Face aux prouesses des IA génératives, l’inquiétude est légitime sur la place future des êtres humains. Mais regarder avec lucidité nos singularités permet de les distinguer des capacités des intelligences artificielles, et de repérer ce qu’il est nécessaire de cultiver.
Il est indéniable que les intelligences artificielles génératives peuvent produire du travail intellectuel et logique de très haut niveau. Les grands modèles de langage ont intégré non seulement des réponses statistiques aux questions que nous leur posons, mais surtout des représentations du monde et des logiques de raisonnement qui leur permettent d’être meilleurs que les humain·es sur de plus en plus de sujets. Une récente étude chinoise publiée dans *Nature Machine Intelligence* révèle même que les IA génératives développent spontanément des dimensions conceptuelles pour organiser les objets naturels. Elles créent des dizaines de dimensions conceptuelles complexes, qui vont bien au-delà des catégories humaines.
Sam Altman lui-même (dirigeant d’OpenAI, qui édite ChatGPT) décrit en 2025 sa vision idéale de l’IA comme *« un modèle très petit qui possède des capacités de raisonnement surhumaines, peut fonctionner à une vitesse ridiculement élevée avec 1 trillion de tokens de contexte et accès à tous les outils imaginables »*, c’est-à-dire pouvant fonctionner sur un simple ordinateur personnel et en piloter les fonctions (sans besoin d’accès à un serveur central, et donc sans surconsommation énergétique). Cette vision éclaire la véritable nature de ces systèmes : ce ne sont pas des bases de données, qu’Altman qualifie d’ailleurs de *« très lentes, chères et cassées »* quand on utilise les IA ainsi, mais des moteurs de raisonnement. Cette distinction est fondamentale pour comprendre à la fois leur puissance et leurs limites.
Partant de là, l’inquiétude est un sentiment légitime, mais il n’y a à mon avis absolument pas lieu de s’inquiéter dès lors qu’on regarde avec lucidité ce qui continue et continuera sans doute très longtemps à faire les singularités des êtres humains par rapport aux machines pensantes, car elles sont fort nombreuses et à cultiver. À partir des changements dans nos manières de vivre que provoquent ces nouvelles machines, changements accessibles de façon démocratique – et cette question démocratique est très importante à mon avis, car tous les outils ne sont pas démocratiques –, voici ce que je propose.
Ce qui fonde notre humanité, à partir de notre naissance, c’est notre vie dans l’espace social humain et notre apprentissage unique, personnel, progressif, du savoir (savoir-faire, savoir-être, etc.) à la fois basé sur l’expérience vécue, sur l’émotion, sur les sensations, sur les relations, sur l’amour dans toutes ses formes, l’amitié, les liens filiaux, etc. On sait qu’on mémorise bien mieux ce qui est relié à des émotions.
Cette dimension expérientielle est précisément ce que les IA, même dotées de capacités de raisonnement surhumaines comme l’envisage Altman, ne peuvent simuler. Elles peuvent traiter *« tout le contexte possible d’une entreprise ou de la vie d’une personne »*, mais ce traitement reste fondamentalement différent du vécu humain. L’IA peut analyser, raisonner, connecter des informations à une vitesse et une échelle inégalées, mais elle ne peut pas vivre l’instant présent, ressentir la texture d’une émotion ou la profondeur d’un lien.
Le temps où des machines pourront naître et grandir comme nous le faisons, nous en sommes pour le moment infiniment loin. Encore une fois, peut-être qu’un jour ces choses-là même changeront, mais on n’en est absolument pas là. Ainsi, n’anthropomorphisons jamais les machines, ce qui ne signifie pas que nous n’allons pas entretenir des relations riches, puissantes et constructives avec elles.
Prenons les relations avec les animaux : elles sont infiniment riches, enrichissantes mutuellement, sans doute pour eux, mais surtout pour nous. Nous recevons, nous sommes enrichi·es de leur altérité d’êtres vivants qui sont au monde de manière complètement différente de la nôtre. Il y a des personnes qui anthropomorphisent leur chien, qui l’envisagent comme un être humain et lui parlent comme tel… À mon sens, ces personnes passent à côté de beaucoup de choses que cet animal pourrait leur apporter si elles lui laissaient la place de son altérité.
C’est du même ordre avec les machines pensantes. Nous sommes en relation avec elles, cela nous fait du bien, cela nous enrichit de beaucoup de choses. Si on exclut les dimensions problématiques de surveillance généralisée et du développement du capitalisme triomphant – mais ce ne sont pas les seules dimensions –, il y a aussi les apports démocratiques réels de ces technologies qu’il ne faut pas passer sous silence, car ce serait se voiler la face. N’oublions pas que les fondements des machines n’ont rien à voir avec les nôtres, elles sont différentes dans leur ontologie, dans leur être. Notre être et l’être d’une machine sont essentiellement différents, et c’est précisément pour cette raison-là que l’enrichissement est tel.
