Pendant onze mois, philosophes, artistes, éducateur·rice·s, responsables institutionnel·le·s et expert·e·s du monde de l’entreprise ont travaillé ensemble au sein du comité de veille sur l’intelligence artificielle, lancé par le Forum des images et TUMO Paris. J’ai animé ce comité avec des méthodes d’intelligence collective. Voici ce que cette expérience m’a appris, ce qu’elle a déplacé en moi, et les pistes qu’elle ouvre pour le secteur culturel et éducatif.
Le Forum des images face à l’IA
Le Forum des images est une institution qui se situe au carrefour de plusieurs secteurs d’activité. Il propose une programmation d’images animées (cinéma, jeux vidéo, images virtuelles, bande dessinée) destinée au grand public, aux familles et aux scolaires, avec environ 200 000 spectateur·rice·s par an. Il abrite aussi TUMO Paris, une école de création numérique inclusive et gratuite pour 1 200 adolescent·e·s de 12-18 ans par semaine. Le Forum se situe donc au croisement de la culture, de l’éducation, du numérique et des innovations technologiques.
Quand l’IA générative est apparue en 2022, elle a démocratisé d’un coup l’accès à des outils de création puissants, un bond technologique qui a modifié les images que nous nous faisions de notre avenir. Des espoirs réels se sont dessinés : la démocratisation des savoirs, la mise à disposition d’outils de création pour le plus grand nombre, la personnalisation de l’éducation, la délégation de tâches rébarbatives. Mais des questions délicates ont aussi émergé : les enjeux d’éthique, les risques d’inégalités nouvelles, les impacts environnementaux, le statut des auteur·rice·s, la confiance dans les images, les stéréotypes véhiculés par les IA.
Le Forum des images, depuis près de trente ans, s’empare des innovations technologiques pour les tester avec des artistes, les démocratiser et surtout apprendre à en faire un usage responsable, au service de l’émancipation et de la réduction des inégalités. Mais penser cette responsabilité nécessite du temps. De plus en plus d’artistes prennent ce temps, parfois dans des conditions difficiles. Le secteur culturel, fait de structures de petite ou moyenne taille, n’a pas toujours les dispositifs de veille des grands groupes. Une fracture économique autour de l’IA se profile, qui pourrait peser sur la diversité des regards.
C’est pour prendre ce temps que le Forum des images a créé ce comité de veille. Mi-2023, nous avons commencé à travailler ensemble. D’abord l’événement TUMO x IA, où près de 500 élèves de TUMO ont créé en petits groupes 200 courts-métrages avec des outils d’IA, précédé d’un temps d’information et suivi d’un temps de débat. Puis une participation à la conférence internationale AI Teens organisée par TUMO Erevan. Enfin, il manquait une brique : l’adjonction de partenaires de réflexion sur un temps long. C’est ce qui a donné naissance au comité de veille IA, qu’il m’a été demandé d’animer, dont je fais la synthèse des travaux ici.
L’intelligence collective face à l’intelligence artificielle
Je voudrais commencer par partager quelque chose de personnel, de mon enfance. J’ai découvert l’intelligence artificielle dans les années 70 et 80. À l’époque, cela s’appelait des « systèmes experts ». J’étais face à ces machines, ces ordinateurs, ces claviers, ces écrans, ces langages de programmation (BASIC, Assembleur, Pascal, C, etc.). J’étais complètement fasciné·e. Je sentais un nouveau monde qui s’ouvrait devant moi, mais je me sentais assez seul·e face à lui. Et je peux vous dire que mes parents n’appréciaient pas du tout ! Moi, je sentais quelque chose d’important, mais ce n’était pas du tout reconnu.
Je pense que c’est un trait récurrent de l’innovation. Quand on sent des choses, quand on a des intuitions, souvent, on n’est pas reconnu·e, car il n’y a pas encore de critères. Il y a peut-être des chemins d’inspiration là aussi. Je programmais des jeux de la vie, j’imaginais des agents conversationnels, je créais des programmes pour générer des poésies automatiquement, je créais un serveur minitel culturel à partir d’un ordinateur allumé chez moi (10 ans avant l’apparition d’Internet). Ce sujet était déjà là, et déjà dans le texte d’Ada Lovelace en 1842, quand elle invente l’informatique, elle parle de création musicale et graphique pour la future informatique qui existerait un siècle plus tard.
