Droits culturels et numérique

7 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Comment le numérique peut-il devenir un levier d’émancipation culturelle plutôt qu’un instrument de dépendance ? Je propose une mise en pratique numérique des huit droits fondamentaux, pour ouvrir des pistes démocratiques concrètes.

De la démocratisation à la démocratie culturelle

Les droits culturels constituent un cadre juridique et philosophique essentiel pour concrétiser le respect de la dignité humaine dans toutes ses dimensions. Fondés dans leur acception contemporaine par la Déclaration de Fribourg en 2007, ils représentent bien plus qu’une simple liste de principes : ils incarnent une révolution paradigmatique dans notre conception même de la culture et de sa pratique. Comme le dit Patrice Meyer-Bisch, principal architecte de cette déclaration, « les droits culturels ne sont pas un luxe, ils sont le tissu même de la dignité humaine ».

Les droits culturels, qui visent au respect de la culture qui fait chacun, pour qu’il soit légitime de se reconnaître et de contribuer, nous invitent à un changement radical de perspective : passer de la démocratisation culturelle, qui consiste à diffuser une culture dominante vers le plus grand nombre, à la démocratie culturelle, où chaque personne est reconnue comme porteuse et créatrice de culture. Cette transition remet en question les dogmes établis du secteur culturel, traditionnellement organisé selon des logiques de hiérarchisation et de légitimation institutionnelle.

Face à cette transformation nécessaire, le numérique apparaît comme un outil ambivalent. D’un côté, il peut renforcer les mécanismes de domination et de dépendance ; de l’autre, il offre des possibilités inédites d’émancipation et de participation. C’est cette tension que j’explore ici, en proposant des pistes concrètes pour mettre le numérique au service des huit droits culturels fondamentaux.

Le mythe de la neutralité technologique

Le numérique n’est jamais neutre. Cette affirmation, qui peut sembler évidente, mérite d’être répétée tant l’illusion d’objectivité technologique reste prégnante. Comme l’a démontré le juriste Lawrence Lessig dans son ouvrage fondateur Code and Other Laws of Cyberspace (1999), « le code est la loi » : les choix techniques façonnent nos possibilités d’action et de pensée. Chaque outil numérique porte en lui une vision du monde, des rapports sociaux, et intrinsèquement de la culture.

«  Dans le cyberespace, le code fait loi  : la manière dont il a été pensé et écrit détermine radicalement notre expérience de l’internet et du web, la possibilité d’anonymat, d’accès à l’information, etc.  »

La dichotomie entre logiciels libres et propriétaires illustre parfaitement cette non-neutralité. Richard Stallman, fondateur du mouvement du logiciel libre, rappelle que « avec les logiciels libres, les utilisatrices et utilisateurs contrôlent le programme, et donc il fait ce que les utilisatrices et utilisateurs veulent. Avec les logiciels propriétaires, le programme contrôle les utilisatrices et les utilisateurs ». Cette distinction n’est pas technique mais profondément politique : elle détermine qui détient le pouvoir sur nos outils quotidiens et, par extension, sur nos pratiques culturelles donc nos identités.

J’observe avec inquiétude comment nous nous plaçons, souvent inconsciemment, sous la dépendance de multinationales qui se présentent comme des services publics universels. Google, Facebook, Microsoft : ces entreprises, dont l’unique finalité reste le profit, ont réussi à s’imposer comme des infrastructures indispensables de notre vie culturelle et sociale. Cette hégémonie n’est pas anodine : elle conditionne nos modes d’expression, de création, de partage culturel, de rapports sociaux, d’accès à l’information, de points de vue politiques, etc.

La souveraineté numérique comme prérequis démocratique

La question de la souveraineté numérique dépasse largement les considérations techniques pour toucher au cœur même de notre autonomie culturelle. Bernard Stiegler, dans La Société automatique (2015), met en garde contre la « prolétarisation généralisée » induite par les technologies numériques contrôlées par quelques acteurs dominants. Cette prolétarisation ne concerne pas seulement le travail mais aussi nos savoirs-vivre et nos savoirs-être culturels.

Reprendre le contrôle des outils numériques devient alors un impératif démocratique. Cela passe par des choix conscients : privilégier les solutions open source, développer des infrastructures locales et décentralisées, former les citoyennes et citoyens à la compréhension critique des technologies qu’ils et elles utilisent. Ces décisions ne sont pas techniques mais profondément culturelles et politiques.

Je plaide pour une approche que j’appellerais « l’artisanat numérique » : une pratique réfléchie et consciente de nos outils, où chaque choix technique est pensé en fonction de ses implications culturelles et sociales. Cette approche s’oppose à la consommation passive de services numériques prémâchés, pour devenir les actrices et acteurs conscients de notre environnement technologique. C’est très facile à dire, car nous sommes en dépendance, au niveau personnel et au niveau de nos liens. Souvenez-vous, il y a une quinzaine d’années, les personnes qui voulaient s’émanciper de Microsoft Word, qui envoyaient des fichiers .odt fabriqués avec Open Office, au lieu des fichiers .doc, à leurs collègues ou partenaires, qui se voyaient toujours demander de leur envoyer les documents en « version Word » ! Car les logiciels Microsoft ne pouvaient pas lire, bien entendu, les formats de documents libres, qui n’étaient pas sous la coupe de son monopole. Il est particulièrement difficile de sortir d’une emprise aussi insidieuse, logée au cœur de nos usages quotidiens, de nos vies, donc. Prenons le en compte, ne soyons pas simplistes.

Les huit droits culturels à l’épreuve du numérique

Je propose donc une mise en pratique des huit droits issus de la Déclaration de Fribourg, avec à chaque fois un ou deux exemples de mise en pratique via le numérique. Il s’agit d’ouvrir le champ des possibles, car le numérique a toujours recelé de telles promesses démocratiques ! Tout tient à la manière dont on s’en sert, en voici donc quelques exemples.

1 & 2 : Identité et patrimoine : la mémoire collective réinventée
Le droit à l’identité culturelle prend une dimension nouvelle à l’ère numérique. Lorsque j’organise un événement avec un groupe, je veille systématiquement à créer des traces numériques, photos, sons, vidéos, que je dépose dans un espace d’hébergement pérenne et indépendant, auquel je leur donne accès via un QR Code que je distribue. Cette pratique, apparemment simple, a une grande importance : elle permet aux participantes et participants de retrouver et de s’approprier les traces de leur participation, constituant ainsi leur propre récit identitaire. L’exemple d’un projet réalisé en 2023 avec Cultures du Cœur et le soutien du Ministère de la Culture, montre comment ces archives numériques deviennent des supports de symbolisation identitaire. Comme on le voit ici, chaque personne participante a sa propre page, qui rassemble ses créations, ce qui a joué un grand rôle dans la reconnaissance de l’identité par elles-mêmes pour ces personnes fragiles : 

Le patrimoine culturel, traditionnellement conçu comme un héritage à préserver, devient avec le numérique un processus vivant et participatif. Arjun Appadurai, dans Condition de l’homme global (2013), nous invite à penser le patrimoine non comme un stock mais comme une capacité d’aspiration collective. Le numérique permet cette transformation. Par exemple, après une visite dans un musée, je propose aux participantes et participants de créer leur propre documentation via leurs photos personnelles, qui deviendront accessibles via des QR codes qu’ils et elles déposent eux-mêmes et elles-mêmes dans la foulée dans le musée, afin de les rendre accessibles à d’autres. Le patrimoine est ainsi médiatisé par leurs regards, réapproprié et enrichi de leurs perspectives singulières.

Cette approche transforme profondément notre rapport au patrimoine. Plutôt que de simples consommatrices et consommateurs de culture légitime, les individus deviennent co-créatrices et co-créateurs d’un patrimoine vivant et pluriel. Les outils numériques, correctement utilisés, permettent cette démocratisation non pas de l’accès à la culture, but de la reconnaissance de leurs cultures.

3 & 4 : Diversité et participation : vers une polyphonie culturelle
Le droit à la diversité culturelle trouve dans le numérique un immense allié, à condition de l’utiliser consciemment. Par exemple, je mets en pratique des dispositifs simples mais efficaces : inviter des personnes à écrire sur papier leur point de vue sur un sujet commun, photographier leurs contributions et les rassembler par elles-mêmes et eux-mêmes (via un QR code que je leur ai distribué, avec un outil numérique en ligne extrêmement simple d’emploi) dans un espace numérique partagé. Cette pratique, que je mets très souvent en pratique et dont j’ai précisé la méthode dans l’article Contributions de l’auditoire via l’outil numérique, crée une représentation concrète et accessible de la diversité des perspectives. Comme le définit si bien Édouard Glissant dans sa Poétique de la Relation (1990), « j’ai besoin de toutes les langues du monde pour parler la mienne ».

La participation culturelle nécessite des outils accessibles et non-intimidants. Je réunis systématiquement des dispositifs de création numérique les plus simples possible : micros pour enregistrer, appareils photo, caméras, instruments de musique électronique, etc, que je teste et choisis pour leur plus grande accessibilité. L’enjeu crucial est que ces outils soient utilisables sans explication préalable, permettant une participation volontaire et spontanée. Cette accessibilité technique est la condition première d’une véritable participation démocratique.

L’expérience montre que lorsque les barrières techniques sont levées, la créativité s’exprime naturellement. Les synthétiseurs, les feutres numériques, les interfaces tactiles deviennent des extensions naturelles de l’expression personnelle. La simplicité d’usage n’est pas un détail technique mais un choix politique fondamental pour garantir l’égalité d’accès à la création culturelle.

J’en prends pour exemple ces ateliers de poésie sonore que j’ai mis en pratique à La Maison des Ailleurs à Charleville-Mézières, ancienne demeure d’Arthur Rimbaud.

