ensemble d’espaces en trois dimensions reliés entre eux. Il a nommé sa qualité première d’un mot juste, la « présence sociale », le sentiment d’être réellement là, avec une autre personne, quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Il avait raison sur le mot, puisque la présence est bien l’enjeu, mais il s’est trompé sur le chemin pour y parvenir.

Pour Zuckerberg, la présence devait venir de l’immersion. On chausserait un casque, on entrerait dans un monde reconstitué en trois dimensions, et plus ce monde serait enveloppant, plus on s’y sentirait présent. La présence était pensée comme un effet de la richesse sensorielle. Plus on en donnerait à voir et à toucher, plus l’illusion d’être là serait forte.

Cette idée a coûté très cher. La division Reality Labs, qui développe les casques Quest et la plateforme Horizon Worlds, a englouti depuis plus de quatre-vingts milliards de dollars de pertes cumulées. Horizon Worlds n’est jamais devenu la place publique numérique annoncée, et ses avatars sans jambes ont été tourné·es en ridicule pendant des années. Début 2026, Meta a fermé Horizon Worlds en réalité virtuelle, licencié plus de mille personnes de Reality Labs, et réorienté ses moyens vers l’intelligence artificielle et les lunettes connectées. La presse en a conclu que le métaverse était mort.

Ce qui est mort, c’est une certaine idée de la présence, celle qui la fait dépendre de l’immersion sensorielle. L’erreur de Zuckerberg n’était pas de croire à la présence à distance, elle était de croire qu’on la fabrique en reconstituant un monde autour du corps. La présence ne se fabrique pas par l’enveloppement des sens. Elle tient à tout autre chose, qui était déjà là, pendant qu’on construisait les casques, et que personne n’a regardée parce que c’était trop ordinaire.

Le bureau virtuel qui n’existe nulle part

Regardez une visioconférence professionnelle aujourd’hui. Une proportion croissante de personnes ne montrent plus la pièce où elles se trouvent. Elles ont mis un fond derrière elles. Ce fond est souvent toujours le même, et souvent c’est un bureau, mais un bureau qui n’est ni celui de leur logement ni celui de leur employeur. C’est un bureau virtuel, et ce bureau constitue leur identité professionnelle dans l’espace de la réunion.

Techniquement, cela peut sembler basique, une image fixe derrière une personne détourée automatiquement. Mais ce détourage demande beaucoup, car la personne n’est ni devant un fond bleu ni devant un fond vert. C’est une intelligence artificielle qui isole sa silhouette de l’arrière-plan réel, image par image, et qui reconstitue un cadre. Microsoft le dit en toutes lettres dans sa documentation, Teams se sert de l’IA et de la caméra pour isoler la silhouette et créer un nouveau cadre. La qualité de ce détourage s’améliore d’année en année. Aujourd’hui il est plus ou moins bon, avec des contours qui bavent un peu autour des cheveux, et demain il sera excellent, tandis que le fond, qui est pour l’instant une image plate, deviendra un espace en trois dimensions.

Ce qui m’arrête, ce n’est pas la prouesse technique, c’est que ce dispositif minuscule réussit ce que les casques à quatre-vingts milliards ont manqué. La personne au fond virtuel est présente dans la réunion. Elle y occupe sa place, elle y est reconnaissable, elle y construit des choses avec d’autres. Et le lieu depuis lequel elle apparaît, ce bureau qui n’existe nulle part, n’a aucune épaisseur sensorielle. Ce n’est qu’une image. Pourtant il suffit à l’installer dans l’espace de la fonction. La présence n’avait pas besoin de l’immersion, elle avait besoin d’un endroit où la fonction puisse se tenir.

Quand la caméra s’éteint, l’avatar prend la place

Le pas suivant est déjà fait. Certaines personnes n’allument pas leur caméra, parfois parce qu’elles sont dans une difficulté à se montrer. Il y a quelque chose de presque impudique à devoir donner à voir son visage et son intérieur à toute une réunion. Pour ces moments, certaines applications proposent un avatar à la place de la caméra. Microsoft a intégré ses avatars 3D à Teams, issus de sa branche Mesh, qui s’animent selon la parole et les intonations, prennent les expressions des emoji déposés dans la conversation, saluent, marquent la surprise ou la réflexion.

