Notre époque est faite de mutations, profondes et souvent invisibles. Je crois qu’il est temps de déconstruire les prisons intérieures qui nous empêchent d’embrasser le changement. Entre révolution technologique et émancipation sociale, une réflexion sur nos capacités de mouvement intérieur.
J’ai cette sensation persistante que notre monde est en train de changer à haute vitesse, à bas bruit. Il se passe énormément de choses, mais cette transformation reste encore largement imperceptible. Les investissements dans l’intelligence artificielle sont absolument massifs, des sommes vertigineuses sont mobilisées, des laboratoires entiers travaillent jour et nuit à redéfinir les contours du possible. Pourtant, rien ne semble transparaître dans notre quotidien immédiat, on a l’impression qu’il ne change pas. Les gens marchent dans la rue tout simplement, vaquent à leurs occupations, comme si de rien n’était.
Cette invisibilité me rappelle le film de science-fiction They Live (1988) de John Carpenter, dans lequel des extraterrestres infiltrent la société humaine, contrôlant les esprits via des messages subliminaux. Seules des lunettes spéciales révèlent leur présence et leurs manipulations. De même, aujourd’hui, un changement total mais imperceptible s’opère, que seules celles et ceux qui portent un regard attentif peuvent discerner. Nous vivons ce que le philosophe Bernard Stiegler appelait une « disruption », c’est-à-dire une transformation si rapide qu’elle ne laisse pas le temps aux individu·e·s et aux sociétés de s’adapter, de développer les savoirs nécessaires pour l’appréhender de façon vertueuse.
L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il s’agit d’une mutation anthropologique profonde qui interroge nos modes de vie, nos relations sociales, notre rapport au travail, et plus fondamentalement encore, notre conception de l’amour et de l’autonomie. Face à cette accélération, il me semble que nous devons développer de nouvelles compétences, non pas techniques, mais existentielles : la capacité à réinventer notre façon d’envisager la vie, en profondeur, avant que nous soyons contraint·e·s à obéir à ce que nous n’aurions pas choisi.
La question de l’amour dans nos sociétés contemporaines révèle une vraie confusion historique. Nous avons fusionné l’organisation sociale du couple, initialement conçue pour des raisons de descendance et de survie économique, avec le sujet de l’amour. Cette fusion est étonnamment récente dans l’histoire humaine. C’est seulement à partir du romantisme du XIXe siècle que l’amour devient progressivement la base légitime du mariage en Occident. Cette évolution, bien que progressiste en apparence, a perpétué des inégalités en liant l’amour à des structures patriarcales persistantes.
Avant cette période, on ne se posait pas la question en ces termes. On se mariait pour des raisons sociales, économiques, pour la survie des communautés, pour tisser des alliances entre familles. L’amour était un autre sujet, souvent dissocié du mariage, et malheureusement bien trop interdit aux femmes qui n’avaient pas la liberté de choisir leurs attachements affectifs. Ce n’était pas nécessairement mieux, loin de là, mais c’était structurellement différent.
Cette confusion historique entre amour et organisation sociale a des conséquences profondes aujourd’hui. Elle crée ce que la philosophe Eva Illouz appelle des « contradictions émotionnelles du capitalisme tardif » : nous attendons du couple qu’il réponde simultanément à des besoins économiques, affectifs, sexuels, parentaux, sans jamais interroger la compatibilité de ces différentes fonctions. Cette surcharge d’attentes rend l’équation presque impossible à résoudre, particulièrement pour les femmes.
Derrière cette organisation sociale se cache une réalité brutale : le rôle dévolu aux femmes dans la charge des enfants et du foyer, qui va de pair avec une dépendance économique structurelle. Comme l’a analysé Silvia Federici dans Caliban et la Sorcière (2014), le capitalisme s’est construit sur l’appropriation du travail reproductif non rémunéré des femmes. Cette charge mentale et temporelle considérable empêche l’autonomie économique réelle.
La dépendance n’est pas seulement vis-à-vis d’un·e partenaire individuel·le, mais vis-à-vis de la structure même du couple comme unité économique. Si une femme « gâche » tout, par exemple en s’émancipant au niveau amoureux hors de son couple, pour reprendre une expression révélatrice, les conséquences ne sont pas seulement émotionnelles mais matérielles : difficultés de vie, précarité, situation parfois impossible. Le risque devient trop grand pour envisager sereinement toute remise en question. C’est ce que la sociologue Christine Delphy appelle « l’ennemi principal » : non pas les hommes en tant qu’individus, mais le système économique patriarcal qui organise cette dépendance.
Ce raisonnement fonctionne cependant dans le cadre d’une certaine conception de l’emploi, des systèmes hiérarchiques, du coût de l’habitat, des inégalités sociales et genrées. Nous nous envisageons, par rapport à l’emploi et aux revenus, avec le concept de « vente de son temps », lié à la relation de subordination salariale plutôt qu’à la valeur d’échange de ce que nous produisons. Cette vision, héritée de l’ère industrielle, est en train de devenir obsolète, et c’est une très bonne nouvelle si nous en faisons un instrument d’émancipation.
L’horizon qui se dessine, peut-être d’ici cinq ans, annonce un effondrement sans précédent de la valeur du temps humain dans l’histoire. L’intelligence artificielle et l’automatisation vont rendre obsolètes des pans entiers de l’emploi tel que nous le connaissons. Mais cette perspective, aussi vertigineuse soit-elle, ouvre paradoxalement de nouvelles possibilités d’émancipation.
Il devient urgent de réinventer les formes du travail, et non plus de l’emploi, qui est en voie de disparition. Le travail, dans son étymologie même (qui ne vient pas du latin tripalium, l’instrument de torture, mais de la racine de travel en anglais, le voyage, la transformation), évoque le déplacement, la métamorphose. Comme le soulignait André Gorz dans Métamorphoses du travail (1988), nous devons passer d’une société du travail-emploi à une société du travail-œuvre, où l’activité humaine retrouve son sens créateur.
Les compétences essentielles pour rester inscrit·e·s dans l’espace social de demain ne sont plus techniques mais profondément humaines : la créativité, l’empathie, la capacité d’accompagner les transformations. Ce sont précisément les qualités que le système actuel dévalorise, particulièrement quand elles sont portées par des femmes. L’économiste féministe Nancy Fraser parle d’une « crise de la reproduction sociale » : les activités de soin, d’éducation, d’accompagnement, essentielles à la vie sociale, sont systématiquement sous-valorisées dans notre système économique.
Face à ces bouleversements, je ne ressens paradoxalement aucune inquiétude pour les capacités d’adaptation et d’autonomie, même dans des situations atypiques. Le problème de la précarisation en cas de séparation est absolument terrible pour les femmes, c’est une réalité indéniable. Mais c’est aussi une représentation du monde, intégrée par chacun et chacune, vissée dans nos têtes par la culture et l’éducation, qui fonde nos prisons intérieures.
Le monde change, et ce qui nous rend capables d’épouser son mouvement, ce sont nos capacités de mouvement intérieur. C’est ce qui fait toute la différence. Comme l’écrivait Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » Cette phrase, souvent citée, prend un sens nouveau à l’ère des mutations technologiques : nous ne naissons pas adapté·e·s au monde qui vient, nous le devenons par notre capacité de transformation intérieure.
En marchant dans la rue aujourd’hui, je réfléchissais à ma propre pratique du travail. Je ne travaille pas moins en échangeant, en dialoguant, en pensant, qu’en répondant à des mails ou en produisant des objets tangibles. Je travaille, dans le sens où je me construis, je me transforme intérieurement, et c’est bien cela qui aura des impacts sur ma réalité future, personnelle, professionnelle, sociale, financière. Cette vision peut paraître idéaliste, mais elle s’est toujours vérifiée dans mon expérience. Le philosophe Gilbert Simondon parlait d’« individuation » : nous ne sommes pas des êtres figés mais des processus en constante transformation, qui impactent l’extérieur.
La convergence entre la révolution technologique et la nécessaire émancipation des femmes n’est pas fortuite. Les deux phénomènes appellent une même transformation : sortir des schémas de domination et de dépendance hérités de l’ère industrielle. L’anthropologue David Graeber, dans Bullshit Jobs (2018), montre combien d’emplois actuels sont dénués de sens, maintenus uniquement pour perpétuer des structures de pouvoir.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la question individuelle. Il s’agit de repenser collectivement nos modes d’existence, nos façons d’aimer, de travailler, de créer du lien. Les féministes matérialistes comme Maria Mies ont montré que l’exploitation des femmes et l’exploitation de la nature procèdent de la même logique extractiviste. Sortir de cette logique demande de développer ce que Donna Haraway appelle des « parentés étranges » : de nouvelles formes de solidarité et d’interdépendance qui ne reposent plus sur la domination.
L’urgence n’est donc pas seulement de s’adapter aux changements technologiques, mais de les orienter vers une transformation émancipatrice. Cela passe par le développement de ces compétences fondamentales : la créativité pour imaginer d’autres possibles, l’empathie pour tisser de nouvelles solidarités, et surtout, cette capacité de mouvement intérieur qui nous permet de nous réinventer sans cesse. C’est à cette condition que nous pourrons transformer les mutations en cours en opportunités de libération plutôt qu’en nouvelles formes d’aliénation.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :