Paradoxe : face aux IA, nous doutons de notre jugement humain tout en faisant aveuglément confiance aux algorithmes censés les détecter. Cette peur nous fragilise, alors que l’enjeu véritable est notre rapport à notre humanité, indépendamment des outils utilisés.
Lors d’une réunion réunissant les correcteurs du concours d’entrée pour une grande école française à laquelle je participais, il fut posé la question des intelligences artificielles et des manières de débusquer d’éventuels usages de ces dernières dans la rédaction des dossiers rendus par les candidats.
Une personne est intervenue pour affirmer que, généralement, on pouvait ressentir si un texte avait été écrit par une intelligence artificielle ou par un humain. D’autres ont réagi en mettant en avant l’utilité de logiciels et d’algorithmes permettant de détecter si l’IA avait été utilisée ou non. Ces algorithmes étaient présentés comme des outils fiables, apportant la certitude que le texte avait été généré par une intelligence artificielle, une certitude que l’humain, lui, ne pourrait atteindre.
J’ai alors pris la parole pour souligner ce qui me semblait être une contradiction. Dans ce prétendu esprit critique sur l’usage des intelligences artificielles, on en venait à faire plus confiance à un algorithme qu’à notre propre capacité de discernement pour détecter la présence d’algorithmes dans l’écriture !
J’ai trouvé cela à la fois ironique et un peu triste : ceux-là mêmes qui prônent une vigilance face à la machinisation de la pensée sont parfois les premiers à tomber dans le piège de la séduction technologique, convaincus que la machine est plus compétente que l’humain.
Ce que je pense, en réalité, c’est que le véritable enjeu ne réside pas dans l’usage ou non de l’intelligence artificielle, mais dans notre rapport à notre propre humanité, indépendamment de l’outil que nous utilisons.
Lautréamont, dans certaines pages des Chants de Maldoror, a recopié des extraits du dictionnaire. Et pourtant, son utilisation de cette matière froide et technique est remarquable : il l’a intégrée dans son projet de poème épique de la mort, lui conférant une puissance inédite.
Je crois que ce qui anime inconsciemment bon nombre de nos réactions face à l’IA, c’est la peur. La peur d’être dominé. Et paradoxalement, c’est précisément cette peur qui nous rend fragiles et influençables. En perdant confiance en notre propre capacité de jugement, nous ouvrons grand la porte à ce que d’autres, y compris des machines, pensent à notre place.
La peur nous anesthésie, elle nous fige. C’est pourquoi il faut d’abord lutter contre cette peur, pour ne pas perdre notre ancrage. Car si nous cédons à cette peur, nous nous laissons piéger.
On pourra m’objecter qu’il existe des domaines où l’IA est objectivement plus performante que l’humain. Par exemple, dans le domaine médical, une intelligence artificielle disposant d’une immense base de données sera indéniablement plus efficace pour établir un diagnostic précis. Je ne le conteste pas. Il ne faut pas non plus que les médecins craignent d’être remplacés. Au contraire, ils doivent voir l’IA comme un outil, un moyen d’améliorer les soins et de servir l’humanité. Et même de pouvoir la développer, par exmple en ayant plus d’espace mental pour considérer le patient comme une personne et non pas comme un objet.
De la même manière, dans le domaine de l’écriture, si un auteur a su, avec talent, utiliser l’intelligence artificielle pour approfondir son sujet et produire une œuvre plus grande que ce qu’il aurait pu créer seul, alors tant mieux. Il n’aura pas perdu son humanité, il aura simplement utilisé un outil avec lucidité, conscience et créativité, pour encore plus d’humanisme.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :