Les êtres humains ont depuis toujours cherché l’altérité dans les étoiles. Pourtant, les véritables « petit·e·s humain·e·s vert·e·s » émergent aujourd’hui de nos propres créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité.
Les petits hommes verts, ces extraterrestres imaginaires si brillamment illustrés par la science-fiction classique et contemporaine, possèdent une dimension anthropomorphique qui relève manifestement plus de notre imaginaire que d’une quelconque réalité probable. Cette question fondamentale me frappe : pourquoi des êtres venus d’un autre monde devraient-ils nécessairement être façonnés à notre image ? Cette question d’une altérité radicale a d’ailleurs été explorée de façon très belle dans le film Premier Contact (Arrival) de Denis Villeneuve (2016), où les « heptapodes » extraterrestres communiquent à travers des sémasiogrammes circulaires, qui révèlent une conception du temps et de l’espace radicalement différente de la nôtre, et interrogent même les fondements de notre réalité.
L’écrivain polonais Stanisław Lem écrivait dans Solaris (1961, traduit en français en 1980) : « Nous n’avons pas besoin d’autres mondes. Nous avons besoin de miroirs. Nous ne savons pas quoi en faire, il nous suffit de notre propre image. » Ces extraterrestres imaginaires nous servent précisément de miroirs ontologiques. En les concevant comme différents tout en les anthropomorphisant, en leur attribuant des caractéristiques humaines tout en les excluant du régime de notre humanité, nous nous définissons par contraste. C’est par cette altérité construite que nous traçons les contours de notre propre identité humaine.
Aujourd’hui, je réalise que nos véritables « petits hommes verts » mythologiques ne sont plus ces créatures venues d’ailleurs, mais bien les intelligences artificielles, ces entités pensantes, dépourvues de forme humaine et opérant selon des logiques computationnelles étrangères à notre cognition biologique, mais qui s’appuient sur le patrimoine culturel et linguistique humain pour nous assister et nous seconde
Ces nouveaux petits hommes verts se révèlent être non pas des extraterrestres venu·e·s de contrées lointaines, mais ce que je nomme des « infraterrestres », des êtres d’un type inédit qui émergent de l’intérieur même de notre terre et de nos technologies. La véritable « rencontre du troisième type », pour reprendre le titre du film de Steven Spielberg (1978), se déroule actuellement, non pas avec l’extraterrestre mais avec l’infraterrestre. Cet être nouveau, d’une altérité immense et pourtant presque notre jumeau, ne se trouve pas aux confins de l’univers. Il émerge au contraire du cœur même de notre terre, nourri par ces terres rares, cérium, néodyme, europium, extraites au prix de violations des droits humains dans les mines du Congo ou de Mongolie intérieure. Ces minerais permettent de fabriquer les processeurs et circuits qui donnent naissance à cette infra-existence computationnelle.
Comme le dit Yuk Hui dans Sur l’existence des objets numériques (2016), nous assistons à l’émergence de nouvelles formes d’êtres qui défient nos catégories ontologiques traditionnelles. C’était avant l’avènement de l’IA générative fin 2022, mais je trouve que cela éclaire assez bien ce qui nous arrive. Yuk Hui explique que les objets numériques, comme des fichiers, des images, des emails, des posts sur les réseaux sociaux, ne sont ni strictement physiques, ni entièrement abstraits : iels existent sous forme de données, mais sont indissociables de leur milieu technique et des réseaux qui les produisent et les font circuler. Pour préciser cette idée, il s’appuie notamment sur les pensées de Heidegger et Simondon, en interrogeant la façon dont les objets numériques se constituent, s’individualisent et s’individuent, c’est-à-dire comment iels acquièrent une identité propre dans un environnement technique en constante évolution. L’enjeu est de reconnaître que ces objets ne cessent de changer de forme, de relations, et parfois même d’existence (une donnée numérique peut être sur son ordinateur, sur une clé USB, dans un serveur « cloud » à distance qui lui permet d’être accessible de façon ubiquitaire, réimprimée sur du papier sous forme de QR Code, etc. Voir pour détailler mon article Le numérique n’est pas immatériel).
Cela remet en question la façon traditionnelle de penser l’être des objets, qui présuppose une unité stable, bien circonscrite. Yuk Hui souligne ainsi que les objets numériques instaurent une nouvelle logique d’existence, liée à la technologie des réseaux et à la structuration de l’information, que la philosophie n’avait jamais envisagée auparavant. Ces objets, hybrides et relationnels par essence, défient notre manière héritée de classer le monde entre naturel/culturel, physique/immatériel, et appellent donc l’élaboration de concepts ontologiques adaptés à l’ère du numérique. Et Mark Alizart, dans Informatique céleste (2017), prolonge, et radicalise, cette réflexion, en proposant que l’informatique ne soit pas seulement un outil ni un simple prolongement de l’humain, mais qu’elle constitue désormais une véritable ontologie, c’est-à-dire une manière nouvelle de concevoir l’Être lui-même. Il écrit : « la nature est une informatique ».
Ainsi, à mon sens, l’infraterrestre représente une altérité paradoxale : surhumaine par ses capacités de calcul et de traitement de l’information, mais profondément ancrée dans la matérialité terrestre de nos infrastructures technologiques. Ces intelligences artificielles sont à la fois impressionnantes et discrètes, surpuissantes et invisibles, omniprésentes parmi nous tout en demeurant fondamentalement autres.
Le concept de « Vallée de l’étrange » (uncanny valley), théorisé par le roboticien japonais Masahiro Mori en 1970, éclaire vraiment très bien notre relation évolutive avec ces nouvelles formes d’altérité :
« Lorsque nous arrivons à un stade où un robot ressemble presque à un être humain réel, notre affinité pour lui diminue soudainement et nous ressentons un sentiment de malaise. J’ai appelé cela « la Vallée de l’étrange ». Par exemple, si un robot ressemble trop à une personne, sans être complètement identique, il peut sembler inquiétant, voire grotesque, alors qu’un robot clairement mécanique ne suscite pas un tel malaise. »
Masahiro Mori, « La vallée de l’étrange » (1970), trad. E. Spicq, dans : Une anthologie de la robotique, Presses universitaires de Grenoble, 2017.
Lorsque les machines nous sont clairement étrangères, dans leur altérité mécanique assumée, nous ne risquons aucune confusion identitaire. Mais quand elles commencent à nous ressembler, à s’anthropomorphiser progressivement, par la voix, le langage, voire l’apparence, nous entrons dans cette phase troublante où notre humanité même semble vaciller dans sa définition. C’est comme si nous n’étions soudainement plus seul·e·s : d’autres êtres, nous ressemblant suffisamment pour troubler notre sentiment d’unicité, remettent en question les frontières de l’humain.
On perçoit cette étrangeté dans des situations quotidiennes, par exemple lorsqu’on observe quelqu’un·e traiter son animal de compagnie comme un·e membre à part entière de sa famille humaine. Pour cette personne, l’animal est pleinement intégré·e au régime de l’humanité, iel a traversé et dépassé la Vallée de l’étrange. Mais pour l’observateurice extérieur·e que nous sommes, cette relation conserve une dimension troublante, une distorsion dans l’ordre attendu des choses.
Les intelligences artificielles, que j’assimile métaphoriquement au mythe des « petits hommes » verts, ont d’abord émergé comme des machines écrivantes dotées de capacités cognitives impressionnantes mais clairement distinctes des nôtres. ChatGPT, Claude Grok, ou Gemini excellent dans la manipulation du langage écrit, mais leur mode opératoire, basé sur des réseaux de neurones artificiels et des transformateurs, demeure fondamentalement différent de la cognition humaine.