Si je partage ce souvenir, c’est qu’il éclaire la question des adolescent·e·s d’aujourd’hui face à l’IA. Eux et elles aussi sentent quelque chose d’immense, et sont parfois peu accompagné·e·s dans cette intuition. C’est précisément ce qui a motivé le pari méthodologique du comité de veille. Dès le départ, j’ai posé cette conviction, que face à l’intelligence artificielle, la réponse pertinente est l’intelligence collective. Cartographies de mots-clés, mindmaps collaboratives, forums ouverts, échanges croisés entre disciplines, etc. Toutes ces techniques traduisent notre humanité, par leur horizontalité, par les possibilités de contributions qu’elles ouvrent pour chacune et chacun.
La pluralité des membres du comité réunis par l’équipe du Forum des images était une grande richesse. Réunir autour d’une même table une philosophe, un inspecteur des affaires sociales, une artiste plasticienne, des responsables d’une école de création numérique, des représentant·e·s d’une grande entreprise technologique et de la Ville de Paris. L’IA interroge simultanément le droit d’auteur, les conditions de travail, les méthodes pédagogiques, les représentations culturelles, la souveraineté numérique. Personne ne peut embrasser seul·e cette complexité. Et pendant les onze mois qu’a duré le comité, les intelligences artificielles ont bougé, elles ont évolué. Beaucoup d’usages qui n’étaient même pas existants au début sont arrivés en cours de route. Ce que nous avons appris, c’est aussi une méthode, une ouverture et un enrichissement via les autres pour être en capacité de suivre ce qui se passe et de prendre de meilleures décisions.
Un interlocuteur non humain
Parmi les enseignements du comité, celui qui m’a le plus surpris concerne ce que j’appellerais le psychisme de la civilisation. Pour la première fois, nous avons un interlocuteur ou une interlocutrice non humain·e. Ce n’est pas une machine qui fait ce qu’on lui demande de faire, c’est un interlocuteur au sens propre. Sommes-nous les seules entités intelligentes ? En écoutant les membres du comité, je me suis rendu compte que cette question était présente dans tous les domaines, de la création artistique à l’éducation, de l’éthique aux métiers. Je n’ai pas de réponse, mais c’est une question plus profonde que ce que j’avais imaginé au départ.
Ce constat rejoint un concept que je développe par ailleurs, celui du « nous déplacé ». L’intelligence artificielle n’est plus une machine construite dans un but productif précis et délimité, comme le soc, le métier à tisser ou la chaîne de montage. La machine contemporaine se modèle sur nous, sur nous en tant qu’individualités singulières et sur nous en tant que communauté linguistique et culturelle, par son apprentissage autonome de nos langages. Elle est nous, philosophiquement, culturellement et cognitivement. Ce n’est pas une simple imitation de nous. C’est un « nous déplacé », un nous pourtant à côté de nous en termes ontologiques, d’où le grand trouble. Et cette proximité ouvre des possibilités que le discours de la peur ne permet pas de percevoir.
En tant qu’humain·e·s, alors, qu’est-ce qui nous caractérise, et qu’est-ce qu’on doit cultiver ? C’est ce que j’ai essayé d’expérimenter dans la méthode d’animation de ce comité de veille. Nous avons vécu ensemble dans le comité, dans notre manière de nous organiser et de faire intelligence collective que ce qui nous caractérise, c’est l’empathie, l’improvisation, l’imprévu, la créativité. Pour moi, c’est central. Et ce sont ces choses-là qui sont à cultiver. S’enrichir de nos altérités, écouter l’autre, accepter de ne pas être d’accord et être enrichi·e par nos désaccords. Je peux vous dire qu’on a parfois bien rigolé, et parfois on s’est disputé aussi. Et c’est très bien !
L’IA comme miroir de nos sociétés
Le travail de Karin Crona, artiste plasticienne et membre du comité, a rendu visible quelque chose que nous savions confusément. En demandant à une IA de produire des selfies à partir de prompts identiques mais avec des origines géographiques différentes, les biais sont apparus de façon flagrante. Une femme blanche occidentale sera représentée souriante, tandis qu’une femme d’origine africaine ou asiatique sera systématiquement stéréotypée, parfois hypersexualisée. L’IA ne crée pas ces biais, elle les révèle et les amplifie. Elle nous oblige à regarder notre monde en face. Karin le dit elle-même : « Je suis très enthousiaste et je me laisse vite séduire par l’IA. Parfois je n’ai pas envie de voir les côtés négatifs. Le comité m’a aidée à développer mon esprit critique. »
Cette fonction de miroir, je l’avais déjà éprouvée dans mes propres expériences avec les drones il y a une dizaine d’années. Ces objets informatiques, dénués de conscience mais bourrés d’algorithmes, nous renvoient une image de nos propres logiques de programmation, de nos impensés technologiques et apparaissent face à nous comme une présence, non humaine, dans notre réel. Avec l’IA générative, cette confrontation prend une dimension nouvelle, car ce sont nos représentations collectives, sédimentées dans des milliards de données, qui nous reviennent sous forme d’images et de textes.
