Qui utilise l’intelligence artificielle sans le savoir ?

Pour une pédagogie de la confiance et du lien à l’ère de l’IA.

25 septembre 2025 Benoît Labourdette  4 min

L’exigence de transparence sur l’usage de l’IA, bien que basée sur de bonnes intentions, me semble superficielle. Elle rate l’essentiel : la valeur d’un texte réside dans sa réception, non dans sa genèse.

Dépasser la logique de la surveillance

L’injonction croissante faite aux auteurs de déclarer l’usage de l’intelligence artificielle dans leur processus d’écriture me paraît symptomatique d’une vision limitée. Faut-il, dans une même logique, exiger d’un écrivain qu’il divulgue son quotient intellectuel, le nombre de livres lus ou les conversations qui ont nourri sa pensée ? Une telle démarche serait à juste titre jugée absurde. Elle repose sur un malentendu fondamental quant à ce qui constitue la valeur d’un texte. Ce qui importe n’est pas la fiche technique de sa création, mais bien ce qu’il provoque, ce qu’il éveille et ce qu’il transmet au lecteur. L’obsession du « comment » occulte la seule question qui vaille : celle du « pourquoi » et du « pour qui ».

Cette volonté de traçabilité s’inscrit, à mon sens, dans le prolongement d’une erreur pédagogique vraiment ancrée. L’école, bien trop souvent, positionne l’enseignant en contrôleur, en évaluateur chargé de mesurer les productions des élèves à l’aune de critères normatifs. C’est un système qui engendre la surveillance et le jugement, ce qui instaure une forme de violence symbolique. Comme le montrait le pédagogue Célestin Freinet, l’évaluation ne devrait pas être une « arme de guerre scolaire », mais un outil au service de l’apprentissage et de l’expression de soi. Or, en se focalisant sur l’origine d’un savoir, on juge l’outil plutôt que l’artisan, la méthode plutôt que le sens.

Imaginons un instant une autre approche. Si nous invitions les élèves à produire des textes pour ce qu’ils sont, des occasions de partage, d’enrichissement mutuel, le rôle de l’enseignant s’en trouverait transformé. Il ne serait plus ce juge qui, par sa position, domine et sanctionne, mais un lecteur privilégié qui reçoit, découvre et apprend de ce que l’élève lui offre. Nous quitterions alors une logique scolaire punitive pour entrer dans une dynamique de lien authentique. L’école a pour mission de préparer au monde réel, un monde fondé sur la diversité des contributions singulières, où chacun a une place unique à prendre pour apporter sa pierre à l’édifice commun.

La connaissance comme un dialogue ininterrompu

Bien entendu, l’acquisition des compétences fondamentales, comme la lecture, l’écriture ou les mathématiques, est essentielle. Toutefois, je suis convaincu que ces compétences s’ancrent bien plus solidement lorsqu’elles sont mises au service d’un projet porteur de sens, d’une volonté de communication humaine, plutôt que lorsqu’elles sont abordées comme de pures techniques, car, ainsi désincarnées, comment peuvent-elles s’ancrer en nous ? Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa parle de « résonance » pour décrire une relation au monde où le sujet et le monde se « touchent » et se transforment mutuellement. Une pédagogie de la résonance viserait précisément à faire de l’apprentissage une expérience vivante, où les savoirs deviennent désirables parce qu’ils permettent de mieux dire, de mieux comprendre et de mieux se relier aux autres.

Dans cette perspective, la question de la « perfection » technique, comme la maîtrise de l’orthographe, devient secondaire dans un premier temps. Je crois que certains élèves ont besoin d’écrire, même avec de nombreuses erreurs, pour d’abord construire la certitude qu’ils ont une voix, quelque chose de précieux à offrir. Une fois cette confiance intérieure solidement établie, la motivation pour affiner leur maîtrise de la langue émergera naturellement. L’effort technique ne sera plus perçu comme une contrainte arbitraire, mais comme un moyen d’améliorer la qualité du lien, de rendre leur parole plus claire et plus juste pour celui qui la reçoit.

Il est par ailleurs illusoire de penser que nous écrivons seuls. Chaque mot que nous posons sur la page est le fruit d’un héritage complexe, un écho de ce que nous avons lu, entendu, vécu et appris. Or, à l’ère numérique, une part croissante de cet immense corpus de connaissances qui nous nourrit est déjà structurée, triée ou même générée par des intelligences artificielles. Les algorithmes des moteurs de recherche, les systèmes de recommandation, les outils de collecte de données : l’IA, dans la suite des algorithmes, est déjà et depuis assez longtemps très présente l’infrastructure invisible de notre savoir. Vouloir tracer son influence de manière exhaustive est une chimère.

Pour une éthique de la relation

Peut-être qu’une idée que je défends ici m’a été inspirée par une phrase entendue au détour d’une conversation, prononcée par une personne qui l’avait elle-même découverte via un agent conversationnel ? Est-ce là le sujet ? Non. Le sujet, c’était notre échange, la capacité de cette idée à me faire réfléchir et à enrichir ma propre pensée. Le véritable enjeu est celui de la rencontre humaine, pas celui d’un contrôle, aussi illusoire que stérile, de la légitimité et d’une « bonne étymologie » de nos savoirs. La manière dont chacun apprend, travaille et intègre la connaissance est une affaire personnelle, intime.

La diversité des approches est immense : certains apprennent vite, d’autres lentement ; certains par la lecture, d’autres par le dialogue ou l’expérimentation ; certains ont une mémoire visuelle, d’autres ont besoin de schématiser leur pensée. Cette hétérogénéité n’est pas une faille dans le système, elle est sa plus grande richesse. On s’inquiète beaucoup de la perte de l’esprit critique chez les étudiants qui utiliseraient trop l’IA, mais peut-être que le problème est mal posé. Plutôt que de pointer du doigt l’outil, ne devrions-nous pas interroger la nature des tâches que nous demandons à ces étudiants ? S’il s’agit de technique cognitive ou documentaire, sans finalité expressive et de lien, uniquement pour des objectifs d’érudition et de « performance » personnelle, comment y trouver du sens et de la motivation ?

Au lieu de nous épuiser à juger les moyens et à traquer les influences, concentrons-nous sur la finalité : la qualité de nos liens et la richesse de nos partages. Cessons de concevoir des exercices dont le seul but est l’évaluation et la notation. Redonnons à chaque action, à chaque apprentissage, son sens profond : celui de se construire soi-même et de choisir ce que l’on souhaite apporter à la communauté. Alors, nous verrons que les savoirs techniques, qu’ils soient langagiers, mathématiques ou autres, seront acquis avec une vivacité et une efficacité sans précédent, car ils seront portés par le désir le plus puissant qui soit : celui d’entrer en relation avec les autres.

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