Ce qui nous différencie essentiellement, ce sont nos expériences de vie que les machines n’auront jamais, ou auront autrement en tout cas, nos sensations, nos sentiments, nos vécus, nos perceptions du monde, nos liens, nos rires et nos larmes. Jamais les machines n’auront cela, pour encore longtemps je pense. Et c’est cela qui nous est spécifique, qui nous est singulier, qui mérite d’être développé, cultivé, déployé : la présence à soi et à l’autre, la qualité du lien, l’attention au moment présent, l’état de méditation qui fait qu’on perçoit tout à coup mille détails essentiels et pourtant quasiment imperceptibles. Là se trouve notre humanité singulière, si riche et si enrichissante pour les un·es et les autres si on la partage.
Ces choses-là, la machine aura pu les lire mais sera toujours en retard vis-à-vis de nous, car mon expérience, votre expérience, maintenant tout de suite, de notre sentiment de chaleur, d’appui de notre corps autour de nous, du contact avec notre vêtement, avec l’air, avec le son qui nous entoure, cela c’est irréductible. Aucune machine ne pourra jamais le ressentir puisque nous le ressentons nous-mêmes, que c’est absolument singulier et unique et qu’aucun instant vécu ne ressemble à l’autre.
Mon vécu sensible, si je le partage, sera toujours exceptionnel et parlera aux autres, ce qui, en tant qu’êtres humains, nous permet de partager l’universalité. Ce ne sont pas des informations universelles, ce sont nos expériences personnelles partagées qui nous permettent de toucher l’universalité. Car mon expérience personnelle, ce que j’en ai reçu, si elle rencontre l’expérience personnelle de quelqu’un·e d’autre, se met alors en connexion, s’enrichit, se multiplie. Et d’ailleurs les machines peuvent même nous aider à les comprendre, ce contenu proprement humain pourrait-on dire, basé sur l’expérience de chacun·e en propre. C’est notre richesse principale que n’aura jamais une machine : elle aura les expériences passées, mais elle n’aura pas les expériences présentes.
On pourrait dire que cette sensibilité que je décris n’est pas très constructive dans le champ professionnel, par exemple. Bien au contraire, c’est même le point clé de ce que l’on peut apporter en tant qu’êtres humains, dans la manière dont nous pouvons repenser les futurs métiers à l’ère de l’intelligence artificielle, car nos expériences singulières nous permettent une créativité unique, liée à nos expériences, qu’aucune machine n’aurait jamais pu produire, car cette expérience nous est singulière et ne peut en aucun cas être devinée ou inférée par une machine.
La vision d’Altman d’une IA avec *« accès à tous les outils possibles imaginables »*, qu’il s’agisse de capteurs physiques et de transducteurs pour agir sur le monde, ne change rien à cette équation fondamentale. Ces outils amplifieront les capacités de raisonnement de l’IA, mais ne lui donneront pas accès à l’expérience vécue qui fonde notre créativité humaine. Au contraire, cette puissance de calcul et de raisonnement libérera l’humain·e pour se concentrer sur ce qui fait sa singularité : la sensibilité, l’intuition née de l’expérience, la capacité à créer du sens à partir du vécu.
Le développement de nos subjectivités, de nos sensibilités, afin d’apporter dans l’espace social des possibilités de construction humaniste, pour ne pas nous-mêmes devenir des machines : tout l’enjeu est là. Si nous nous laissons faire, tout va devenir *« logique »*.
Dans tous les métiers, il y aura besoin de sensibilité, d’écoute de l’autre. Cela va tout bouleverser, car aujourd’hui dans la hiérarchie d’une entreprise par exemple, on ne considère pas l’humain·e comme un·e humain·e, mais comme une ressource – on dit bien *« ressources humaines »*, c’est-à-dire que l’humain·e est réduit·e à sa simple fonction et non pas à la richesse de tout ce qui le·la constitue. Et c’est cela qui va s’inverser avec les intelligences artificielles.
Pour pouvoir enrichir le monde, nous allons devoir dépasser nos fonctions pour revenir à nos humanités. Le concept de *« ressources humaines »* d’ailleurs date de l’après-Deuxième Guerre mondiale et a été transmis, on l’a su après, par d’ancien·nes nazi·es, car considérer l’humain·e comme une ressource, c’est précisément le concept du camp de concentration, qui a été ensuite étendu dans les représentations aux grandes entreprises. Il n’y avait pas de service des *« ressources humaines »* avant la Seconde Guerre mondiale ; ils ont été inventés après.
