Le présent du futur

3 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Critiquer les discours mythologiques des géants de l’IA depuis une posture de surplomb ne suffit pas. L’enjeu est d’agir au présent pour construire le futur que nous voulons.

Les mythologies technologiques : entre marketing et transformation du monde

Il est utile d’avoir un regard critique sur les discours tenus par les géants de la technologie, notamment les acteurs et actrices de l’intelligence artificielle. Ces entreprises créent des mythologies : le métaverse comme « Second Monde », l’intelligence artificielle générale, la singularité technologique. Ces récits sont vendeurs parce qu’ils situent ces nouveaux outils dans notre univers de représentation et les ancrent profondément dans notre anthropologie.

Ces discours sont du marketing, certes. Mais ils sont aussi davantage : ils racontent le monde qui change et proposent un imaginaire pour ce changement. On aurait tort de les considérer uniquement comme faux et relevant de l’imaginaire. L’imaginaire positionne ces services dans notre anthropologie, mais il y a aussi la réalité du monde qui change. Et de ce monde, nous sommes acteurs et actrices. Nous ne sommes pas à l’extérieur, dans une posture critique et distanciée. Nous en sommes les premières et premiers acteurs·rices.

Je prends un exemple concret. Les personnes qui critiquent sévèrement les discours mythologisants de Sam Altman ou de Mark Zuckerberg, sans parler d’Elon Musk, qui joue de la controverse de façon consciente, sont souvent les mêmes qui utilisent ChatGPT sans problème. Elles peuvent lui demander des choses importantes pour leur vie, pour leur pensée. Elles sont transformées par cette machine pensante tout en critiquant celui ou celle qui l’a créée.

Sam Altman, initiateur·rice de ChatGPT, le premier robot conversationnel d’intelligence artificielle générative lancé en novembre 2022, tenait depuis dix ans des discours peu publics. S’ils avaient été analysés alors, ils auraient été jugés comme relevant de la science-fiction, du transhumanisme, d’un imaginaire capitaliste dangereux. Et puis, finalement, nous sommes les premières et premiers utilisateurs·rices de ce qu’avant nous aurions critiqué avec condescendance.

Cette situation révèle une contradiction fondamentale dans notre rapport à la technologie. La critique intellectuelle coexiste avec l’adoption pratique, sans que cette tension soit véritablement pensée. C’est précisément ce décalage entre le discours et l’usage qui mérite d’être interrogé.

La critique de l’AGI : un surplomb intellectuel qui rate l’essentiel

Aujourd’hui, les discours sur l’intelligence artificielle générale (AGI) font l’objet de nombreuses critiques savantes. Emily Bender et Alex Hanna, dans leur ouvrage The AI Con (2025), soutiennent que le terme « AGI » est « une couverture pour abandonner le contrat social actuel » et que les définitions de l’AGI « servent principalement les arrangements économiques des individus et organisations qui prétendent la créer ». Le MIT Technology Review est allé jusqu’à qualifier l’AGI de « théorie du complot la plus conséquente de notre temps » (octobre 2025).

Erik Larson, informaticien·ne spécialisé·e dans le traitement du langage naturel, a publié The Myth of Artificial Intelligence (Harvard University Press, 2021), où il ou elle expose « le vaste écart entre la science réelle sous-jacente à l’IA et les affirmations dramatiques faites à son sujet ». L’AI Now Institute a consacré un rapport entier à ce qu’il nomme « la mythologie de l’AGI » (juin 2025), montrant comment cette promesse « incline la balance de nombreux débats sur l’impact de l’IA sur la société ».

Une enquête de l’Association for the Advancement of Artificial Intelligence (AAAI) révèle que 76 % des chercheurs et chercheuses en IA estiment qu’il est « improbable » ou « très improbable » que la simple montée en échelle des approches actuelles conduise à l’AGI. Le philosophe ou la philosophe de l’IA Ragnar Fjelland, dans un article de la revue Humanities and Social Sciences Communications (2020), reprend les arguments d’Hubert Dreyfus pour montrer pourquoi l’AGI ne sera pas réalisée.

Ces critiques sont légitimes et documentées. Elles démontent les prétentions excessives de l’industrie. Mais il y a dans cette posture critique une sorte de surplomb, une certitude d’être plus intelligent·e que ceux et celles que l’on critique. Or, pendant que nous regardons l’aspect imaginaire et que nous le critiquons comme si nous étions plus clairvoyant·e·s, nous oublions de regarder la réalité de ce que ces grands industriels construisent. Car ils construisent des industries, pas seulement des discours.

Cette posture de surplomb comporte un risque : en nous croyant plus fort·e·s, plus distancié·e·s, ayant davantage d’esprit critique, nous négligeons de nous préparer à ce qui vient. Nul ne peut savoir de quoi demain sera fait exactement, mais si nous ne sommes pas attentif·ve·s à nous préparer à accueillir les nouvelles technologies et les nouveaux services, tout en conservant notre esprit critique, nous ne jouons pas notre rôle d’intellectuel·le.

Le rôle des intellectuel·le·s, c’est-à-dire des personnes qui tiennent un discours sur les choses, est d’éclairer ces choses de leur regard singulier. La confrontation des différents regards apporte au lecteur ou à la lectrice une multiplicité de points de vue à partir desquels chacun et chacune peut construire le sien propre. L’objectif est que chacun et chacune puisse trouver, dans le monde de demain, sa place, son rôle, son engagement, ses combats, son éthique. Car l’éthique s’applique sur des choses concrètes, dans des situations vécues, et toutes ces nouvelles industries modifient notre vécu et notre représentation.

Le code est la loi : hégémonie technique et gouvernement par l’argent

L’engagement politique contre ces industries, tout en en étant utilisateur·rice, vise, dit-on, à prévenir une prise de pouvoir des capitalistes sur le monde. Cette vision d’un gouvernement mondial par l’argent, plus puissant que les États eux-mêmes, est documentée depuis longtemps. Les États, pour fonctionner, sont dépendants d’outils, de services et de réseaux possédés par des entreprises multinationales privées.

Lawrence Lessig a théorisé cette situation dans son ouvrage Code and Other Laws of Cyberspace (1999) et son article « Code is Law » (Harvard Magazine, 2000). Sa thèse centrale est que le code informatique, écrit par les ingénieur·e·s logiciels, fournit les règles d’interaction et incarne des jugements de valeur qui définissent comment la société interagit dans le cyberespace. En l’absence de régulation gouvernementale, les intérêts des codeurs et codeuses, qui ne priorisent pas nécessairement les valeurs partagées comme la vie privée, règnent sans partage. Le code régule, mais ce sont des humains qui écrivent le code, et ces humains travaillent pour des entreprises privées.

Il y a donc bien une forme d’hégémonie du gouvernement technique. Mais la plupart de ceux et celles qui critiquent vertement ces futurs « maîtres du monde » furent aussi, dans la situation vécue de la pandémie de Covid-19, les premières et premiers à défendre une politique sanitaire largement influencée par des cabinets de conseil privés et des laboratoires pharmaceutiques. Il y eut, dans cette période, un manque d’esprit critique manifeste, c’est-à-dire une soumission par la peur.

Ce que cet épisode révèle, c’est que la manipulation par la peur fait que la plupart des personnes se laissent gouverner par le capitalisme tout en croyant agir pour leur bien. Ce ne sont pas des discours simplistes et superficiels critiquant tel ou tel industriel qui nous feront avancer dans notre conscience. Ces discours nous rassurent mais ne nous prémunissent en aucun cas contre la soumission à des ordres déguisés en choix libres.

Et c’est exactement le cas pour l’usage de ChatGPT : tous les plus grands critiques de ce futur en sont utilisateurs·rices. Il y a là un comble qui devrait nous interroger sur la nature de notre critique et sur sa portée réelle.

Le futur se construit au présent : pour une pensée de l’action

Un futur pour le monde qui ne serait pas dirigé par de « grands méchants » : nous en sommes responsables, chacun et chacune d’entre nous. Par une posture intellectuelle plus nuancée, qui fait usage d’une pensée complexe plutôt que simpliste, nous pouvons préparer les futures institutions diversifiées dont le monde a besoin.

Il est indispensable d’être attentif·ve à toutes les initiatives liées au logiciel libre, dans le champ de l’intelligence artificielle comme dans le numérique en général. Il faut soutenir cela, encourager les collectivités à reprendre leur souveraineté sur leurs données, à quitter autant que possible les services Microsoft et Google pour installer des serveurs décentralisés sur le territoire, opérés par les institutions, les structures, les collectivités, les lieux d’enseignement. Il faut reprendre le pouvoir sur notre espace numérique.

C’est là que se trouve le futur de la démocratie. Si nous ne faisons rien et que nous ne faisons que critiquer des « grands méchants », certains que nous agitons comme des épouvantails, nous sommes nous-mêmes responsables de leur avoir laissé le pouvoir. La critique est facile. La responsabilité est difficile, risquée, elle demande d’apprendre, d’inventer, d’oser, de dialoguer.

Les outils d’intelligence artificielle qui permettent de créer du code informatique de façon beaucoup plus aisée qu’avant, sans être spécialiste, nous permettent de créer les outils de notre émancipation. C’est à nous de choisir de quelle manière nous politisons ces outils. Chaque outil peut être détourné de son projet initial, qui d’ailleurs n’est pas forcément clair. ChatGPT était au départ une expérimentation. Et puis cela a changé le monde comme une traînée de poudre.

Nous avons le droit de transgresser l’usage de ce pour quoi nous payons. Il en va même de notre responsabilité politique, individuelle et collective. Œuvrons au présent. C’est ainsi que nous dessinerons le futur. Le futur, il est dans notre présent et nous en sommes pleinement acteurs et actrices si nous devenons responsables.

Agissons, plutôt que de critiquer d’une façon simpliste, inutile et même dangereuse, parce qu’elle évite de faire l’effort de se mettre au travail dès maintenant.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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