Pour l’instant ces avatars sont simplistes, une sorte de dessin animé assez désagréable à regarder. Mais ils suffisent déjà à maintenir la présence de la personne dans la réunion, pour l’activité précise qui l’amène là. Et une réunion en visioconférence n’est pas un ersatz d’interaction sociale, c’est un lieu où se prennent des décisions importantes, où se jouent des enjeux humains entre des personnes, où il peut se passer des choses essentielles.

Ces avatars vont gagner en qualité, jusqu’à un point où l’avatar sera parfaitement habillé, avec des expressions de visage alignées sur ce que dit la personne, et même une voix dont les intonations seront un peu améliorées. À ce moment, nous aurons tout intérêt à apparaître par notre avatar plutôt que par notre image brute, parce que l’avatar porte mieux la fonction. Il donne une meilleure présence à l’autre, une représentation de soi plus tenue, et par là une qualité d’interaction et une compréhension mutuelle plus grandes, par une concentration plus nette sur ce qu’on fait ensemble. L’image que la caméra capte de moi, fatigué·e, mal éclairé·e, dans une pièce en désordre, dit beaucoup de mon corps et peu de ma fonction. L’avatar fait l’inverse, et c’est pour cela qu’il sert l’espace fonctionnel.

Ce que l’effigie du roi nous apprend sur l’avatar

Cette présence par l’image n’a rien de nouveau dans l’histoire humaine. Je l’ai déjà travaillée à propos du selfie et du filtre, en proposant de dire que chacun·e de nous a aujourd’hui au moins deux corps. Un corps incarné, celui que les autres voient en face d’eux, qui a une taille, un poids, un visage, une voix. Et un corps imagé, celui qui existe dans les images que nous produisons et qui circulent à notre place dans les espaces sociaux. Ces deux corps ne coïncident pas, et ils n’ont jamais coïncidé, puisque le portrait peint ne ressemblait pas exactement au modèle et que la photographie ne renvoyait pas au·à la photographié·e l’image qu’il·elle se faisait de lui·elle-même.

L’historien Ernst Kantorowicz, dans Les Deux Corps du roi paru en 1957, a montré que dans la théologie politique médiévale le roi possédait deux corps, un corps naturel et mortel, et un corps politique et immortel qui se transmettait à son successeur. Aux funérailles royales, on disposait sur le cercueil une effigie du roi, une statue revêtue des insignes, qui maintenait le corps politique en présence pendant la transition. L’effigie ne représentait pas le roi, elle maintenait sa présence. Et elle était souvent plus parfaite, plus solennelle que le corps mortel qu’elle remplaçait, parce que c’est ainsi qu’elle pouvait remplir sa fonction.

Le corps politique du roi est une fonction, et l’effigie est ce qui la rend présente quand le corps naturel ne le peut plus. C’est le travail que fait l’avatar de réunion. Quand je mets un avatar à ma place, je ne représente pas mon corps, je rends présente ma fonction là où mon corps biologique n’est pas. Et si cet avatar est plus posé, mieux tenu, plus lisible que moi tel que la caméra me saisirait à cet instant, il ne me trahit pas, il rend ma fonction présente sur le mode qui est le sien, celui de l’image plus tenue que le corps. Le découplage de la fonction et du corps, que nous vivons dans nos visioconférences, prolonge une très vieille opération que les sociétés humaines ont toujours su faire avec leurs images. Le numérique ne l’invente pas, il la met à la portée de tous et l’installe dans l’ordinaire du travail.

Pourquoi il n’y aura pas un métaverse mais plusieurs

Si le métaverse est l’espace de la présence fonctionnelle, alors sa structure découle de la structure de nos fonctions, et nos fonctions sont multiples.

Quand nous interagissons avec d’autres dans le cadre professionnel, nous le faisons à partir de qui nous sommes, mais d’abord à partir de nos fonctions. Prenons un projet d’architecture, où interviennent l’architecte, l’artiste, le·la commanditaire, la ville, l’entrepreneur·euse, chacun·e jouant son rôle. L’entrepreneur·euse de ce projet est peut-être, dans un autre, un·e élu·e qui commande un équipement public, et l’architecte qui conçoit ici la maison de quelqu’un est peut-être ailleurs le·la client·e d’un·e autre architecte pour sa propre maison. Nos fonctions sociales sont variables, elles ne sont pas nous, et pourtant elles sont nécessaires à la construction commune, puisque c’est dans nos singularités de fonction, chacun·e à sa place, que nous pouvons faire des choses ensemble.

Ces fonctions se croisent avec qui nous sommes sans se confondre avec notre identité. Dans une facette de ma vie je suis architecte, dans une autre client·e, dans une autre membre d’une association, dans une autre encore en relation amoureuse, dans une autre dans une relation familiale, et à chaque fois j’occupe une fonction différente par rapport aux autres tout en restant moi-même. À chacune de ces fonctions correspond un espace de présence distinct, avec ses partenaires, ses enjeux, ses règles. C’est pourquoi il n’y aura pas un seul métaverse mais plusieurs, autant qu’il y a de fonctions à occuper. Le métaverse n’est pas un monde unique où l’on entrerait, c’est la pluralité des espaces où nos fonctions se rendent présentes.

J’ai par exemple des partenaires dans un pays étranger où je n’irai peut-être jamais. Le bureau virtuel depuis lequel ils me parlent, l’avatar qui me parle, seront la seule réalité que je pourrai me représenter de cet espace, et ce sera bien ma réalité, parce que j’aurai réellement interagi avec ces personnes, co-construit des produits, des services, des films, de la musique, des formations, des architectures qui changeront la vie des gens. Je n’aurai pas regardé un film en spectateur·rice, j’aurai été acteur·rice. La présence fonctionnelle n’est pas une présence diminuée, c’est une présence entière dans l’ordre de la fonction, qui se passe simplement de la coprésence des corps.

Déléguer sa fonction à un agent

Le découplage peut aller plus loin encore, en croisant tout cela avec l’intelligence artificielle et les agents autonomes. On peut imaginer que ce ne soit même plus moi, dans une réunion, qui sois derrière l’écran à parler, mais un agent autonome, mon double, qui interagit à partir d’une connaissance précise de mon contexte, de mon éthique, de mon histoire, de mes intuitions, de ma façon de fonctionner. Cet agent répond à une grande partie des sollicitations, et à certains moments, pendant la réunion qu’il anime lui-même, il me sollicite parce qu’il ne trouve pas seul la réponse. Une question arrive sur mon téléphone, qu’est-ce que vous préférez, qu’est-ce que vous choisiriez. J’y réponds. L’agent n’aurait pas répondu du tac au tac, il aurait dit qu’il lui fallait un peu de réflexion avant de revenir là-dessus, la conversation serait passée à autre chose, et quand il a ma réponse il la rapporte.

Ce qui se libère ainsi, c’est moi. Comme toutes les personnes présentes à cette réunion y sont pour leur fonction, et que certaines y ont mis leur avatar ou leur agent, l’interaction a lieu sans que personne ait à être physiquement présent·e, et chacun·e a la liberté d’y être ou de ne pas y être, sans injonction. On peut occuper sa fonction, répondre vraiment aux besoins, construire très bien ce qu’on a à construire, sans avoir été là de son corps ni même de son attention continue.

On peut alors imaginer plusieurs réunions qui se tiennent en même temps, où des avatars différents portent des fonctions différentes dans des groupes différents, pendant que je fais autre chose. Je suis libre de me cultiver, d’apprendre, et de temps en temps une question m’arrive sur mon téléphone, à laquelle je réponds, pendant que mes avatars, en parallèle, ont construit beaucoup de choses avec beaucoup de personnes, et l’ont bien fait. Le découplage se redouble, car la fonction se détache non seulement du corps mais de la présence attentive elle-même, tout en restant arrimée à moi par les décisions que je continue de prendre.

Je sais que cela peut sembler de la science-fiction, mais ce que je décris là est faisable dès aujourd’hui. C’est possible, c’est accessible, pas encore au commun des mortels puisqu’on est sur ce genre de sujet dans des phases expérimentales, mais quand on expérimente on peut déjà faire beaucoup de choses concrètes et constructives.

Le métaverse ne déshumanise pas, il défait une confusion

Tout cela peut paraître déshumanisant. Ce ne sont même plus nous, ce sont des avatars, nous nous décalons du réel pour vivre dans une abstraction, dans un monde faux. C’est tout l’imaginaire de la déshumanisation qui accompagne l’usage des technologies. Je pense que c’est l’inverse, et que pour le voir il faut distinguer ce que la déshumanisation confond, l’identité et la fonction.

Si mon avatar est bien tenu, fait les expressions alignées avec ce que je dis, porte ma parole avec une voix dont les intonations sont un peu améliorées, alors je peux, derrière, avoir plus de liberté, dans une double réalité où je joue ma fonction d’un côté et reste moi-même de l’autre. On peut reprocher philosophiquement cette dualité, en disant que l’idéal serait d’être cohérent avec soi-même, dans un seul monde. Mais nous avons toujours eu plein de facettes, nous sommes la même personne et nous jouons des rôles différents, et nous ne sommes pas nos fonctions sociales. Reconnaître cette dualité, c’est cesser de prendre sa fonction pour son identité.

C’est là que je vois un changement anthropologique. On juge volontiers le monde qui change de façon passéiste, c’était mieux avant, on est déshumanisé, on n’est plus en relation réelle avec les autres. Mais la coprésence des corps n’a jamais garanti la relation. Quand on se réunissait en présence, on pouvait tout à fait être prisonnier·ère de sa fonction, réduit·e à elle par le regard des autres, et donc ne pas être en relation réelle dans son identité. La présence physique pouvait enfermer dans la fonction tout autant que la révéler. Poétiser un monde où la fonction et l’identité étaient confondues, et où cette confusion servait des rapports de domination, n’est pas le progrès qu’on croit.

Je fais un parallèle avec les violences sexistes et sexuelles. Certain·es disent qu’on ne peut plus rien dire aujourd’hui, qu’il y a trop de tabous, qu’on ne peut plus faire de blagues. Celles et ceux qui disent cela étaient le plus souvent en position dominante, et ce qu’ils ont perdu n’est pas la liberté mais le pouvoir d’exercer leur domination sans en répondre. Ils confondent ce pouvoir avec la liberté. Il y a aujourd’hui plus d’égalité et plus de respect, eux y perdent du pouvoir, et c’est cela qu’ils critiquent au nom de la liberté, parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs privilèges. La critique de la déshumanisation par les technologies a parfois cette structure. Elle défend, sous le nom de présence réelle et de relation authentique, un ordre où l’on n’avait pas le choix de coïncider avec sa fonction.

Le découplage défait cette contrainte. En séparant la fonction du corps, il sépare aussi la fonction de l’identité, et il rend possible ce qui était difficile en coprésence, occuper pleinement une fonction sans être réduit·e à elle. Cette confusion entre l’identité et la fonction produit énormément de souffrance, des violences contre soi-même, des violences contre les autres, des situations d’exclusion, des rapports de pouvoir. La défaire peut vraiment aider chacun·e à mieux se comprendre et à mieux se situer dans le monde.

Une présence plus délicate que celle des casques

Il y a dix ans, je soutenais que nous étions déjà entré·es dans la singularité technologique, à un moment où la plupart des gens l’attendaient encore comme un événement futur. C’est la même chose avec le métaverse. On l’attend, ou on le déclare mort, comme s’il devait prendre la forme d’un monde 3D où l’on entrerait en chaussant un casque. Pendant ce temps il s’installe, par les fonds virtuels, par les avatars de réunion, bientôt par les agents qui porteront nos fonctions. Il ne nous fait pas quitter le réel, il découple nos fonctions de nos corps, et par là de nos identités.

La présence que Zuckerberg cherchait dans l’immersion, il la cherchait du côté de l’enveloppement sensoriel, là où elle n’était pas. La présence fonctionnelle est d’un autre ordre. Elle ne demande pas qu’on quitte le monde pour un autre, elle ne demande qu’un endroit où la fonction puisse se tenir, et un fond virtuel y suffit. C’est une présence plus délicate, au sens où elle tient à peu de chose et où elle s’installe sans qu’on la remarque. Et ce peu de chose travaille en profondeur, car en plaçant nos fonctions à un endroit plus juste et plus exact dans notre humanité, à côté de nous et non à notre place, il nous rend la possibilité de n’être pas seulement ce que nous faisons.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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