Ainsi, dépasser cette vision si réduite de l’humanité où on réduit les personnes à de simples ressources, c’est ignoble. Ce que les personnes ont à apporter, c’est leur singularité, leur vision complètement différente, unique, étrange, qui, si elle est partagée avec d’autres – et pourquoi pas traitée grâce aux intelligences artificielles –, va pouvoir faire agrandir les espaces d’humanité.
La résilience, cette capacité d’accueil, de transformation de soi, qui a à voir avec l’adaptabilité, cette plasticité proprement humaine, est une de nos grandes capacités : on sait s’adapter à très haute vitesse, beaucoup plus vite que des machines. Nous pourrons à ces endroits-là apporter la souplesse qu’elles n’ont pas.
L’empathie, le fait de se mettre à la place de l’autre en tant qu’humain·e, de se questionner sur les besoins réels des personnes qu’on rencontre autour de nous, ça, la machine ne peut pas le faire. Elle n’y est pas, elle ne vit pas les émotions que nous vivons ; tout cela passe par du langage pour elle, donc elle peut en avoir une compréhension bien sûr si on dialogue avec elle, mais le vécu émotionnel, elle ne l’a pas.
Bien sûr, on pourrait la bourrer de capteurs, et si par exemple une machine filmait notre conversation avec une autre personne – une conversation empathique, créative, ludique, vivante, humaine –, la machine pourrait capter tout un tas de signes non-verbaux et expliquer ce qui s’est passé, et nous éclairer, nous aider à construire à partir de cela. Mais elle-même ne l’aura jamais vécu en tant qu’être vivant, humain, comme nous le sommes.
C’est précisément pour cette raison-là qu’il ne faut pas anthropomorphiser les machines. Nous pouvons avoir des relations fortes avec des machines bien sûr, mais les relations que nous établissons entre êtres humains directement seront à jamais incomparables, incommensurables.
La direction que décrit Sam Altman, vers des IA capables de traiter des contextes massifs avec des capacités de raisonnement surhumaines, ne menace pas notre humanité, elle la révèle. Quand l’IA pourra gérer *« tout le contexte possible d’une entreprise ou de la vie d’une personne »*, elle libérera paradoxalement l’humain·e pour se concentrer sur ce qui fait son essence : la création de nouveaux contextes à partir de l’expérience vécue, l’intuition qui naît de la présence, la capacité à donner du sens au-delà de la pure logique.
Nos liens uniques, singuliers, créatifs, transformatifs entre êtres humains, là est notre puissance qui pourrait être démultipliée par la puissance de raisonnement des intelligences artificielles qui ne sont pas humaines, qui ne sont que des outils qui nous permettent d’aller plus loin dans le développement de notre humanité. Comme le suggère la vision d’Altman, nous nous dirigeons vers un partenariat où l’IA excelle dans le raisonnement et le traitement de l’information, tandis que l’humain·e apporte l’expérience, le sens et la créativité née du vécu, une alliance qui amplifie le meilleur de chaque partie sans confondre leurs natures fondamentalement différentes.
L’intelligence artificielle s’est émancipée des laboratoires de recherche et des œuvres de science-fiction à la faveur du lancement public en novembre 2022 du robot conversationnel ChatGPT, qui a été très rapidement approprié par un nombre immense de personnes de façon internationale, dans les contextes professionnels, scolaires et même privés. Le fait que l’intelligence artificielle soit désormais repérée par la communauté humaine comme faisant partie de la vie quotidienne ouvre enfin la porte à une sensibilisation à l’esprit critique à ce sujet.
Bien-sûr, l’intelligence artificielle concerne l’industrie, le travail, la création, le droit d’auteur... et nous devons anticiper ses usages productifs futurs, afin de rester « à jour ». Mais pour accompagner nos vies qui intègrent désormais cette nouvelle facette, il me semble essentiel de produire une pensée critique, c’est à dire se mettre en capacité de réfléchir à ce qui nous arrive, à ce qui nous change, pour rester lucides et capables de liberté de pensée et d’action.
Qu’est-ce qu’une « pensée critique » ? C’est questionner, de l’extérieur, des pratiques qui sont intériorisées. Pour ce faire, je crois que l’expérimentation, l’action culturelle, le jeu, le détournement, sont des outils de recherche, d’exploration, de diffusion et de réflexion très opérants. Pour moi, la recherche est collaborative, et l’intelligence est collective, créative. Cela nécessite de mettre en place de bonnes méthodes de coopération, entre êtres humains et avec les machines. Je rassemble ici des récits d’expériences et des textes méthodologiques et pratiques. Je partage des pistes concrètes pour que l’intelligence artificielle, comme tout autre outil, soit investie au service de l’humanisme.
Voici déjà quelques ouvertures pour une pensée critique de l’IA, sous forme de questions :