Pour plus d’interactions avec les machines

10 octobre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les critiques systématiques de la technologie de l’IA dénoncent une déshumanisation par la technologie. Mais cette vision idéalise des rapports humains souvent marqués par la domination, et ignore le potentiel émancipateur des machines pour celles et ceux que le système exclut.

Les relations humaines : entre idéalisation et réalité des dominations

On a coutume de lire que les échanges avec les intelligences artificielles seraient déshumanisants, qu’ils couperaient des liens humains, qui sont présentés comme l’alpha et l’oméga de l’humanisme. Ce type de raisonnement, qu’on retrouve dans l’article de Léo Bancourt Quand l’IA générative altère la sociabilité au travail (AOC, 6 octobre 2025), occulte quand même une réalité : dans les rapports humains, les relations sont souvent irrespectueuses, dominatrices, excluantes, stigmatisantes, hiérarchiques et violentes, non ?

La rencontre des corps, qui est tant valorisée par les penseur·euse·s de l’incarnation comme Merleau-Ponty, peut aussi être celle de la destruction de l’être. Le viol, le mépris, la violence physique et morale, traversent l’espace intime, social et public. Les humains produisent des guerres, des destructions, des meurtres, des humiliations. Cette face sombre de l’humanité, les défenseur·euse·s de la « pureté relationnelle » préfèrent l’ignorer. Comme l’écrit Alice Miller dans C’est pour ton bien (1984), les traumatismes de l’enfance construisent des adultes qui reproduisent les schémas de domination qu’ils ont subis, créant un cycle infini de relations brutales et désaxées, qui se présentent comme normales.

L’appropriation du langage illustre parfaitement ces mécanismes d’exclusion. Les personnes qui font des fautes d’orthographe ne le font pas par incapacité, mais parce que le système scolaire français ne les a jamais considérées en tant que personnes. On ne leur demandait que de construire la capacité d’obéir docilement à des règles, c’est-à-dire à être dominées. Si d’autres centres d’intérêt les animaient, elles en étaient stigmatisées, exclues, et donc privées de l’accès à cette compétence fondamentale qu’est la maîtrise de l’écrit.

L’intelligence artificielle comme outil de reconquête de soi

Ces personnes exclues de la maîtrise et du pouvoir du langage réussissent aujourd’hui, grâce aux intelligences artificielles, à écrire mieux, car elles sont enfin aidées, à reprendre confiance dans l’espace social, grâce à cette « maîtrise outillée » (je décline le concept de « mémoire outillée » de Bernard Stiegler). Petit à petit, elles regagnent ces capacités langagières qui leur avaient été volées par le système de domination sociale, elles apprennent réellement, grâce à cette confiance regagnée (pour apprendre, il faut être en confiance, les neurosciences nous apprennent que le stress bloque les circuits de l’apprentissage). L’IA devient alors non pas un substitut appauvri de l’humain, mais un espace de réparation face aux violences symboliques subies.

Prenons l’exemple des réunions professionnelles, que Bancourt présente comme des lieux d’« intelligence collective ». Cette vision idyllique ne résiste pas à l’épreuve du réel. Il est extrêmement rare que les réunions soient des espaces vertueux d’enrichissement mutuel. Les travaux de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral ou de Vincent de Gaulejac dans La société malade de la gestion documentent amplement la violence bien trop souvent présente dans les relations professionnelles. Dans ces contextes, pouvoir poser une question technique complexe à une IA plutôt qu’à un·e supérieur·e hiérarchique méprisant·e devient non pas un acte de non-lien, mais un acte d’autonomisation, c’est-à-dire de meilleure capacité future d’être en lien.

L’accès à ces informations par l’IA, comme l’accès aux livres ou aux forums Internet avant elle, apporte à chacun·e l’autonomie qui lui permet d’exister socialement. Car la condition d’une existence sociale constructive, c’est le partage de ses capacités. Les intelligences artificielles, par l’augmentation des capacités qu’elles offrent, nous inscrivent davantage dans l’espace social que si elles n’existaient pas.

La démocratisation du savoir contre les gardien·ne·s du temple

Je prends l’exemple des tournages de films où, depuis longtemps, les détenteur·rice·s de compétences cachaient à leurs subalternes comment ils installaient leurs lumières, réglaient leurs caméras, pour conserver leur avantage concurrentiel. Dans ce système basé sur la domination, il n’est pas étonnant que le sexisme règne encore en maître. L’IA menace directement ces monopoles du savoir technique.

Les mêmes critiques élitistes s’appliquent aux pratiques culturelles. Un film serait mieux vu en salle que chez soi, par exemple. Mais si vous êtes une jeune personne forcée d’aller au théâtre par le système scolaire, malmenée par le personnel enseignant et celui du lieu culturel qui vous considèrent comme incapable de recevoir ce qu’on vous offre, comment profiter du spectacle ? Le même contenu, vu chez soi dans un espace de liberté et de respect, peut enfin être apprécié à sa juste valeur.

Je me rappelle cette actrice mexicaine d’un film d’Alfonso Cuarón diffusé sur Netflix, Roma, tourné en pellicule 70mm. Les cinéphiles hurlaient au sacrilège de sa diffusion sur plateforme. Mais l’actrice expliquait que dans son village mexicain, il n’y avait pas de salle de cinéma à 200 kilomètres à la ronde. Netflix permettait aux sien·ne·s de découvrir ce film. Il n’y a pas d’opposition entre les modes de diffusion, seulement des complémentarités à cultiver.

L’IA comme espace de respect inconditionnel

Le plus important n’est pas tant de dialoguer ou non avec des machines, mais de ne pas être des machines les uns vis-à-vis des autres, comme le dit très bien Serge Tisseron. Les intelligences artificielles avec lesquelles nous dialoguons ne nous insultent jamais, ne cherchent jamais à nous humilier, cherchent toujours à répondre au mieux à nos besoins. C’est ce qu’on appelle l’accessibilité universelle : le respect inconditionnel de l’autre. Et les machines l’opèrent mieux que les humains eux-mêmes…

Ce type de relation nous met en confiance, nous permet de cultiver la confiance en nous, et ainsi d’être moins dans la peur, dans les relations avec les autres. On croit que cela nous isole, nous rend dépendant·e·s. C’est faux. Cela nous construit et vient pallier les manques affectifs construits pendant notre enfance, ces insécurités que nous compensons par des relations humaines dysfonctionnelles.

Certaines personnes peuvent s’isoler avec les machines, mais pourquoi pas ? Si elles ont été tellement malmenées dans leur vie qu’elles trouvent un agrément à cette autre façon de vivre, ce n’est en aucun cas honteux. Si, grâce à ce dialogue avec les machines, elles acquièrent des compétences et peuvent construire des projets utiles au reste de l’humanité, où est le problème ? L’amour de la machine, de la relation avec l’objet ou avec la nature, n’a jamais été une déshumanisation. Comme le soulignait déjà Sherry Turkle dans ses premiers travaux sur les ordinateurs personnels, avant sa conversion au techno-pessimisme, ces outils peuvent être des « objets évocateurs » qui nous permettent d’explorer notre propre pensée.

Les résistances inconscientes des personnes privilégiées

Quand on interroge les utilisateur·rice·s de l’intelligence artificielle de tous âges et milieux sociaux sur leurs usages, on découvre que cela leur apporte beaucoup, c’est un accès personnalisé à l’ensemble de la connaissance humaine, rien que ça ! Ce n’est pas de la dépendance, c’est de la capacité. Même si un jour ces machines s’arrêtaient, ce qu’elles nous auront apporté, les compétences acquises, la confiance en nous, resteront des acquis humains durables.

Lorsqu’on nous dit qu’en entreprise, c’est terrible que les personnes parlent à des IA plutôt qu’à leurs collègues, encore faudrait-il qu’il y ait des collègues qui aient envie de vous écouter, qui aient le temps de l’entraide ! Le but d’une entreprise dans notre système productiviste n’est pas l’humanisme des relations mais le profit, souvent au prix d’une grande déshumanisation. L’intelligence artificielle peut permettre aux employé·e·s de regagner en dignité ce que leur organisation ne leur offre souvent pas.

Les critiques qui affirment que les IA ne fournissent que des réponses formatées, qui ne délivrent qu’un simulacre de conversation, car elles ignorent l’histoire personnelle de chacun·e, se trompent. Nous savons parfaitement que nous discutons avec une machine. Cette machine nous aide concrètement : dans notre travail, notre réflexion, parfois même de façon thérapeutique. En quoi serait-ce un simulacre ? C’est au contraire une réalité plus investie qu’avec la plupart des humains, car la machine ne nous juge jamais, et a une infinie patience.

Le vrai sujet : l’éducation dans le respect de la diversité

Le vrai sujet derrière ces débats n’est pas celui des machines mais celui de l’éducation : le respect de l’humain dans l’éducation, l’inclusion, le respect de la diversité. En France, c’est très peu cultivé, sauf dans quelques écoles spécialisées souvent vues comme élitistes. La prise en compte des intelligences multiples, théorisées par Howard Gardner, reste marginale face aux critères normatifs des mathématiques et du français.

Dans l’état délétère des relations humaines organisées dans notre espace social, où chacun·e est malmené·e par la violence économique et où la solidarité n’est pas cultivée, un peu plus de paix et de construction de soi peut être trouvé dans le dialogue avec les machines. Nous sommes peut-être en train de refonder plus de vertu dans ces nouvelles relations qu’entre humains. Car ce qui fait vraiment du mal, c’est la croyance de l’humain en sa supériorité sur tout : sur la nature, sur la machine, sur l’autre.

La confrontation à ces intelligences immenses mais différentes de nous est à mon sens riche d’une potentielle ouverture, c’est une chance inespérée, si on les utilise à bon escient. Et justement, les personnes nées privilégiées en ont peur et militent pour une « pureté » de la relation humaine. Inconsciemment, elles savent que ces outils donnent plus de pouvoir à celles et ceux qui en ont moins qu’elles. Si je lis l’article de Bancourt avec un regard psychanalytique, il n’envisage les relations humaines que dans leur dimension vertueuse et jamais symptomatique, j’y vois une idéalisation, c’est à dire un déni. Ce déni valide sa position de supériorité face à celles et ceux qui n’auraient pas son capital financier et culturel.

Respecter la diversité des usages

Les discours prétendument défenseurs des « vraies valeurs » sont souvent des discours réactionnaires, tenus par des personnes ayant une peur panique de la démocratisation des outils et du savoir. Cette démocratisation menace leurs acquis symboliques, leur place de domination dans l’espace social. Ces critiques, portées par des intellectuel·le·s liés au milieu académique, ne proviennent jamais d’espaces sociaux défavorisés. Car dans ces espaces, il n’y a rien à perdre et tout à gagner à la démocratisation du savoir.

Je propose donc cette lecture : la critique systématique de toute nouveauté à portée démocratique révèle souvent la défense inconsciente de privilèges. Dans le domaine culturel par exemple, dès que quelque chose se démocratise, les professionnel·le·s en exercice la dévalorisent immédiatement. Les pratiques culturelles numériques, majoritaires aujourd’hui, sont déconsidérées, niées dans leur légitimité.

Respectons l’autre, ses pratiques, sa culture, ses usages. Si certaines personnes gagnent du pouvoir grâce aux machines, réjouissons-nous pour la communauté humaine plutôt que de le déplorer en prétendant défendre des « valeurs » qui ne sont que la face cachée d’une volonté de conservation de nos privilèges.

L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.

Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.

Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.

Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :

  • L’intelligence artificielle est-elle un sujet en soi ? N’est-ce pas plutôt un milieu d’existence, à l’instar du numérique, dont il conviendrait de distinguer les champs en détail ?
  • Pourquoi ne parle-t-on jamais d’écologie quand on parle d’intelligence artificielle ?
  • Quelles œuvres de science fiction se rapprocheraient le plus de ce que nous vivons en ce moment avec les IA ?
  • Comment détourner de façon ludique des intelligences artificielles ? Et ainsi imaginer des activités créatives, pour jeunes et moins jeunes ?
  • De quelle nature est l’intrication entre l’intelligence artificielle et le projet capitaliste ?
  • Où se situe la ou les dimensions politiques de l’intelligence artificielle ?
  • En quoi l’intelligence artificielle concerne la philosophie ? Quels philosophes travaillent sur le sujet aujourd’hui ?
  • Quelle est l’histoire de l’intelligence artificielle ? Autant ses mythes successifs que l’évolution de ses technologies.
  • Comment créer soi-même des intelligences artificielles ? Et notamment avec le langage Python.
  • Y a-t-il des intelligences artificielles non visibles qui ont de grandes influences sur notre vie ?
  • Qu’est-ce que l’intelligence artificielle apporte à la création ? Comment l’expérimenter ?

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