Données culturelles et droits culturels

21 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les données culturelles citoyennes sont le patrimoine de demain. Leur reconnaissance et leur préservation constituent un enjeu démocratique majeur pour construire une mémoire collective constructive des démocraties futures.

Les bases techniques d’un patrimoine numérique interopérable

Le ministère de la culture et le réseau des musées français sont investis de façon très constructive, depuis plusieurs années, dans la construction de modèles techniques et méthodologiques destinés à créer des bases de données culturelles interopérables. Comme le soulignent Aurélien Conraux et Eudes Peyre dans leur contribution à Culture & Recherche (n°148, 2025), cette dynamique s’inscrit dans une histoire plus large de l’ouverture des données publiques, où la France occupe depuis 2021 le premier rang européen selon l’Open Data Maturity Report.

Cette ambition se concrétise notamment à travers l’adoption du standard LIDO (Lightweight Information Describing Objects) et sa déclinaison française LIDO-MC, présentée lors du Carrefour de l’agrégation du 2 juin 2025. Ce profil d’application, spécifiquement adapté aux besoins du ministère de la Culture, vise à « améliorer la découvrabilité des contenus culturels francophones sur le Web » tout en assurant la compatibilité avec les bases nationales comme POP et Joconde, ainsi qu’avec l’écosystème européen Europeana.

Cette démarche ouvrira la voie à la création de services culturels en ligne innovants et garantira une présence structurée et durable du patrimoine culturel français dans l’écosystème numérique. Toutefois, les efforts actuels demeurent essentiellement techniques et focalisés sur les enjeux de conservation. Si cette base est indispensable, il conviendra d’œuvrer progressivement à l’appropriation citoyenne de ces données culturelles, permettant à chacun·e de s’en emparer, de créer à partir d’elles et de les partager.

Aussi, dans l’univers numérique désintermédiatisé, les citoyen·ne·s ne sont plus de simples récepteur·rice·s passif·ve·s, mais deviennent des acteur·rice·s à part entière dans la circulation et l’éditorialisation des données patrimoniales. Cependant, et c’est précisément l’objet de cet article que de le souligner concrètement, ces démarches souffrent encore d’une lacune cruciale : l’absence d’un travail structuré sur la collecte et l’indexation des données culturelles produites par les citoyen·ne·s eux·elles-mêmes, dans le plein respect de leurs droits culturels concernant leur contribution au patrimoine commun.

Repenser la hiérarchie des productions culturelles

Considérons l’exemple d’une bibliothèque moderne qui, au-delà de sa mission traditionnelle de conservation des livres, propose des ateliers linguistiques, des spectacles, des ateliers créatifs et de do-it-yourself, des formations vidéo, et bien d’autres activités. Conservons-nous la trace des processus créatifs de ces ateliers et des œuvres qui en résultent ? Les archivons-nous ? Les mettons-nous en valeur ? Pourtant, ces productions constituent des données culturelles tout aussi légitimes que celles issues du patrimoine officiel et traditionnel.

Le standard LIDO-MC, avec sa capacité à décrire des « biens culturels matériels et immatériels » et son support des principes FAIR (Findable, Accessible, Interoperable, Reusable), offre justement le cadre technique pour intégrer ces productions citoyennes. Mais l’outil technique ne suffit pas sans la volonté politique et institutionnelle de reconnaître ces créations.

Certain·e·s pourraient objecter que ces créations citoyennes n’égalent pas en valeur les grandes œuvres de l’humanité. Mais sur quels critères fonder une telle hiérarchie ? Établir de telles distinctions revient à nier les droits culturels fondamentaux des participant·e·s. Pourquoi leurs créations seraient-elles intrinsèquement moins précieuses que les productions officielles et historiques ?

Les musées d’aujourd’hui nous offrent une leçon éclairante : ils exposent certes les œuvres majeures de l’art officiel représentant les cultures qu’ils incarnent, mais ils présentent également l’artisanat populaire, les créations d’amateur·rice·s, des dessins d’enfants, et tant d’autres témoignages qui, bien que non légitimés à leur époque, révèlent aujourd’hui un intérêt culturel majeur pour comprendre ces civilisations. Par ailleurs, de plus en plus de cinémathèques collectent les films amateurs, qui constituent des mémoires territoriales uniques et essentielles, de plus en plus réexploitées.

La culture, dans sa dimension anthropologique, transcende les seules œuvres d’art. Elle englobe l’ensemble des éléments qui nous permettent de ressentir, comprendre, apprécier, nous projeter et nous identifier. C’est elle qui tisse les liens entre l’art officiel et les productions artisanales populaires. Le projet GraphEthno illustre parfaitement cette approche inclusive en développant des méthodes itératives d’enrichissement des données patrimoniales.

Les musées l’ont compris pour le passé : ils ne hiérarchisent pas ces différentes expressions culturelles. Cette articulation intelligente, sans tomber dans le relativisme, reconnaît que chaque création a sa place propre, née d’un contexte spécifique et répondant à des intentions particulières. Cette compréhension globale nous connecte authentiquement à la culture d’une époque et d’un contexte donnés.

Les bénéfices d’une documentation culturelle démocratique

Les droits culturels nous enseignent une leçon essentielle : pour être justes, complets et respectueux des droits humains fondamentaux en matière culturelle, nous devons reconnaître et valoriser la singularité des productions culturelles de tou·te·s les citoyen·ne·s, y compris celles et ceux qui ne sont pas professionnel·le·s de la culture. Cette reconnaissance du contexte de création présente un avantage considérable : elle permet de construire le récit vivant de ce qui se déroule dans nos institutions culturelles.

Reprenons l’exemple de notre bibliothèque : une documentation des processus et des productions des participant.e.s aux actions culturelles bénéficie à tou·te·s. Elle aide les participant·e·s à valoriser leurs souvenirs et à légitimer leur engagement créatif, renforçant ainsi leur estime personnelle et ancrant leurs expériences dans la mémoire collective. Elle révèle aux nouveau·elle·x venu·e·s comme aux habitué·e·s toute la richesse des activités proposées, transformant la perception d’un simple lieu de conservation en celle d’un espace de vie foisonnant. Ces récits, disponibles sous forme de données ouvertes, peuvent alimenter sites internet, dispositifs interactifs, expositions, les possibilités sont infinies.

Voilà la puissance d’une donnée bien structurée, indexée et interopérable : sa capacité à se décliner sous mille formes différentes. L’action coordonnée des agrégateurs nationaux sont désormais au cœur des préoccupations institutionnelles. Au-delà des bénéfices démocratiques immédiats pour les participant·e·s et leur territoire, ces récits documentés permettent d’évaluer et de justifier l’investissement public dans ces activités culturelles, sécurisant ainsi leur financement futur.

Un enjeu politique et démocratique pour l’avenir

Les élu·e·s, quelle que soit leur orientation politique, ont besoin de comprendre concrètement l’impact démocratique de chaque dépense publique. Sans cette compréhension, nous risquons de voir les financements culturels subir des coupes drastiques dans les années à venir, une perspective qui serait désastreuse pour notre société.

En synthèse, respecter les droits culturels en matière de collecte, d’indexation, de conservation, d’interopérabilité et de valorisation des données culturelles citoyennes, et non pas seulement professionnelles, aura des répercussions majeures sur la pérennité du financement de la culture, grâce à sa puissance évaluative. Cette approche renforcera la démocratie, dont la culture constitue l’un des piliers fondamentaux. Elle permettra également d’inscrire les récits culturels de nos territoires et de nos nations de manière authentique, substantielle et profondément démocratique pour les générations futures.

L’histoire nous l’enseigne : les récits du passé sont principalement ceux des puissant·e·s. Pour construire les démocraties de demain, nous avons besoin des récits de tou·te·s les citoyen·ne·s. Le numérique et les données culturelles démocratiques représentent une pierre angulaire dans l’édification des démocraties futures. Comme le projettent Conraux et Peyre, « l’intégration des citoyen·ne·s dans la gestion et l’exploitation des données culturelles ouvre [...] la voie à une participation accrue et à un écosystème plus inclusif et interactif ». Il faudrait reformuler : « l’intégration des citoyen·ne·s dans la création, gestion et l’exploitation des données culturelles... ».

Les outils techniques existent, les standards sont définis, les institutions se mobilisent, il reste maintenant à garantir que cette infrastructure serve véritablement à documenter et valoriser l’ensemble des expressions culturelles de notre société.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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