Mes nouveaux collègues, les petits hommes verts

16 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’IA n’est pas notre ennemie, mais un outil puissant qui nous interroge sur notre propre humanité. Apprenons à la piloter pour qu’elle nous augmente, sans jamais nous asservir. Facile à dire, mais comment faire ?

L’IA, partenaire particulier·ère, de la menace du remplacement à la réalité de la collaboration

En 2025, le débat sur l’intelligence artificielle est saturé d’un bruit de fond anxiogène. On lit un peu partout que les employeur·euse·s préfèrent désormais l’IA aux jeunes diplômé·e·s. Une étude récente pour la plateforme Indeed révèle même que 52 % des recruteur·euse·s français·es jugent plus simple et économique de former une IA que d’embaucher une personne débutante. Cette statistique, qui fait écho aux craintes de nombreux secteurs, des artistes aux journalistes, semble peindre un avenir sombre pour l’emploi humain. Pourtant, cette vision est, à mon sens, partielle car elle confond deux notions distinctes : la tâche et le métier.

Je constate que les tâches pour lesquelles une intelligence artificielle se montre plus efficace qu’un être humain vont, logiquement et inévitablement, bénéficier de son apport. Mais l’IA, dans son état actuel, n’a aucune autonomie réelle. Elle a besoin d’être pilotée, orientée, contrôlée. Loin de rendre l’expérience humaine obsolète, elle la rend au contraire plus précieuse. Les compétences et les connaissances issues de nos parcours professionnels et de nos apprentissages sont précisément celles qui peuvent être mises au service d’un bon usage et d’un bon contrôle des intelligences artificielles. Une analyse du cabinet Gartner le confirme, en estimant que d’ici à 2030, 75% des travaux dans les nouvelles technologies seront réalisés non pas par une IA seule, mais par une personne « augmentée » par l’IA.

Il est donc inexact, aujourd’hui, de céder à la panique d’un remplacement imminent si ce n’est total. L’IA nous complète avec une grande efficacité sur des missions qui, hier encore, semblaient être l’apanage de l’intelligence humaine. Mais « compléter » ne signifie en aucun cas « remplacer ». Comme l’écrivait le philosophe Gilbert Simondon dans Du mode d’existence des objets techniques, la machine n’est pas une ennemie ou une esclave, mais une réalité humaine qui prolonge et amplifie nos propres capacités. L’IA est le prolongement de notre capacité de raisonnement, et il nous appartient de l’intégrer intelligemment à nos métiers.

L’humanité, la supervision indispensable de l’intelligence artificielle

Notre véritable valeur ajoutée face à la machine réside précisément dans ce qui nous différencie du simple raisonnement algorithmique. C’est notre humanité, faite de sensibilité, d’éthique, d’intuition, d’expérience vécue, qui constitue le garde-fou indispensable à l’intelligence artificielle pour qu’elle puisse fonctionner à bon escient. Les expériences menées jusqu’à présent, comme la gestion entièrement autonome d’une boutique par une IA, se sont révélées déplorables, si ce n’est délirante. Mais bien-sûr, cela s’améliorera. La machine excelle dans l’optimisation, but elle est dépourvue du bon sens, de l’empathie et de la capacité d’adaptation à l’imprévu qui caractérisent l’être humain.

Peut-être qu’un jour ces systèmes seront suffisamment au point pour gérer une boutique en autonomie ou toute autre tâche à vraie responsabilité, mais en 2025, nous en sommes encore très loin. Il faut se garder des visions de science-fiction fantasmatiques et rester lucide sur ce que sont ces outils : de formidables démultiplicateurs de nos capacités. Ils sont troublants, car ils touchent au cœur de ce que nous pensions être notre pré carré : l’intelligence et la production de connaissances. Ils induisent des changements anthropologiques profonds, mais cette nouvelle « vie mécanique » qui advient n’est pas équivalente à la nôtre. Elle est différente, complémentaire. D’ailleurs, le coût même de ces technologies est un frein à leur domination : Gartner souligne que pour 65% des services de technologies de l’information, investir dans l’IA n’atteint pas un seuil de rentabilité, l’être humain restant nécessaire pour réduire les coûts.

Face à cette modification de la réalité, notre responsabilité est double. D’une part, il nous faut augmenter nos connaissances sur ces dispositifs et apprendre à les utiliser. D’autre part, et c’est le plus important, nous devons cultiver ce qui fait de nous des êtres humains. Comme le disait Albert Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Donner au présent, c’est investir dans notre capacité de jugement, notre éthique et notre sens critique pour encadrer le développement de l’IA et la maintenir à sa juste place : celle d’un outil au service de l’humanité.

Piloter nos « petits hommes verts » et réinventer le contrat social

J’aime à nommer les intelligences artificielles nos « petits hommes verts ». Ce sont nos nouveaux·elles ouvrier·ère·s, surintelligent·e·s, bien plus compétent·e·s que nous sur des tâches que nous pensions être notre apanage. Cette situation est une formidable occasion de remise en question. Les ancien·ne·s « cols bleus » étaient souvent perçu·e·s comme moins intelligent·e·s que les « cols blancs » ; notre système éducatif est d’ailleurs encore largement structuré sur cette distinction. Aujourd’hui, nos nouveaux·elles « ouvrier·ère·s » sont des entités capables d’une abstraction intellectuelle fulgurante. Cela nous force à redéfinir la valeur, non plus seulement sur la capacité intellectuelle brute, mais sur la sagesse, la direction et la finalité.

Cette nouvelle donne économique, où une part croissante de la production de valeur sera assurée par des agents non humains, nous oblige à penser de nouveaux modes d’organisation. Sam Altman lui-même, le dirigeant d’OpenAI, réfléchit depuis des années aux conséquences de cette révolution. Bien avant le lancement de ChatGPT, il explorait déjà des pistes comme le revenu de base universel (UBI), qu’il imagine financé par les gains de productivité colossaux générés par l’IA, afin de garantir une redistribution juste de cette nouvelle richesse. L’enjeu est de taille : il s’agit d’apprendre à vivre avec ces « petits hommes verts », mais surtout de leur apprendre à vivre avec nous.

C’est à nous de les accompagner pour qu’ils et elles demeurent à notre service. Le risque, sinon, est que le système s’inverse. On en voit déjà les prémices, par exemple aux caisses des supermarchés, où des employé·e·s se sentent piloté·e·s par la machine, contraint·e·s d’effectuer des gestes dans un ordre dicté par un algorithme. Dans ce scénario, ce n’est plus l’être humain qui contrôle la machine, mais la machine qui asservit l’être humain au service d’une efficacité déshumanisée. Or, la machine n’est jamais responsable. Ce sont des personnes qui, par une pensée techniciste, ont fait ces choix. C’est donc notre responsabilité collective de cultiver la posture inverse : une défense forcenée de l’humanisme, de l’éthique et de la démocratie, pour que jamais le pouvoir de décision ne nous échappe. Si nous exerçons cette responsabilité, il n’y a aucune raison que le monde perde son sens et que l’être humain soit « remplacé ».

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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