Comment le discours « lutter contre l’extrême droite » stigmatise les électeurs, compromet le dialogue démocratique et devient un discours de haine. Il vaudrait mieux « lutter pour la démocratie » en respectant la dignité de chacun.
Les personnes de gauche comme de droite qui s’envisagent comme démocrates, ce qui est un mot-valise qui recouvre des pensées politiques en réalité extrêmement diverses, appellent de façon relativement unanime à « lutter » contre l’extrême droite. Ils perçoivent l’extrême droite, son histoire, ses traditions, ses attitudes, comme non compatibles avec la démocratie. Et pourtant, ces mêmes personnes peuvent tout à fait soutenir les actions du gouvernement israélien actuel, qui est pourtant un gouvernement officiellement d’extrême droite, dont les terribles actions prouvent bien qu’en effet, une politique d’extrême droite peut mener rapidement à des actions opposées aux droits humains, notamment des actions consistant en des meurtres de masse d’innocents pour défendre, disent-ils, la démocratie.
On pourra m’objecter que le contexte de guerre modifie le jugement qu’on doit avoir sur les actions et les crimes commis. En effet, il peut y avoir des régimes d’exception en contexte de guerre. Et c’est précisément pour cette raison que certains prétendus démocrates mobilisent la logique guerrière, même quand il n’y a pas de guerre. Par exemple, au début de la crise Covid en mars 2020, pour justifier le premier confinement des populations, Emmanuel Macron, président de la République française, a dit, affirmé, répété, « nous sommes en guerre », ce qui a autorisé l’opportunisme d’un contrôle sans précédent sur les populations, d’une restriction des libertés sans précédent aussi, d’une gestion administrativement et juridiquement légitimée, car il s’agissait d’un état d’exception. Cela s’est manifesté notamment avec la gestion de la crise via un conseil de défense, soumis au secret défense, donc des décisions prises en régime non démocratique, justifié par l’état d’exception, alors même que ce n’était en aucun cas une guerre, que ça n’en avait aucune caractéristique. C’était un virus très contagieux, et l’objectif des pouvoirs publics aurait dû être, a priori, uniquement d’en limiter la dangerosité.
Mais l’association immédiate entre cette urgence qui était réelle et la manière de l’opérer, une manière guerrière qui autorise toutes les exceptions, est une dérive de la démocratie, car, et cela a été très bien documenté par Eugénie Mérieau dans son livre Géopolitique de l’état d’exception, les mondialisations de l’état d’urgence (Le Cavalier Bleu, 2024), sur la transformation de l’espace politique en des espaces d’exceptions successives qui permettent de faire mine d’un régime démocratique, mais dans les actes de ne pas décider de façon démocratique. Cela est couvert par le droit du fait du régime d’exception de la guerre. En l’occurrence en France, la fenêtre d’opportunité de cet enfermement des populations début 2020 a été saisi de cette manière-là par le gouvernement français, alors que d’autres pays ont géré autrement cette crise ; il n’y a pas eu de confinement en Finlande, par exemple, et il n’y a pas eu plus de morts, ils ont simplement géré autrement cette épidémie. Il n’y avait pas, contrairement à ce qui fut dit, une seule manière de la gérer. La manière de la gérer a relevé de choix politiques autoritaires, et non pas de choix « sanitaires », comme il fut dit, sous le régime du secret défense.
Ainsi, l’opportunité qui a été saisie par le gouvernement en France a été de briser de façon irrémédiable (jusqu’à présent) la puissance montante grondante de la révolte des « gilets jaunes », qui d’ailleurs fut avant le Covid réprimée avec la plus grande violence, digne d’une dictature bananière. Le confinement, en jouant en plus sur les discours de peur et de culpabilisation, « vous êtes dangereux pour vos voisins, pour votre famille », etc., à un moment où on ignorait complètement les modalités de transmission de ce virus, avec non pas une responsabilisation des citoyens, mais une criminalisation potentielle de tout un chacun sur ses actes quotidiens, sortir, être en relation sociale, et d’ailleurs l’expression qui a été choisie, « distanciation sociale », est tout à fait significative, on aurait dû dire « distanciation physique » parce que c’était le cas pour, a priori, moins se transmettre le virus par voie aérienne.
Alors, qui l’a choisi ? Comment la langue évolue ? Bien sûr, le gouvernement n’est pas tout puissant, évidemment. Il y a des effets sociologiques qui font que les mots changent, il n’y a pas de « complot », mais il y a des intentions, dont un certain nombre d’entre elles peuvent être fomentées dans le secret, tout comme la gestion de cette crise, encore une fois, secret défense. Nous ne saurons les vraies raisons des choix que bien plus tard, car les archives ne seront ouvertes que dans 65 ans.
J’ai fait ce préambule pour indiquer que les dits démocrates qui s’engagent dans la lutte contre l’extrême droite peuvent être dans certaines contradictions, tout simplement. Et il est important de le dire, pour épaissir la réflexion que je propose maintenant.
Oui, je suis d’accord avec le fait que les attitudes qu’on peut constater dans des municipalités tenues par le Rassemblement National ont souvent relativement peu à voir avec les idéaux de démocratie, d’inclusion et de respect de l’autre. Et en effet, on peut aussi le constater avec la politique de Donald Trump et des choix de censure très forts de sa part. Donc, on constate tout à fait que la façon de décider de l’espace politique des responsables d’extrême droite est très peu respectueuse des droits humains.
Je crois qu’il est très important pour bien lutter, c’est-à-dire pour lutter non pas contre l’extrême droite, mais pour lutter pour l’égalité, pour la démocratie, pour le respect, pour la liberté, d’être prudent dans ses manières de le présenter. Car en effet des gouvernements d’extrême droite montrent leur absence de respect pour les valeurs que je viens de citer. Mais, et c’est pour cela que j’ai fait le préambule précédent, on peut trouver des attitudes presque similaires dans des gouvernements qui ne sont pas d’extrême droite, comme le gouvernement actuel en France par exemple, dans les politiques de répression, dans la fabrique du mensonge, dans l’hypocrisie, dans la dissociation absolue entre les mots et les actes, dans des propositions de post-vérité, presque tout autant que les propositions de post-vérité de l’extrême droite. L’historien de la Révolution française Pierre Serna a repris et développé en 2019 le concept « d’extrême centre », dans son livre L’Extrême Centre ou le poison français : 1789-2019 (Champ Vallon, 2019) :
La vie politique française, malgré ce qu’en dit toute une tradition historiographique, n’est pas bloquée par une lutte handicapante entre droite et gauche, mais par un poison : celui d’un extrême centre, flexible, prétendu modéré mais implacable qui vide de sa substance démocratique la République en la faisant irrémédiablement basculer vers la république autoritaire. Le macronisme n’est pas une Révolution : c’est une vieille histoire.
D’ailleurs, dans les discours des politiciens d’extrême droite, l’accent est mis sur les biais et les contradictions très importantes des politiques soi-disant démocratiques. Ils n’ont pas tort à l’endroit de cette critique. Ainsi, ils vont convaincre des personnes qui sont pour la démocratie et qui ont l’impression, fausse certainement, que les responsables politiques d’extrême droite défendront mieux les libertés que les démocrates hypocrites, car trop reliés aux intérêts du capitalisme.
Il n’y a pas moins d’hypocrisie à l’extrême droite qu’ailleurs, évidemment, car on le sait, l’extrême droite est aussi très liée à des intérêts capitalistes. Il faut savoir qu’il y a aussi des camps dans les grands capitalistes, ce n’est pas un espace politique univoque, et ils ne sont en aucun cas absents de ce type de conflit d’intérêts. Les personnalités politiques d’extrême droite convainquent des personnes qu’ils luttent pour une société plus libre. Oui, l’extrême droite se nourrit beaucoup de xénophobie, mais nettement moins aujourd’hui qu’avant, avec l’entreprise de Marine Le Pen qui a été de nettoyer un certain nombre de référents qui lui bloquaient toute une partie d’un potentiel électorat.