Comme Claude Farge, directeur général du Forum des images, l’a formulé en conclusion du webinaire, l’IA nous tend un miroir souvent déformant de notre propre réalité. Et c’est peut-être la première fois qu’une technologie questionne à ce point, collectivement et dans toutes les cultures, ce que c’est que d’être humain·e.
Panser la technique
Bernard Stiegler, philosophe malheureusement disparu, parlait de « panser » la technique, comme prendre soin. Le comité m’a confirmé cette intuition. Le dualisme, être pour ou contre, s’engager dans des débats d’opinion, ce n’est à mon sens vraiment pas la voie. Les restitutions des membres du comité l’ont confirmé. On est sur des choses concrètes, et c’est ce qui compte.
Cette conviction a trouvé un écho dans le concept de « philotechnie » proposé par Vanessa Nurock, professeure de philosophie à l’Université Côte d’Azur et membre du comité. Un amour exigeant de la technique, un amour critique, qui ne verse ni dans la technophilie ni dans la technophobie. Elle a également introduit la notion de « poléthique », empruntée au poète Michel Deguy, qui vise à articuler politique, éthique et poésie. Les questions que pose l’IA ne sont ni purement techniques, ni purement morales, ni purement politiques. Elles sont tout cela à la fois, et c’est pourquoi la présence d’une artiste dans le comité comptait.
Vanessa Nurock a aussi formulé une proposition méthodologique qui a guidé nos travaux, l’« éthique by design ». C’est-à-dire intégrer la réflexion éthique à chaque étape des processus, dès la conception, et non comme un vernis ajouté en aval. Cette approche, articulée à l’idée de care, déplace le champ de l’éthique vers des questions concrètes : qu’est-ce qui nous importe ? Prenons-nous soin des plus vulnérables, et notamment des générations futures ?
Je défends une position qui rejoint celle-ci. Plutôt qu’une adoption enthousiaste et aveugle, ou une objection de conscience qui se tient à distance, je crois à l’engagement dans une pratique critique et créative. Apprendre à démêler l’écheveau pour qu’il ne nous étouffe pas suppose de mettre les mains dedans, de faire l’expérience concrète de ces outils dans des cadres collectifs qui permettent la réflexion.
Penser par tâches plutôt que par métiers
Face aux craintes de destruction d’emplois, le comité a développé une grille d’analyse plus fine. Louis-Charles Viossat, inspecteur général des affaires sociales, a proposé de raisonner en termes de tâches plutôt que de métiers. Certaines tâches sont automatisables, d’autres peuvent être augmentées par l’IA, d’autres encore restent intrinsèquement humaines. On ne peut pas dire, par exemple, que le métier de scénariste va disparaître. Il faut considérer que certaines tâches de recherche qui constituent ce métier vont être transformées, augmentées par l’IA générative.
Ce constat conduit à une observation qui me semble importante. Les effets de l’intelligence artificielle seront probablement plus significatifs sur les conditions de travail que sur la quantité d’emplois. La surveillance algorithmique, l’affaiblissement des relations interpersonnelles, le management par les machines sont autant de préoccupations sur lesquelles nous devons être vigilant·e·s. Louis-Charles Viossat a aussi pointé le fait que l’IA peut offrir plus d’autonomie par une montée en compétences tout en créant de nouvelles formes de dépendance. Sa conclusion est une question proprement politique. Il ne s’agit pas de savoir si l’IA va nous libérer ou nous aliéner, mais de savoir qui décide quoi et comment on crée les conditions d’un vrai choix.
Cette approche par tâches rejoint mes réflexions sur les intelligences disséminées. Plutôt qu’un super-cerveau centralisé qui remplacerait l’humain, l’avenir se dessine dans une articulation entre de multiples formes d’intelligence, locales, spécialisées, en dialogue permanent. Le travail humain ne disparaît pas, il se recompose. Et cette recomposition exige que les personnes acquièrent de nouvelles compétences proprement humaines, qui échappent à l’automatisation.