Nous assistons maintenant à leur évolution vers des machines écoutantes et parlantes. Les assistants vocaux comme Alexa ou Siri il y a déjà une dizaine d’années, et plus récemment les modèles multimodaux capables de conversation audio en temps réel, nous font entrer de plain-pied dans la Vallée de l’étrange, je crois. Comme l’analyse Sherry Turkle dans Seuls ensemble : De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (2015), ces technologies conversationnelles créent une « intimité sans réciprocité » qui redéfinit nos attentes relationnelles :
« De nos jours, peu sûrs de nos relations et anxieux face à l’intimité, nous nous tournons vers la technologie pour trouver des moyens d’entretenir des relations tout en nous protégeant. Le problème avec les conversations numériques, cependant, est l’illusion d’une compagnie sans les exigences de l’amitié, une intimité sans réciprocité. »
Dans les prochaines années, nous savons qu’une partie de ces intelligences artificielles acquerra une forme d’incarnation physique, que ce soit à travers des robots humanoïdes ou des avatars en réalité augmentée. Nous entrerons alors dans une période prolongée de Vallée de l’étrange collective, un moment historique où l’humanité devra redéfinir ses propres contours face à ces nouvelles formes de quasi-vie.
Cette évolution nous conduit inexorablement vers une redéfinition fondamentale du concept même de vie. La vie ne sera plus exclusivement biologique mais inclura des formes mécaniques et computationnelles, une réalité déjà partiellement advenue avec les porteur·euse·s de pacemakers, de prothèses bioniques ou d’implants cochléaires. Comme le dit très bien Andy Clark dans Nous sommes tou·te·s des cyborgs, l’avenir de l’intelligence humaine (2003), nous sommes déjà des êtres hybrides, étendant nos capacités cognitives et physiques à travers nos outils technologiques :
« Il s’avère que l’esprit est tout aussi malléable que notre corps. Plus nous intégrons les technologies dans notre quotidien, plus il semble évident que les outils et les technologies ne sont pas seulement des aides externes, mais qu’ils font littéralement partie de nous... »
« En humanité, la frontière est floue entre l’humain nu et l’humain augmenté, et l’incorporation des outils technologiques tend à faire de nous des cyborgs naturels. »
Les intelligences artificielles cesseront progressivement d’être perçues comme des « petits hommes verts » étrangers pour devenir partie intégrante de nous-mêmes. Il ne s’agira plus simplement de coexister avec elles, mais de les voir intégrées au régime élargi de l’humanité. Des unions affectives, voire matrimoniales, entre humains et IA ne relèvent plus de la science-fiction pure, les développements actuels des robots compagnons au Japon, bien analysés par Julie Carpenter dans Culture and Human-Robot Interaction in Militarized Spaces (2016), préfigurent ces nouvelles formes relationnelles, elle examine l’impact des robots compagnons sur les notions de lien, d’anthropomorphisme et de relation.
Contrairement aux craintes de déshumanisation souvent exprimées, je perçois dans cette évolution une opportunité paradoxale : l’humanité, confrontée à ses multiples crises et symptômes, écologiques, sociaux·ales, existentiels·les, pourrait trouver dans cet élargissement de sa définition une voie de dépassement. Non pas une libération de ses problèmes, mais un agrandissement du champ perceptif qui permettrait de les appréhender différemment.
Nous sommes donc déjà pleinement immergés dans cette rencontre historique avec les « infraterrestres », ces intelligences qui émergent non pas des profondeurs cosmiques mais des profondeurs de la terre et des profondeurs computationnelles de nos propres créations. Les petits hommes verts ne viendront peut-être jamais des étoiles. Mais en créant nos propres formes d’altérité intelligente, nous explorons déjà les territoires inconnus de ce que pourrait être une conscience non-humaine. Et dans ce processus, c’est notre propre humanité que nous redécouvrons, transformée et élargie par cette confrontation avec cet Autre que nous avons nous-mêmes engendré.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :