Face à la multiplication des contenus générés automatiquement par l’intelligence artificielle, les éditeur·rices s’alarment. Pourtant, cette disruption pourrait paradoxalement renforcer notre esprit critique, donc notre conscience politique.
Les éditeur·rices de contenus, particulièrement les organes de presse traditionnels, expriment une inquiétude grandissante face au phénomène de siphonnage automatisé de leurs productions. Des systèmes d’intelligence artificielle captent, transforment et republient massivement leurs contenus sur des plateformes tierces, détournant ainsi le trafic des moteurs de recherche comme Google. Cette captation de l’attention numérique prive les créateur·rices originaux·ales des revenus publicitaires qui constituent souvent leur principale source de financement.
Cette préoccupation économique, bien que légitime, occulte une dimension plus fondamentale : l’information n’est jamais un produit neutre. Toute information véhicule une vision du monde, des présupposés idéologiques, parfois même un projet d’enrôlement intellectuel. Si l’on accepte cette dimension performative de l’information, alors la démultiplication d’un message, même altéré, devrait théoriquement réjouir son émetteur·rice initial·e qui voit sa vision du monde se propager. Dans ce contexte, l’information ne doit plus chercher sa légitimité dans une rentabilité économique, mais assumer ce qu’elle a toujours été : un outil d’influence politique.
Le véritable problème surgit lorsque disparaît toute référence à la source originelle. Juridiquement, nous entrons dans le domaine de la contrefaçon, qui contrevient aux législations sur le droit d’auteur,- bien que ces dernières varient considérablement selon les pays. Cette contrefaçon devient particulièrement pernicieuse quand l’automatisation par intelligence artificielle fait croire, par le retravail textuel, que l’information émane d’une source différente, lui conférant une légitimité et une originalité factices. Mais pourtant, les idées sont reprises et propagées.
Ce phénomène de duplication et d’appropriation des contenus n’est pas nouveau dans l’histoire des médias. Depuis l’invention de l’imprimerie, des publications de moindre envergure ont toujours puisé dans le travail des journaux plus établis, recyclant et adaptant leurs informations. Les « canards » du XIXe siècle reprenaient déjà les nouvelles des grands quotidiens en les dramatisant ou les simplifiant. La différence actuelle réside dans l’échelle et la vélocité du phénomène.
L’automatisation permet désormais de générer des milliers de variations d’un même article en quelques secondes. Des « fermes à contenus » exploitent cette capacité pour inonder l’écosystème informationnel de textes reformulés, ce qu’on peut qualifier de « pollution informationnelle ». Selon des données récentes, ces contenus générés automatiquement représenteraient déjà une part significative des résultats affichés dans les flux de recommandation personnalisés, phénomène particulièrement visible sur les plateformes mobiles, très utilisées en France.
Néanmoins, cette amplification me pose question : si l’objectif de l’information est d’influencer et de transformer le monde, ce que tout journalisme fait, consciemment ou non, alors cette dissémination massive ne peut que servir les intérêts idéologiques des émetteur·rices originaux·ales. Le paradoxe réside dans leur plainte simultanée concernant la perte de contrôle économique sur une influence qu’ils et elles voient pourtant s’étendre.
Je considère qu’il est temps d’abandonner définitivement le mythe du journalisme indépendant et objectif. Les journalistes qui enquêteraient de manière totalement neutre sur des faits sociaux pour en livrer un compte-rendu désintéressé au public relèvent davantage de l’idéal-type wébérien que de la réalité observable. Certes, des professionnel·les consciencieux·euses mènent des investigations rigoureuses, mais leur travail demeure toujours orienté par une grille de lecture du monde, qu’ils ou elles en soient conscient·es ou pas (et malheureusement, ils ou elles en sont trop souvent inconscient·es, je l’ai souvent vécu, il leur serait bien utile d’avoir un peu de formation sociologique et ethnologique).
Pierre Bourdieu a profondément marqué la réflexion sociologique sur le journalisme, dénonçant l’influence croissante des médias, et en particulier de la télévision, sur la vie culturelle, politique et démocratique. Selon lui, le journalisme n’est plus un simple relais d’information, mais un·e acteur·rice qui façonne la perception du réel, souvent sous l’emprise de logiques commerciales et de l’audimat, au détriment de la réflexion critique et de la diversité des points de vue. Comme il l’a abondamment documenté, le champ journalistique est un espace de pouvoir régi par ses propres règles, où la prétendue objectivité est souvent un masque posé sur des luttes d’influence.
Au XXe siècle, un même événement traité par L’Humanité, Le Figaro ou Le Monde revêtait des colorations radicalement différentes. L’Humanité, défendant explicitement le projet communiste, aurait d’ailleurs eu tout intérêt à voir ses analyses se propager sous toutes les formes possibles. Cette observation révèle une vérité, qui peut sembler étrange et sera sans doute mal reçue par les journalistes : l’information objective n’existe pas. Comme le formulait Gilles Deleuze avec acuité : « L’information, c’est un système de contrôle. » (1987) Il allait jusqu’à dire que l’inforamtion cherche à imposer un « mot d’ordre ». Présenter une information comme objective constitue en réalité une tentative d’imposer un point de vue unique, un projet intrinsèquement autoritaire.
En revanche, partager sa vision du monde en assumant pleinement la subjectivité de son regard enrichit le débat démocratique. Le monde se construit précisément dans cette polyphonie des perspectives et des actions. Il n’existe pas d’objectivité transcendante du bien et du mal, seulement des constructions sociales et des rapports de force, il est important d’en être conscient·e.
Les organes de presse contemporains appartiennent quasi exclusivement à des groupes financiers privés défendant des intérêts particuliers. Cette concentration capitalistique, documentée par de nombreux·euses sociologues des médias, détermine les lignes éditoriales bien plus que ne le reconnaissent généralement les rédactions. Les journalistes qui y travaillent disposent d’une marge de manœuvre, mais celle-ci trouve ses limites à la frontière de la ligne éditoriale, qui elle-même sert les intérêts des propriétaires. Quiconque s’écarte trop de la vision du monde favorable aux actionnaires se voit rapidement invité·e à exercer ses talents ailleurs.
Bourdieu analyse la façon dont la télévision (et les médias en général) impose sa logique à d’autres champs sociaux, comme l’art, la littérature ou la politique. Cette domination se traduit par la recherche du sensationnalisme, la standardisation de l’information, et une compétition permanente pour l’audience, ce qui conduit à un raccourcissement du temps de parole, une simplification des débats et une montée des faits divers. Pour Bourdieu, cette logique affaiblit la qualité démocratique de l’information et contribue à la reproduction des hiérarchies sociales et culturelles.
Cette homogénéisation de la pensée est d’ailleurs déjà à l’œuvre au cœur même des rédactions qui se plaignent du plagiat algorithmique. Une part considérable de leur production n’est qu’une reprise à peine modifiée des dépêches de l’Agence France-Presse (AFP). L’AFP illustre parfaitement cette ambiguïté. Présentée comme garante de l’objectivité informationnelle et parangon de neutralité, l’AFP irrigue l’ensemble du paysage médiatique français. Les grands quotidiens, pressés par l’urgence de l’actualité en continu, reprennent massivement ses dépêches, souvent avec des modifications cosmétiques. Cette homogénéisation des sources crée une standardisation de la pensée que l’intelligence artificielle ne fait qu’amplifier.
La réalité, c’est que l’AFP elle-même ne peut prétendre à aucune neutralité. Son directeur·rice général·e est nommé·e par les plus hautes instances de l’État, plus précisément par le pouvoir exécutif, et l’agence entretient des liens structurels avec les pouvoirs économiques et politiques. Et ce dans le contexte actuel où l’État français fonctionne largement comme facilitateur·rice des intérêts capitalistes, au détriment souvent des citoyen·nes qu’il devrait servir. Dans un autre domaine, la police par exemple, on peut voir une mutation sémantique très révélatrice : on ne parle plus de « gardien·nes de la paix » mais de « forces de l’ordre ». Il ne s’agit donc plus d’organiser la concorde sociale mais d’imposer un ordre venu d’en haut. Ce glissement sémantique illustre parfaitement comment le langage, même factuel, impose une vision : on ne maintient plus la paix, on impose un ordre. L’AFP est, à sa manière, une force de l’ordre informationnelle, participant de ce dispositif de maintien de l’ordre, c’est-à-dire l’obtention de l’obéissance par la force.
Dans l’annexe de son ouvrage Sur la télévision (1996), intitulée « L’emprise du journalisme », Bourdieu met au jour les processus visibles et invisibles par lesquels le journalisme, soumis à la loi du marché, exerce une influence pernicieuse sur tous les domaines sociaux : imposition du rythme médiatique, contrainte de l’immédiateté, rôles prépondérants des « expert·es » de plateau, et pouvoir de cadrage sur la vie publique. Il s’appuie sur ses concepts majeurs, notamment les notions de champ, d’habitus et de violence symbolique, pour analyser la spécificité du champ journalistique. Il décrit comment l’habitus journalistique résulte à la fois de contraintes structurelles et d’une formation partagée ; les journalistes ne sont pas de simples agent·es du système, mais ne sont pas non plus des personnes totalement libres dans l’exercice de leur métier et dans leur façon de penser.
