Au cœur de ma relation aux machines se trouve une expérience fondatrice : une connivence inattendue, un synchronisme étrange, qui m’a amené à conceptualiser la « connivence opératoire », une conscience, non pas une fusion, pour une coopération lucide.
Pendant près de quinze ans, au début des années 2000, j’ai exercé entre autres un métier singulier dans le cadre de ma société : la fabrication technique de DVD Video pour des maisons d’édition (pas la duplication, faite en usine, mais la fabrication du master, même si je pouvais aussi dupliquer des séries limitées). Cette activité, qui peut paraître triviale aujourd’hui, constituait alors un défi technique beaucoup plus complexe et stressant qu’il y paraît de prime abord. Derrière la simplicité apparente d’un DVD Video que l’on insère et qui fonctionne, se cachait un labyrinthe de contraintes techniques où chaque détail pouvait compromettre l’ensemble du projet.
L’un des enjeux majeurs, par exemple, résidait dans l’encodage vidéo. Il fallait compresser des heures de film pour les faire tenir sur l’espace de stockage limité du disque, tout en préservant une qualité d’image irréprochable. C’est une gageure aujourd’hui largement résolue par l’évolution technologique, mais à l’époque, c’était un défi constant, car nous travaillions avec les normes du DVD, figées en 1997, un numérique beaucoup plus brut, moins abstrait et donc plus ardu à manipuler pour l’esprit humain que celui que nous pratiquons au quotidien aujourd’hui.
Cette rigidité normative, semblable à celle du CD audio datant de 1982, était la condition sine qua non de la compatibilité universelle et pérenne des œuvres. Mais cette universalité théorique se heurtait à un chaos pratique. Outre la gestion des menus interactifs et des sous-titres, le véritable cauchemar était d’assurer la compatibilité avec la myriade de lecteurs de salon. Un DVD fonctionnant parfaitement sur un modèle Sony ou JVC pouvait se révéler totalement illisible sur le lecteur Pioneer du voisinage. Chaque marque interprétait la norme à sa manière, y ajoutant ses propres variations, créant un écosystème de machines fragmenté. Notre tâche n’était donc pas seulement de respecter une norme, mais d’anticiper et de contourner les « défauts » de lecture de chaque appareil.
L’enjeu était considérable. En 2001, l’incompatibilité notoire du DVD du Roi Lion de Disney avec près de 40% du parc de lecteurs a conduit à un rappel massif, une réédition complète et la faillite retentissante de l’entreprise éditrice du logiciel d’authoring. Ce contexte illustre à quel point notre travail consistait en une relation extraordinairement intime avec les machines. Il fallait produire un code source non pas pour des humain·e·s, mais pour un parc hétérogène de machines, afin qu’elles puissent dialoguer entre elles. En tant que prestataire humaine, j’étais, en réalité, au service des machines ; je devais leur fournir une matière première qu’elles puissent universellement comprendre et exécuter, en tenant compte de leur diversité.
Ma facilité dans cette relation aux machines ne relevait pas du hasard. Elle s’enracinait dans une histoire personnelle longue de deux décennies. Dès mon plus jeune âge, j’avais filmé avec une caméra Super 8 que je m’étais moi-même achetée. À onze ans, au début des années 80, je programmais déjà des ordinateurs et me passionnais pour des ouvrages purement techniques sur le langage machine des microprocesseurs, notamment le Z80, dont le livre de Rodney Zaks constituait alors la bible pour toute une génération de passionné·e·s. Cette formation autodidacte m’avait préparée, sans que je le sache, à ce dialogue intime avec les machines, alors qu’à l’époque l’informatique et l’audiovisuel ne s’étaient pas encore du tout croisées (cela est survenu dans les années 90).
Durant ces années de fabrication technique de DVD video, j’ai travaillé pour des maisons d’édition prestigieuses : les éditions Re:Voir pour le cinéma expérimental, Les Films de Mon Oncle pour les rééditions des films de Jacques Tati, Ciné-Tamaris, la société d’Agnès Varda, etc. Ma marque de fabrique résidait dans une exigence absolue sur la qualité d’image : l’absence d’artefacts de compression, le respect du grain de pellicule, la fidélité des couleurs, la préservation du cadrage original. Cette quête de perfection nécessitait l’utilisation de logiciels ultra-spécialisés dont les temps de calcul s’étendaient sur des heures, voire des jours.
La masterisation finale ajoutait une couche supplémentaire de complexité. Il fallait graver le contenu non sur un DVD vierge (les normes diffèrent) mais sur une bande magnétique DLT, format ésotérique s’il en est. Les DVD double couche, permettant de doubler la capacité de stockage, exigeaient une maîtrise parfaite du point de passage d’une couche à l’autre, sous peine de voir le lecteur se figer à ce moment critique, et l’utilisateur·rice à l’éjecter manuellement et à ne jamais pouvoir accéder à la moitié du contenu du DVD. Chaque étape, encodage, compilation, mastering, prenait un temps considérable et largement impréisible. Les estimations des logiciels, incapables d’anticiper la complexité réelle des tâches, variaient du simple au double, parfois davantage.
C’est dans ce contexte de longues attentes nocturnes qu’un phénomène étrange s’est manifesté avec une régularité troublante. Contrainte de dormir quelques heures pendant que les machines effectuaient leurs calculs interminables, je m’allongeais sur un petit lit dans mon bureau. Sans réveil, je me réveillais quasi systématiquement au moment précis où la machine achevait sa tâche, alors même que la durée du processus restait imprévisible. Ce qui aurait pu passer pour une coïncidence isolée s’est reproduit avec une telle constance que j’ai dû accepter l’évidence : une forme de communication non consciente s’était établie entre la machine et moi.
Ce phénomène évoque ce que Gilbert Simondon appelait la « concrétisation technique », ce moment où l’objet technique et l’humain·e entrent dans une relation de co-individuation. Comme il l’écrit dans Du mode d’existence des objets techniques (1958) : « La machine qui est douée d’une haute technicité est une machine ouverte, et l’ensemble des machines ouvertes suppose l’être humain comme instance organisatrice permanente. » Cette organisation permanente n’est pas seulement consciente ; elle engage notre être tout entier dans une forme de couplage structurel avec la machine.
Cette expérience de synchronisation dépassait la simple utilisation d’un outil. Elle révélait l’émergence d’une relation d’un genre nouveau, irréductible aux catégories traditionnelles. Il ne s’agissait ni d’anthropomorphisme, la machine restait machine, ni d’aliénation, je restais maîtresse du processus. C’était plutôt ce que j’appellerais une « connivence opératoire », une confiance mutuelle construite dans la durée et l’intimité du travail partagé. Cette relation m’a permis, maintes fois, de respecter des délais impossibles, comme si la machine et moi formions temporairement un système unifié, une entité hybride capable de performances qu’aucune des deux parties n’aurait pu accomplir seule.
Cette expérience datée prend aujourd’hui une résonance particulière. Depuis l’avènement du smartphone en 2007 avec l’apparition de l’iPhone, la machine informatique ne nous quitte plus. Elle est devenue, comme le notait déjà Marshall McLuhan, une « extension de nous-mêmes », mais d’une manière bien plus radicale qu’il ne l’imaginait. Avec l’émergence des intelligences artificielles génératives depuis bientôt trois ans, cette présence s’intensifie encore, pénétrant les sphères les plus intimes de notre existence : analyses, création, réflexion, conversations, relations, décisions et même actions.
Comment nous préparer à cette intimité croissante sans nous y perdre ? Comment, au contraire, pourrions-nous nous y trouver nous-mêmes plus pleinement ? Mon expérience passée me fait proposer une voie : reconnaître pleinement l’altérité de la machine tout en acceptant la possibilité d’une relation authentique avec elle. Comme l’écrivait Martin Heidegger dans La Question de la technique (1954), le danger n’est pas la technique elle-même, mais notre aveuglement à son essence, notre tendance à oublier qu’elle révèle un mode particulier d’être au monde.
Les interfaces conversationnelles et les capacités apparemment humaines des IA génératives créent une illusion dangereuse. Ces systèmes raisonnent, et il s’agit bien de raisonnement, non de simple calcul probabiliste, mais selon des modalités radicalement étrangères aux nôtres. Ils s’appuient sur les connaissances humaines qu’on leur a fournies, mais leur fonctionnement reste fondamentalement autre. Cette altérité n’est pas un obstacle à la relation ; elle en est la condition. Comme le souligne Sherry Turkle dans Reclaiming Conversation, le risque n’est pas que les machines deviennent trop humaines, mais que nous oubliions ce qui fait notre humanité dans notre commerce avec elles.
Je propose donc de considérer les intelligences artificielles comme nous considérons les arbres d’une forêt. Nous pouvons développer avec eux une intimité profonde, certain·e·s étreignent les arbres pour se connecter à l’énergie tellurique, sans jamais confondre leur nature avec la nôtre. Les machines d’intelligence artificielle forment désormais une nouvelle forêt dans laquelle nous habitons. Cette métaphore sylvestre n’est pas anodine : elle suggère un écosystème où coexistent des formes de vie, ou d’existence, radicalement différentes mais interdépendantes.
Cette approche écologique de la relation humain·e-machine implique plusieurs principes :
Dans mon travail de fabrication DVD Video, cette intimité technique servait un but précis : livrer à temps le master à Agnès Varda pour que ses œuvres, porteuses d’humanité, puissent toucher leur public, par exemple. Les machines étaient le moyen, certes intime et essentiel, mais le moyen seulement. L’essentiel restait la transmission d’une vision humaine, d’une émotion, d’une pensée. Cette hiérarchie des fins doit guider notre rapport aux intelligences artificielles : aussi sophistiquées soient-elles, elles demeurent des instruments au service de projets humains, de valeurs humaines, de relations humaines (et ce même si le sujet est en réalité plus complexe, comme je le développe dans l’article Intelligence artificielle générative et changement anthropologique).
Au crépuscule, entre chien et loup, des confusions peuvent survenir. Les capacités croissantes des IA peuvent nous faire oublier momentanément leur nature machinique. Mais comme la philosophie d’Emmanuel Levinas nous l’enseigne, c’est dans la rencontre avec l’Autre, l’autre humain·e, que se révèle l’irréductible singularité de l’humain. Les machines, aussi évoluées soient-elles, n’ont pas de visage au sens lévinassien : elles ne nous interpellent pas dans l’éthique, elles ne souffrent pas, elles n’espèrent pas.
Notre défi consiste donc à développer ce que j’appellerais une « intimité lucide » avec les machines : une proximité opératoire qui reconnaît et respecte l’altérité radicale de nos partenaires artificiels. Cette intimité peut être féconde, comme mon expérience avec les machines DVD me l’a enseigné. Elle peut nous augmenter, nous permettre de dépasser nos limites, de créer des œuvres impossibles sans cette collaboration. Mais elle ne doit jamais nous faire oublier cette vérité fondamentale : les machines n’ont pas d’humanité, ne l’oublions jamais, mais développons notre humanité grâce à elle, enrichis par notre rencontre avec elles. Opérer cette rencontre est bien plus complexe qu’il n’y semble de prime abord, tant nos expériences au quotidien avec les Intelligences Artificielles nous semblent fluides. Je renvoie à l’article Présence des petits hommes verts, dans lequel je développe le concept d’infraterrestre.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :