Comment la création artistique peut-elle devenir un acte politique d’émancipation collective ? En portant en elle-même, dans sa forme et son processus, l’autorisation pour chacun·e de s’y risquer.
Mon désir de jeunesse, d’enfance, d’adolescence était de faire des films. J’ai commencé avec une petite caméra Super 8 en plastique, investissant mon argent de poche dans son achat, puis dans les pellicules que je mettais dans ma caméra et que j’envoyais développer par la poste, même si mes parents n’étaient pas riches. Ce que je décris là, c’était il y a 45 ans. Aujourd’hui, pour quiconque veut filmer, tout est à disposition : des caméras partout, dans les téléphones, les tablettes, les appareils photos, les webcams, les ordinateurs portables. On peut même trouver des caméras dans toutes les poubelles.
Rapidement, quand j’ai commencé à créer, je me suis rendu compte que je n’étais pas seul·e. Je rencontrais d’autres personnes animées du même désir. La création est ainsi devenue très rapidement assez collective. Une fois qu’on a fait un film, il faut le montrer, et là aussi, c’était à ma portée. J’ai très vite organisé des séances de projection chez moi, ne serait-ce que pour partager ensemble les films que nous avions faits. Lorsque je suis arrivé à l’université, ces démarches sont devenues plus publiques, et encore plus collectives.
J’étais immédiatement dans le concret du faire : faire les films, apprendre la technique, faire ensemble, recevoir des autres et apporter aux autres, cette richesse infinie de l’échange. En organisant des projections de courts-métrages puis des festivals de cinéma, j’ai énormément reçu. C’est pour cela que je le faisais : pour offrir et recevoir, pour donner et recevoir. Comme le dit si bien Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1925), « refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c’est refuser l’alliance et la communion. » Mon enjeu était immédiatement dans les liens possibles autour de moi, non dans une politique de la création qui serait un outil pour fabriquer sa domination sociale ou entrer dans le cénacle des dominant·e·s légitimé·e·s par une institution.
J’allais au bout du processus qui m’intéressait en créant, en partageant les démarches de création et en montrant. Tout cela a toujours été lié. Je me suis toujours envisagé·e dans cette réalité en acte de la place de la création qui fait lien concrètement là où je suis. Dans ces entreprises, je croisais certes des personnes plus individualistes et moins pluridisciplinaires dans leurs pratiques, et pourquoi pas, d’ailleurs, chacun·e peut s’enrichir sur des plans différents. Mais moi, j’ai toujours été dans cette pluridisciplinarité : je n’étais pas affecté·e à un seul rôle.
Je créais, je partageais, je connaissais la technique, je montrais les œuvres des autres et les miennes, je mettais en lien. Je n’étais pas juste un·e « réalisateur·rice », d’ailleurs, je préfère le mot « cinéaste » au mot « réalisateur », car réalisateur désigne une fonction technique dans une méthode d’organisation professionnelle de la création cinématographique. Mon sujet n’est pas le milieu professionnel ; mon sujet, c’est de faire des films et de les montrer, d’aider les autres à faire leurs films et de montrer leurs films aussi. Tout cela relève pour moi du même ordre.
Dans les nombreux ateliers que j’anime depuis très longtemps, ateliers de création cinématographique, mais aussi poétiques, littéraires, picturaux, photographiques, dans la mesure du possible, j’y participe aussi. Je me risque avec les stagiaires à la création. Je ne suis pas que l’enseignant·e ; je suis aussi à la même place qu’elles et eux, je dois aussi oser prendre le risque de m’exprimer et d’exposer mon expression aux autres. Cette approche fait écho à ce que Paulo Freire décrit dans sa Pédagogie des opprimés (1968) : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. »
Cette participation change complètement les relations. Il n’y a pas de domination, il y a quelqu’un qui tient un cadre, et le cadre, c’est ce qui autorise. Ce cadre fait que chacun·e dans le groupe va créer quelque chose, c’est à cela qu’il sert. Si ce cadre, je me l’applique à moi-même aussi, eh bien il autorise encore plus. En me risquant comme les autres, en leur faisant savoir que ce n’est pas facile pour moi non plus, car c’est extrêmement difficile de s’exprimer, cela bénéficie au cadre, cela les autorise encore plus.
Si je procède de cette manière et que cela me semble très important, si je vois à quel point c’est opérant, c’est parce que, très souvent, depuis ma jeunesse, quand des personnes voyaient mes films, elles me disaient : « Ah, ça m’a donné envie de faire des films. » Cette réaction me surprenait toujours. Je me sentais parfois presque vexé·e qu’elles ne me disent pas qu’elles avaient admiré, vécu des émotions, appris. Non, elles me disaient : « Ça m’a donné envie de faire des films. » Je me demandais ce que cela signifiait, cela me déstabilisait un peu.
C’est cela que je nomme aujourd’hui la création autorisante. Récemment, alors que je me consacre davantage à l’écriture après avoir réalisé des centaines de films de tous ordres, j’ai reçu un e-mail de quelqu’un qui, en répondant à une newsletter de ma part, s’est pris à écrire, à s’autoriser à écrire, à inventer un concept, à me le partager. Cela m’a renvoyé à ces personnes qui, si souvent, m’ont dit après avoir vu mes films que cela leur avait donné envie d’en faire. Tout s’est relié en moi.
En réalité, cette réaction n’est pas du tout désobligeante pour mes œuvres. Les œuvres portent en elles leur processus de fabrication, et leur contexte d’énonciation. Dans ma démarche pluridisciplinaire où j’allais de la création à la diffusion dans le même geste, les œuvres créées dans ce contexte-là le portent. Elles peuvent circuler au-delà, bien sûr, mais en elles, elles portent cette simplicité du geste, un geste de lien direct, un film fait pour être vu par d’autres personnes qu’on connaît.
Jean-Luc Godard disait qu’il faut faire des films pour les montrer à ses ami·e·s. Il avait bien raison. Et ce n’est pas pour cela que le cercle d’ami·e·s ne peut pas s’étendre. Mais au départ, une œuvre doit être adressée, sinon qui va-t-elle intéresser ? On le voit bien sur les réseaux sociaux avec les communautés précises qui s’intéressent à des sujets précis. Tout est adressé.
Prenons l’exemple des interviews de metteur·euse·s en scène dans les théâtres qui créent des chaînes YouTube ou TikTok pour parler de leur art dans l’absolu : cela n’intéresse personne, et d’ailleurs personne ne va les voir, parce que ce n’est pas adressé. Par contre, ces mêmes personnes, si elles rencontrent après leur spectacle ou lors de tables rondes des spectateur·rice·s qui s’intéressent à leur travail, là il y a une adresse, elles parlent à quelqu’un et cela peut être passionnant. L’espace numérique n’est pas un espace universel abstrait ; c’est un espace de lien humain comme un autre, d’une nature très singulière certes, mais c’est un espace de lien qui nécessite tout autant une adresse.
Ce que j’en comprends aujourd’hui, c’est que les œuvres autorisantes portent cette qualité en elles. Il y a d’autres œuvres faites pour le « grand public », pour les grands festivals, validées dans leur scénario par des banques, fabriquées par une industrie. Tout cela n’est pas autorisant. On peut l’admirer, l’apprécier, mais on ne peut pas, si on le voulait, faire la même chose soi-même, tout de suite. L’autorisation, c’est l’autorisation de faire maintenant.
Au début des années 80, Orson Welles, lors d’une rencontre publique à la Cinémathèque française, répondait à des étudiant·e·s qui lui disaient vouloir faire des films mais ne pas en avoir les moyens. Il leur répondait que si ces personnes avaient vraiment envie de faire un film, elles pouvaient voler une caméra et aller tourner. Il autorisait, au-delà de la question de la légitimité sociale. C’est cela, la création autorisante : une création qui en elle-même porte cette générosité sociale, non pas par son discours ou l’histoire qu’elle raconte, mais par sa forme même.
Une poésie écrite sur un papier en quelques minutes et lue aux personnes présentes, si elle les touche, si elle leur fait du bien, peut les autoriser à se risquer à écrire aussi, tout de suite. Elles m’ont vu l’écrire, elles ont vu que c’était possible. Comme le souligne Jacques Rancière dans Le Maître ignorant (1987), « l’égalité n’est pas une fin à atteindre, mais un point de départ, une supposition à maintenir en toute circonstance. »
Pendant dix ans, j’ai organisé chez moi des soirées créatives que nous avons nommées « soirées Le Fil ». Le principe de ces petits groupes de cinq à vingt personnes est que chacun·e offre publiquement une création aux autres pendant la soirée. Il n’y a pas de public passif, on est spectateur·rice des créations des autres, mais tout le monde propose quelque chose. C’est pluridisciplinaire : films, lectures, musique, théâtre, performances, propositions collectives, cirque... Cela peut être simplement offrir la lecture d’un texte ou chanter une chanson qu’on aime.
J’invite des personnes que je connais, mais aussi que je connais moins, ou pas. Je propose aux personnes d’inviter d’autres personnes, afin qu’il n’y ait pas d’entre-soi, que nous ne soyons pas dans une institution figée, mais dans une inconnue où notre création va à la rencontre, sans enjeux institutionnels. C’est une ouverture pour ne pas être dans la relation duelle.
Parfois, des personnes à qui je propose de venir me disent qu’elles veulent venir juste pour être spectateur·rice·s. Je leur dis que non, ce n’est pas le principe. Si on vient, même modestement, on offre aussi une création aux autres. J’ai ainsi presque systématisé, institué la création autorisante dans ces soirées. Cette approche rejoint ce que Joseph Beuys appelait la « sculpture sociale », à partir des années 60 : « Chaque homme est un artiste », non pas que chacun·e doive devenir peintre ou sculpteur·rice, mais que chacun·e peut contribuer à façonner la société par sa créativité.
Je ne veux pas faire de hiérarchie, car la création industrielle a sa place, on a toujours dit du cinéma qu’il était à la fois un art et une industrie, et c’est vrai. Mais la création autorisante, plus intime peut-être, plus directe, et tellement possible aujourd’hui avec les moyens techniques qu’on a tous et toutes dans notre poche, a toute sa place, toute sa légitimité et une très grande importance, pas moins que l’art industriel.
C’est pour cette raison que je suis très à mon aise sur le sujet des politiques culturelles, qui sont des politiques territoriales. Financées par le bien commun à partir de la collecte de l’impôt, elles ont pour rôle de favoriser l’espace démocratique. Favoriser l’espace démocratique, c’est favoriser les liens. Favoriser les liens, c’est donner la place aux citoyen·ne·s de recevoir les un·e·s des autres et de contribuer, y compris par la création artistique.
Il n’y a pas là de sujet amateur·rice/professionnel·le, ces distinctions sont pour moi d’un autre âge. Ce sont des distinctions institutionnelles pour légitimer des places, et pourquoi pas, mais il y a quelque chose de plus essentiel : s’autoriser à faire société ensemble. Ce concept de création autorisante me semble une petite clé que j’ai découverte au fur et à mesure de mes pérégrinations artistiques, une clé de compréhension de comment la création peut faire lien, peut contribuer au lien et non pas établir des hiérarchies.
J’ai fondé avec le Forum des images en 2005 le festival Pocket Films, qui fut le plus grand festival consacré à la création de films avec téléphone portable, au moment où la caméra apparaissait dans ces appareils. Nous étions au début d’une future démocratisation de la caméra dans les poches de chacun·e, chose qui semble évidente aujourd’hui, mais qui il y a vingt ans ne l’était absolument pas, puisque ça n’existait pas encore ! Personne n’avait une caméra en permanence dans sa poche pour faire des images et les envoyer aux autres, comme c’est le cas aujourd’hui.
J’ai ainsi anticipé, avant que la technologie ne rentre dans toutes les poches, une création autorisante. De la même manière, en 2011, j’ai co-créé la Fête du court-métrage à la demande du Centre national du cinéma et de l’image animée. Initialement appelée « Le jour le plus court », à l’instar de la Fête de la musique, un moment national de partage labellisé avec un programme commun, mais ouvert à toutes et tous. Quiconque avait envie de montrer ses films de famille dans son salon pouvait s’y inscrire et recevoir chez soi des personnes qui auraient été enrichies par son regard sur le monde.
Ces initiatives s’inscrivent dans ce que Michel de Certeau appelait « l’invention du quotidien » (1980), ces pratiques par lesquelles les utilisateur·rice·s se réapproprient l’espace organisé par les techniques de la production socioculturelle. La création autorisante participe de cette réappropriation démocratique de l’espace culturel.
Voilà mon chemin. Tout de suite, on m’a renvoyé que ma façon de créer était démocratique car elle autorisait aussi les autres. Aujourd’hui, je me rends compte que c’est l’une des valeurs de mes œuvres. Il y en a d’autres bien sûr, des valeurs esthétiques, narratives, thématiques, artistiques. Mais il y a aussi la valeur démocratique de l’œuvre elle-même, cette création autorisante qui a cette force de nous inspirer, de nous encourager à contribuer, nous aussi, aux liens qui sont l’essence de notre humanité.
Ma proposition, c’est d’inverser le paradigme. C’est bien ce que font les droits culturels, concept qui a immédiatement résonné avec mon approche de l’art lorsque je l’ai rencontré. Les droits culturels placent d’abord le lien, c’est-à-dire l’espace politique, le collectif. Pour que le collectif existe, chaque personne doit pouvoir y contribuer. Dans ce cadre, il y a différents types d’œuvres et de pratiques de l’art, mais le principe de base, le substrat initial, ce sont des personnes respectées dans leur dignité et autorisées à contribuer.
La création doit donc être au départ autorisante. Les deux modèles peuvent coexister, je ne veux pas mettre complètement à bas les pratiques professionnelles qui auront toujours pleinement leur place. Mais elles ne sont plus les seules. Et leur place sera de toute façon toujours dans un espace démocratique. Il y a mille manières différentes de contribuer, et la création autorisante nous rappelle que l’art n’est pas d’abord affaire de génie individuel ou de reconnaissance institutionnelle, mais de partage, de lien et d’autorisation mutuelle à exister pleinement dans l’espace commun.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.