Si maintenant je prends les « lunettes » des droits culturels, prenons le cas d’une personne de la vie civile ou une personnalité politique dit « nous allons lutter contre l’extrême droite », ou « nous allons résister, rentrer en résistance contre le développement de l’extrême droite car l’extrême droite est un danger pour les démocraties ». C’est un discours très classique des politiques de droite comme de gauche. Régulièrement, pour les politiques de droite, et cela fait presque sourire, ce type de discours est préalable à des alliances avec l’extrême droite. Donc, si on se place du point de vue de la dignité des personnes qui entendent ce discours, ces personnes, qui votent à gauche ou à droite, sont rassurées par ce discours qui les rassure sur leur conviction. Mais les personnes qui ont voté pour l’extrême droite, pour d’éventuelles bonnes raisons, comme je le disais tout à l’heure, en tout cas,dans leur point de vue (je ne veux pas dire que je pense que le vote d’extrême droite est un bon vote, je ne le pense pas, mais certains votants l’ont fait pour des bonnes raisons, pas forcément des raisons violentes et xénophobes, qui à mon sens ne sont pas des bonnes raisons), qu’entendent-ils de ce discours : « lutter contre l’extrême droite pour défendre la démocratie » ? Ce discours les essentialise, les met, eux, votant sans doute pour certains d’entre eux, pour les libertés justement, dans le camp des « méchants ». Il y a le camp des « gentils », qui luttent contre l’extrême droite et le camp des « méchants ». Ils ont voté pour l’extrême droite, alors ils reçoivent le qualificatif de « méchants ». Donc il faut bien être conscient que quand on dit « lutter contre l’extrême droite », cela concerne au premier chef les électeurs de l’extrême droite, pas que les responsables politiques.
On ne peut pas ignorer cela. Ma proposition ici est de regarder les choses à cet endroit-là, à l’endroit des droits culturels, à l’endroit de la dignité de chaque personne. Et on sait bien, dans l’histoire de l’humanité, que retirer à des êtres humains leur dignité permet de les mettre dans un autre régime d’humanité et donc permet de justifier toutes les violences possibles à leur encontre. C’est pourquoi la déclaration des droits humains de 1948 est si précieuse. Elle repose le respect de la dignité des personnes, et on l’a précisé, au fil des ans, jusque aux droits culturels qui se centrent sur les droits culturels de la personne.
N’oublions pas que les personnes qui ont voté pour l’extrême droite sont des personnes tout aussi dignes que les autres. Il est extrêmement important de le dire, car leur vote d’extrême droite ne les a pas tout à coup fait changer de régime d’humanité et transformés en monstres. Il y a eu d’ailleurs, à la fin du XXe siècle, dans la déconstruction du Parti communiste, on le sait, beaucoup de personnes qui votaient historiquement pour le Parti communiste et qui ont transféré leurs votes sur le Front National à l’époque, donc sur l’extrême droite. Ce sont restés les mêmes personnes, avec les mêmes valeurs, la même histoire, la même vie quotidienne, la même dignité.
Une personne qui pense qu’un vote peut enlèver la dignité d’une personne, eh bien cette personne-là ne défend en aucun cas la démocratie, qui est la coexistence des diversités d’opinions. Ce sur quoi je veux alerter ici, c’est sur le fait que quand, avec toutes les bonnes intentions du monde, je ne le nie pas, on dit « il faut lutter contre l’extrême droite », sans le vouloir, sans doute, sans en avoir bien conscience, et c’est pour cette raison que je me permets de prendre la plume sur ce sujet, des personnes vont se retrouver stigmatisées, essentialisées, méprisées, affublées d’un rôle social terrible, alors même que sans doute ils cherchent par ce vote-là à défendre précisément les valeurs démocratiques.