Face à cette prolifération de contenus dupliqués, transformés et recyclés par les intelligences artificielles, je perçois paradoxalement une opportunité pour les lecteur·rices et les spectateur·rices que nous sommes. Cette saturation informationnelle pourrait catalyser le développement d’un esprit critique que les médias traditionnels n’ont jamais véritablement encouragé.
Nous sommes bien plus perspicaces que ne le supposent les journalistes. Nous développons une capacité intuitive à distinguer un texte généré automatiquement d’une production humaine authentique. Cette intuition, c’est-à-dire une pensée éminemment personnelle, constitue le terreau de l’esprit critique. Ces informations récurrentes, déclinées, galvaudées, deviennent des occasions d’interroger la nature même de l’information et ses sources de légitimation.
L’ennui provoqué par la répétition du même peut nous pousser vers d’autres sources : comptes personnels sur les réseaux sociaux, médias alternatifs de toutes obédiences politiques, voix singulières qui échappent aux algorithmes de l’intelligence artificielle, etc. Ces sources minoritaires, précisément parce qu’elles assument leur subjectivité et leur partialité, permettent de construire un point de vue véritablement informé, non pas « objectif », ce qui est un leurre, mais consciemment situé et critique.
Les inquiétudes économiques des éditeur·rices traditionnel·les sont compréhensibles, et leur mobilisation pour protéger leur modèle économique est légitime, bien-sûr. Toutefois, c’est leur problème, pas le nôtre. Pour nous, citoyen·nes-lecteur·rices, cette disruption technologique peut fonctionner comme un révélateur : elle expose la partialité de l’information majoritaire qui se prétendait objective, tout en valorisant les sources minoritaires, subjectives et diversifiées.
Il faut noter que les analyses de Bourdieu sur les médias, bien qu’influentes, s’appuient peu sur des enquêtes empiriques et constituent une part mineure, mais emblématique, de ses recherches. Néanmoins, elles ont ouvert la voie à une critique radicale des médias contemporains, invitant à réfléchir sur l’autonomie journalistique et la résistance aux pressions économiques et symboliques. Bourdieu plaide pour une reconquête de l’autonomie des médias face à la logique commerciale, afin de garantir une information de qualité et une véritable pluralité démocratique.
Hannah Arendt indiquait à son époque que « la liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie ». J’ajouterais aujourd’hui : cette garantie ne viendra jamais d’une source unique prétendument objective. Elle émergera de la confrontation des subjectivités assumées, de la multiplication des regards, de la conscience critique que nous développons face à l’information.
Ainsi, la prolifération des contenus générés par l’intelligence artificielle, loin de constituer uniquement une menace, pourrait ainsi devenir le catalyseur d’une vraie transformation de notre rapport à l’information. Nous ne serions plus des consommateur·rices passif·ves d’une vérité préfabriquée, mais, nous désintéressant de la majorité des messages récurrents, nous pourrions devenir les architectes actif·ves d’une compréhension du monde fondée sur la diversité des perspectives et l’exercice permanent du doute méthodique. Dans cette perspective, les vrais-faux contenus deviennent paradoxalement les révélateurs des fausses-vraies informations qui structuraient jusqu’alors notre espace public.
Bien-sûr, on pourrait m’objecter que mon discours fait la part belle au « complotisme » et aux informations non vérifiées. Mais en réalité, c’est l’esprit critique que je défends. L’historien David Colon, dans son ouvrage important à mon sens Propagande : La manipulation de masse dans le monde contemporain (2019), démontre que la propagande n’a pas disparu avec les régimes totalitaires mais s’est au contraire modernisée et renforcée à l’ère numérique. Il analyse comment elle « vise à peser sur les attitudes et comportements, modifiant la perception du réel par la fabrication du consentement et l’occultation de l’esprit critique. » Cette occultation de l’esprit critique est précisément ce contre quoi je m’insurge. Colon montre comment les techniques de persuasion de masse, perfectionnées par les sciences sociales et les neurosciences, structurent l’espace public mondial à travers la publicité microciblée, le nudge et l’usage massif des réseaux sociaux. Face à ce qu’il identifie comme une « guerre de l’information mondiale » qui accélère la décomposition des démocraties, l’enjeu n’est pas de basculer dans le « complotisme », qui est lui-même souvent une forme de propagande, mais de réactiver notre capacité critique. L’esprit critique que je défends n’est pas celui qui rejette toute information institutionnelle par principe, mais celui qui, conscient des mécanismes de manipulation décrits par Colon, interroge les conditions de production de toute information, qu’elle soit majoritaire ou minoritaire, officielle ou alternative. Et je crois que l’augmentation indigeste des informations standardisée peut nous ouvrir des portes, par ras le bol, vers des informations de nature plus diversifiées, comme ce qu’est la permaculture face à la monoculture.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :