Les droits culturels, issus de la Déclaration de Fribourg (2007), représentent une avancée majeure pour la démocratie culturelle. Pourtant, leur application sur le terrain reste un défi, ils sont souvent perçus comme trop théoriques. Ce texte explore comment les émotions, les relations humaines et des méthodes comme la communication non violente peuvent concrétiser ces droits. Découvrons comment une éthique professionnelle centrée sur l’humain est essentielle pour une mise en œuvre réussie des droits culturels.
Les droits culturels, notamment grâce à la Déclaration de Fribourg en 2007, sont à mon sens une avancée majeure et un outil extrêmement précieux pour la compréhension et l’évaluation des projets culturels. Ils offrent des pistes de mise en œuvre constructive dans le sens de la démocratie culturelle. Cependant, les droits culturels sont souvent perçus comme très théoriques, très spécialisés, et sans grand rapport avec le terrain de l’action culturelle. Pourtant, leur objectif est précisément l’application concrète du droit. Le droit n’est pas une science purement théorique ; c’est un objet juridique représenté par des textes dont l’objectif est leur application dans les communautés humaines, comme base légale des actions.
Dans son texte « Clarifier le sens culturel des droits humains, leçons apprises avec le déploiement des droits culturels » (revue Nectart #20, janvier 2025), le philosophe Patrice Meyer-Bisch, qui est presque le fondateur des droits culturels, en ayant porté la rédaction de la Déclaration de Fribourg, aborde les droits culturels dans leur essence et leur dimension politique et anthropologique. Il n’est pas question du sujet de leur mise en application sur le terrain. Ce n’est pas un reproche de ma part. L’objet de ma contribution est justement d’apporter ce complément. Je propose de nous concentrer sur l’application des droits culturels dans le contexte des relations humaines, un sujet trop peu traité dans l’approche philosophique et juridique des droits culturels.
En effet, les droits culturels sont souvent abordés sous l’angle du sens social et de la raison. Pourtant, ce qui fonde principalement les effets sociaux des relations humaines, ce sont les émotions, bien avant la raison. Il semble donc essentiel, pour une bonne application des droits culturels, de mettre en lumière les modalités des relations humaines portées par les agents. On ne peut pas considérer l’humain comme un simple agent social rationnel qui, sur la base des informations qu’il reçoit, prendrait des décisions de façon sensée. L’humain reçoit des informations, vit lui-même des émotions, et en produit chez les autres. À mon sens, c’est surtout au niveau émotionnel que se joue, ou non, la mise en œuvre des droits culturels, que ce soit dans des relations de coopération culturelle entre professionnels, ou dans les relations avec les bénéficiaires dans le cadre de la participation culturelle.
Ainsi, pour que les droits culturels ne restent pas « hors-sol », comme on le leur reproche souvent, ils doivent à mon avis s’enrichir de méthodes scientifiques telles que la pédagogie, la communication non violente, le travail thérapeutique, etc. Si l’on veut que les droits culturels soient appliqués d’une façon réellement humaniste, il faut s’intéresser à leur mise en œuvre sur le terrain, ce qui dépasse le cadre des droits culturels eux-mêmes. Ces derniers définissent les objectifs et les directions, mais leur application nécessite des méthodes issues d’autres champs, comme l’art, l’éducation populaire, l’entreprise libérée, les pédagogies nouvelles ou la communication non violente par exemple.
Une magnifique démarche en ce sens est celle du Réseau Culture 21, où Christelle Blouët a intégré des techniques de l’éducation populaire pour soutenir les valeurs des droits culturels dans les modalités de relations. C’est une dynamique exigente et cohérente, à laquelle je propose d’ajouter d’autres dimensions.
Les droits culturels visent à cultiver et défendre la dignité humaine. Dans leur cœur se trouve le lien, la relation. Imaginons un lieu culturel conçu et co-construit avec l’avis de toutes les strates des agents, mais qui, sur le terrain, avec les changements de postes au fil du temps, se retrouve opéré par des personnes qui, par exemple, ne supportent pas que les visiteurs fassent un peu de bruit ou ne respectent pas les règles. Ces règles, souvent subjectives, varient selon les individus. Chacun interprète différemment les critères de bienséance, en fonction de sa sensibilité. Certains seront plus sensibles au bruit, d’autres à la présence dans les espaces, d’autres encore au désordre. Ces agents, souvent embauchés par des prestataires externes, peuvent se sentir poussés dans leurs retranchements face à des cultures différentes des leurs. Comment pourraient-ils mettre en œuvre les droits culturels tels que définis au niveau institutionnel, si ces valeurs ne leur ont jamais été transmises dans le champ de leur sensibilité ?
Dans son texte Patrice Meyer-Bisch parle des humains comme une « ressource », un terme malheureux, car il renvoie à une conception déshumanisante, héritée de l’histoire du concept de « ressources humaines », bien documentée par Johann Chapoutot dans Libres d’obéir (2020). Les concepts de ressources humaines et de management, développés après la Seconde Guerre mondiale dans toutes les grandes entreprises du monde par des consultants qui se sont bien plus tard révélés être d’anciens nazis, considèrent l’humain comme une ressource au même titre que le charbon ou l’électricité, une vision profondément déshumanisante, qui est celle du camp de concentration. Pour une véritable mise en œuvre des droits culturels, il faut sortir de cette logique et remettre l’humain au centre. Les droits culturels, qui prônent le respect de la dignité de l’autre, doivent accompagner les agents dans leur pouvoir. Ces agents, financés par le bien commun (les impôts), doivent être capables de ne pas perdre de vue leur humanité et de mettre l’humain avant les processus. Sinon, malgré leur bonne volonté, leurs actions risquent d’être entachées par le non-respect de l’humain.
C’est pourquoi, à mon sens, il faudrait être plus minimaliste dans l’approche institutionnelle de la mise en place des droits culturels aux niveaux macroscopiques, et concentrer les efforts sur l’accompagnement des agents. Il est essentiel qu’ils s’approprient les concepts des droits culturels et les mettent en application grâce à des méthodes efficaces et bienveillantes, comme la communication non violente, qui postule une démarche presque thérapeutique de représentation de l’autre, ou les techniques de pédagogie nouvelle, qui donnent la parole à chacun. Ces techniques, sans exception, reposent sur l’acceptation de la perte de pouvoir sur l’autre, ce qui correspond à sortir des processus pour revenir à l’humanité de l’autre. Cela nécessite une confiance en soi suffisante pour accueillir ce que l’autre apporte et vient transformer, enrichir, en nous, et non pas nous mettre en danger.
Travailler, c’est se mettre en mouvement, se transformer intérieurement. L’étymologie du mot « travail » ne vient pas de « tripalium », l’instrument de torture, mais d’une racine plus ancienne, celle du mot « travel » en anglais, qui signifie voyage, transformation. Travailler, c’est donc se déplacer, se transformer, créer de nouvelles connexions neuronales. Pour que cela soit possible, il faut un climat de confiance émotionnelle dans le groupe. Si nous sommes dans la crainte ou la peur, notre système nerveux se met en mode de protection, empêchant toute nouvelle connexion ou apprentissage. Ainsi, le préalable à toute mise en travail est l’absence de crainte dans les relations.
Les modalités de relations et les postures professionnelles sont donc centrales dans la mise en œuvre psychologique et neuronale des droits culturels. Je parle ici des postures professionnelles, car ce sont les professionnels qui, dans le cadre de leur éthique de travail, ont la responsabilité de faire reconnaître et appliquer ces droits. Les professionnels, qu’ils soient agents publics ou privés, sont rémunérés par les impôts ou les achats des citoyens, et ont donc une responsabilité envers eux. Dans les textes de Patrice Meyer-Bisch, les droits culturels sont souvent associés à l’action individuelle de chaque individu, qui devrait se les accorder à lui-même. Je comprends et partage ce point de vue théorique, mais dans la pratique, ce sont les professionnels qui portent ces droits et ont pour mission de proposer aux autres un cadre dans lequel leurs droits sont respectés.
Pour que les droits culturels puissent être mis en œuvre, le travail professionnel doit être guidé par une éthique, c’est-à-dire par le sentiment du « bon » plutôt que du « bien » au sens moral. Ce sentiment du « bon » repose sur l’ouverture dans la relation à l’autre, le respect de sa dignité à chaque instant, et la conscience des places sociales de chacun. Il ne s’agit pas d’un égalitarisme hypocrite, mais d’une ouverture réelle les uns aux autres.
Mettre en œuvre une éthique dans les postures professionnelles est un chantier essentiel, complémentaire aux chantiers politiques pour les droits culturels, et peut-être même plus fondamental encore pour la mission démocratique.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.