Thomas Scotto d’Abusco, formateur en programmation à TUMO Paris, a trouvé une bonne métaphore : celle du chef ou de la cheffe dans un grand restaurant. Pour devenir chef·fe, il faut avoir commencé par faire la plonge, couper des carottes, faire des sauces. Quelqu’un qui prendrait le chemin raccourci de tout déléguer à l’IA pourrait obtenir assez vite des prototypes de choses qui marchent, mais se retrouverait bloqué·e face aux erreurs techniques. Alors que quelqu’un qui aurait appris les bases peut prendre le relais quand l’IA se trompe, hallucine, perd son contexte. L’humain·e devient le garant ou la garante de la qualité, le correcteur ou la correctrice des erreurs algorithmiques. Et Thomas soulève une question que je trouve juste : si notre seul savoir-faire est de rédiger des prompts, il suffira qu’un autre prompteur ou une autre prompteuse arrive pour savoir faire exactement la même chose. Ce qui est important, c’est de construire des savoir-faire qui nous rendent différent·e·s les un·e·s des autres.
L’optimisme paranoïaque des adolescent·e·s
Delphine Stucchi, représentante de l’Éducation nationale au sein du comité, a rappelé que, selon un rapport du Sénat, 90 % des élèves de seconde utilisent déjà l’IA générative, contre seulement 20 % des enseignant·e·s. Ce décalage pose un défi réel. Le comité a identifié une double approche nécessaire : enseigner À l’IA (développer l’esprit critique, identifier les biais, comprendre les mécanismes) et enseigner AVEC l’IA (utiliser ces outils pour personnaliser les apprentissages, accompagner les élèves en difficulté, différencier les parcours). Mais dans tous les cas, comme Delphine Stucchi l’a rappelé, aucune technologie ne pourra supplanter l’art de la pédagogie.
Ce qui m’a le plus frappé dans cette aventure, c’est la lucidité des adolescent·e·s. Pegor Papazian, co-fondateur et responsable du développement de TUMO, a partagé les résultats de la conférence internationale AI/Teens, qui a réuni en 2025 90 adolescent·e·s de 16 villes du monde pendant 24 heures, en suivant le mouvement du soleil de Tokyo à Los Angeles. Ce que les organisateurs et organisatrices ont découvert les a surpris. Ces ados ne rejetaient pas l’IA, et ne la glorifiaient pas non plus. Ils et elles étaient très rationnels, avec une certaine maturité souvent absente dans nos discours d’adultes.
Une participante de Mumbai a peut-être très bien résumé leur position : « Utiliser l’IA, c’est comme utiliser un code de triche dans un jeu vidéo. Mais cela ne signifie pas que je lâche la manette. » Et quand ils et elles se sont demandé si l’IA pouvait remplacer les ami·e·s, leur réponse était claire : « L’IA peut atténuer la solitude, mais elle ne peut pas offrir la présence, être là dans l’inconfort, sans solution, juste avec quelqu’un. » Un ami de Pegor Papazian a trouvé la formule juste : « l’optimisme paranoïaque », une conscience aiguë des risques couplée à une volonté d’apprendre et de maîtriser ces technologies. Ces jeunes ne sont pas dupes. Cette expertise doit être reconnue et valorisée.
Pegor Papazian a aussi posé une question que je trouve très juste. Plus l’IA devient performante pour résoudre des problèmes, concevoir des bâtiments, écrire des textes, moins on est motivé·e pour apprendre ces choses-là. Si l’IA peut réparer ton vélo, tu es moins motivé·e d’apprendre à le faire toi-même. Les systèmes scolaires ont toujours eu recours à des mécanismes de motivation comme les diplômes, les notes, les éloges. Et tout cela est menacé par l’IA. C’est un défi éducatif qui appelle des réponses créatives et non des postures défensives.
L’imperfection comme chemin de créativité
Claude Farge l’avait dit dès le début du comité : il préférait les imperfections des premiers DALL-E plutôt que les résultats parfaits de Midjourney. Et je crois que cette dimension de l’imperfection, de l’essai-erreur, compte beaucoup. Le biologiste Olivier Hamant, avec son livre « Contre le culte de la performance », parle de robustesse, avec le recyclage, l’essai-erreur, les expérimentations, les pas de côté. Des choses où on essaie, on se trompe, on apprend les un·e·s des autres.
Claude Farge a d’ailleurs fait un aveu charmant lors de la restitution. Ayant oublié de remercier l’équipe technique dans son introduction, il a remarqué que si on avait confié son discours à une IA, il aurait été parfait. Puis il a continué la réflexion : et si on remplaçait la direction par une IA, vers qui les salarié·e·s se retourneraient-ils quand ils et elles sont mécontent·e·s ? Qui serait le responsable ou la responsable ? On sait que parmi les plus grandes inventions de l’humanité, ce sont les erreurs qui ont conduit à l’innovation. Les modèles génératifs deviennent de plus en plus parfaits, donc peut-être de moins en moins innovants. Il va falloir apprendre à les utiliser, voire à les détourner, pour qu’ils génèrent de la disruption et de l’inventivité.
Cette réflexion rejoint mes propres travaux sur le sujet. Comme l’écrit Sophie Nordmann dans La Vocation de philosophe (2025), ce qui distingue la pensée humaine des autres formes d’intelligence n’est pas un « quelque chose » positif mais précisément sa capacité à ouvrir des brèches, plutôt qu’à combiner, manipuler ou produire des données. L’intelligence artificielle peut structurer une stratégie, mais elle n’éprouve pas les conséquences de cette stratégie. Elle peut produire une réponse, mais elle ne porte aucune responsabilité. Cette limite n’est pas un défaut à corriger, elle est constitutive de ce que sont ces machines.
De la démocratisation culturelle à la démocratie culturelle
Pour finir, je voudrais partager quelque chose qui me semble très important dans le domaine de la culture et que le comité a renforcé en moi. Il y a cette opposition que l’on peut maintenant formuler de façon assez claire entre la démocratisation culturelle, dans la lignée de Malraux (les grandes œuvres de l’humanité distribuées au plus grand nombre), et la démocratie culturelle, c’est-à-dire des espaces culturels plus horizontaux où on s’enrichit les un·e·s les autres de nos compétences respectives, avec moins de hiérarchie et plus d’ouverture à l’autre. C’est ce qui est porté par ce qu’on appelle les droits culturels.
L’intelligence artificielle, dans les capacités qu’elle peut apporter à tout un chacun si elle est bien employée, peut être un levier au service de la démocratie culturelle et donc de la démocratie tout court. Ce pouvoir d’agir passe, encore une fois, par l’empathie et par la créativité. L’enjeu anthropologique que représente l’IA, cette mutation que j’appelle un « nous déplacé », exige de nous une présence critique et non un retrait. Face à une technologie qui prétend centraliser l’intelligence, cultivons des écosystèmes de pensée disséminée.
Des engagements concrets
Claude Farge a annoncé plusieurs engagements institutionnels concrets pour le Forum des images :
- Pérenniser ce comité de veille pour se faire accompagner dans la durée,
- explorer la création d’un serveur local d’IA avec des solutions open source moins gourmandes en énergie,
- former les médiateurs·rice·s et les personnels notamment sur les aspects critiques,
- créer une sorte de NutriScore indiquant au public l’utilisation de l’IA dans les propositions culturelles,
- et développer des tables rondes et formats participatifs avec le public autour de ces enjeux.
- Il a également insisté sur l’importance du dialogue social, car il est impossible et non souhaitable d’imposer de tels changements à marche forcée.
Parmi les enseignements du comité qui me semblent les plus importants, je retiens la nécessité de créer des comités d’éthique pluridisciplinaires dans chaque organisation culturelle et éducative, des espaces de dialogue réunissant parties prenantes internes et externes, pour questionner les pratiques sans jugement. Je recommande qu’ils ne soient surtout pas préparés avec l’aide de l’IA, pour garantir une réflexion authentiquement humaine. Il me semble aussi essentiel de donner la parole aux jeunes pour qu’iels formulent leurs propres recommandations, plutôt que de toujours parler à leur place. Et de développer les soft skills, la créativité, l’empathie, la pensée critique, qui restent l’apanage humain et deviennent d’autant plus précieuses à l’ère de l’automatisation.
Ce n’est pas l’intelligence qui fait notre humanité
Ce n’est pas l’intelligence qui fait notre humanité, c’est notre capacité à nous émouvoir ensemble. Face aux intelligences artificielles, notre humanité ne se définit plus par nos capacités cognitives mais par notre capacité à créer du lien, à accueillir l’autre, à résister ensemble aux dominations, à inventer collectivement des expériences de vie qui nous transforment.
L’IA est un miroir, mais elle peut aussi être un levier. À condition de ne jamais perdre de vue ce qui nous distingue des machines : l’empathie, la capacité de lien, l’attention à l’autre. Humaniser l’IA plutôt que robotiser l’humain·e, voilà la formule qui résume peut-être le mieux ces onze mois de réflexion partagée.