Et qu’est-ce que cela fabrique en termes de respect de l’autre, de respect démocratique ? Eh bien, ils reçoivent, ces personnes-là, ce discours « lutter contre l’extrême droite » comme un discours de haine à leur encontre, qui leur est adressé, jeté à la figure. C’est un discours de haine. « Lutter pour la démocratie », par contre, ce n’est pas un discours de haine, c’est un discours démocratique. Mais « lutter contre l’extrême droite », c’est un discours de haine.
Donc qu’est-ce que cela fabrique chez les électeurs du l’extrême droite, de plus en plus nombreux ? Eh bien évidemment, cela ne fabrique aucune envie d’aller écouter, d’aller considérer les idées et les propositions de ces responsables politiques ou personnes de la vie civile qui les méprisent, qui les considèrent comme la lie de l’humanité, comme des personnes qui ont perdu leur dignité. Donc, ils vont affirmer encore plus au fond d’eux, me semble-t-il, ce sentiment de déconnexion de la réalité des autres. Eux-mêmes ne sont pas des grands méchants, ils le savent bien, ce sont des personnes avec leurs valeurs, et ils se retrouvent foulés du pied par les prétendus démocrates tolérants, qui manifestent vis-à-vis d’eux l’intolérance la plus grande. Eh bien, malheureusement, cela va les convaincre encore plus fort de voter pour l’extrême droite, qui n’est pas plus tolérante en réalité, évidemment.
Et soyons clairs, personnellement, je vote même pour ces personnes qui disent lutter contre l’extrême droite. Je crois en leurs intentions. Et pour moi, il s’agit d’une maladresse d’expression. Je ne qualifie pas cela de volonté malfaisante. Et c’est pour cela que l’outil des droits culturels et le regard à partir de la dignité des personnes me semble révéler cette maladresse et que cela me semble important pour la démocratie.
Les mots ont un immense pouvoir. Le choix des mots peut avoir des impacts très importants. On invente des nouveaux mots. Les mots changent de sens. Les mots sont nos représentations du monde. Les mots construisent les relations sociales, construisent les systèmes politiques, construisent ce commun de vision du monde qui transforme le monde.
Dans mon métier, je réfléchis, j’essaie d’œuvrer, et c’est loin d’être simple, à l’accueil dans les lieux culturels des personnes et notamment des personnes jeunes d’extrême droite. Comment, justement ces personnes, qui sont tout aussi dignes que tout un chacun, cela ne l’oublions jamais, comment se sentent-elles respectées, accueillies dans un contexte démocratique, où on ne va pas leur renvoyer d’emblée qu’elles seraient monstrueuses ? Comment on fabrique de la tolérance dans notre façon de parler, de nous exprimer, dans notre façon d’accueillir ? Si on ne le fait pas, on les exclue de l’espace démocratique, on produit l’inverse des valeurs que l’on défend.
Je ne parle là en aucun cas d’autocensure, car l’expression et la liberté d’expression de chacun doit être pleine et entière. Je parle au contraire de démocratie, où on peut débattre en étant dans des pensées politiques tout à fait opposées, et où on peut envisager que l’autre nous enrichisse. Et l’autre aussi peut envisager d’être enrichi par nous, dès lors que nous sommes dans un système démocratique, d’organisation de la parole, de règles du jeu, qui permettent à ce système de fonctionner.
Pour moi, l’expression « lutter contre l’extrême droite » pose non pas une règle du jeu démocratique, mais un discours guerrier, centré sur la destruction de personnes. Parce que l’extrême droite, ce n’est pas une entité, ce sont des personnes. Et c’est pour moi un discours antidémocratique, exclusif, stigmatisant, comme je le disais plus haut, en réalité, au fond, un discours de haine, inconscient de l’être, bien-sûr.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.