5 & 6 : Coopération et communauté : construire ensemble
La coopération dépasse largement la simple participation : elle implique de construire ensemble les systèmes eux-mêmes. Je prends l’exemple d’une contribution citoyenne que j’ai organisée dans le cadre de la candidature de la ville de Saint-Denis pour Capitale européenne de la culture 2028 : j’avais mis en place un espace collaboratif en ligne où les habitantes et les habitants pouvaient, à intervalles réguliers, formuler des propositions politiques. Grâce à un système de mots-clés et de liens hypertextes bien pensés, chaque contribution s’enrichissait des précédentes, créant une intelligence collective émergente. Ivan Illich, dans La Convivialité (1973), appelait de ses vœux des outils qui « permettent à chacune et chacun d’enrichir l’environnement de ses propres visions ».

Le droit à la communauté, souvent mal compris, ne signifie pas communautarisme mais reconnaissance de nos appartenances multiples. J’ai découvert que les discussions avec ChatGPT peuvent jouer un rôle surprenant dans cette reconnaissance : l’intelligence artificielle, par sa capacité à dialoguer sur des sujets communautaires extrêmement spécifiques, permet aux personnes de se sentir respectées dans leurs appartenances singulières. Cette validation initiale crée une base de confiance pour explorer ensuite d’autres communautés. On en trouve deux exemples ici, de traces de conversations avec ChatGPT en 2023, dans le champ social : 

Et j’en ai théorisé le processus dans l’article ChatGPT comme interlocuteur social empathique.

Une autre idée : proposer à une personne passionnée de cuisine de photographier les étapes de ses créations culinaires pour les partager dans un espace sécurisé et libre. D’autres font de même, créant progressivement une communauté de pratique. Cette mise en confiance réciproque, facilitée par le numérique mais ancrée dans des pratiques concrètes, permet l’ouverture vers d’autres communautés culturelles.

7 & 8 : Éducation et information : la connaissance distribuée
Le droit à l’éducation, dans sa dimension culturelle, doit être radicalement dissocié de l’Éducation nationale qui, malgré la bonne volonté de nombreuses enseignantes et de nombreux enseignants, fonctionne globalement, on le sait comme une machine de distinction et d’exclusion sociale. Je parle ici d’éducation populaire, celle qui reconnaît en chaque personne la capacité de détenir et de transmettre des savoirs. Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés (1968), disait que « personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul·e, les êtres humains s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ».

YouTube et TikTok, malgré leurs modèles commerciaux, sont devenus des espaces extraordinaires d’éducation mutuelle. Combien de personnes ont appris leur métier en consultant des chaînes YouTube ? Cette réalité massive nous oblige à repenser nos conceptions de la transmission des savoirs. 

Le droit à l’information implique de cultiver volontairement la consultation de sources diversifiées, au-delà des grands médias standardisés. Il faut développer ce que j’appelle une « hygiène informationnelle » : aller au-delà de Google, explorer Telegram, Twitter/X, les forums spécialisés, etc. Non pas pour adhérer à tout, mais pour exercer sa pensée critique face à la standardisation croissante de l’information officielle. Noam Chomsky, dans La Fabrication du consentement (1988), a magistralement démontré comment les médias dominants fabriquent une vision univoque du monde. Et pourtant, lui-même, pendant la période Covid, a adhéré sans réserve ou presque à la croyance dans la nécessité de la vaccination généralisée, qui fut imposée sans aucune probité scientique ni sanitaire, mais obtenue par les techniques de manipulation de masse qu’il avait lui-même si bien documentés. C’est dire si l’esprit critique doit toujours être requestionné !

Vers une praxis numérique émancipatrice

La mise en œuvre des droits culturels à l’ère numérique ne relève pas de l’utopie mais d’une praxis quotidienne exigeante. Chaque choix d’outil, chaque dispositif mis en place, chaque espace créé constitue un acte politique qui façonne notre rapport collectif à la culture. Cette responsabilité nous incombe à toutes et à tous : professionnelles et professionnels de la culture, éducatrices et éducateurs, citoyennes et citoyens engagé·e·s.

L’enjeu dépasse largement la question technique pour toucher au cœur de notre projet démocratique. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, « tous les êtres humains sont des intellectuel·le·s, mais toutes et tous n’exercent pas dans la société la fonction d’intellectuel·le ». Le numérique, correctement approprié, peut permettre à chacune et à chacun d’exercer pleinement cette fonction intellectuelle et culturelle.

Je plaide pour une vigilance constante face aux sirènes de la facilité technologique. Les solutions toutes faites des grandes plateformes commerciales sont séduisantes, mais elles nous privent de notre autonomie culturelle. Construire des alternatives demande du temps, de l’énergie, de la persévérance, de la coopération. Mais c’est à ce prix que nous pourrons véritablement mettre le numérique au service d’une démocratie culturelle authentique, où chaque voix compte, où chaque culture est reconnue, où chaque personne peut être actrice et acteur d’une démocratie culturelle vivante, à l’instar de ce que John Dewey prônait si bien dans Le public et ses problèmes (1927) : 

« La formation des États doit être un processus expérimental [...] Et comme les conditions d’action, d’enquête et de connaissance sont sans cesse changeantes, l’expérimentation doit toujours être reprise ; l’État doit toujours être redécouvert, »

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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